CHAMPLAIN À QUÉBEC
On aimerait à connaître les occupations des fondateurs de Québec pendant les longues heures de leur premier hiver; mais le seul parmi eux qui eût l’habitude d'écrire n’a pas cru nécessaire d’en parler. Quant à lui, il trompait ses loisirs en prenant les renards au piége et en guettant les martres affamées, attirées par quelque bête morte pendue à un arbre en guise d’appât.
Vers la fin de la saison, tous ne trouvèrent que trop d'occupation, en se soignant l’un l’autre; car l'inévitable scorbut éclata avec violence, et, au mois de mai, on ne comptait plus que huit hommes survivant sur les vingt-huit laissés par Pontgravé, et encore plusieurs d’entre eux étaient-ils malades.
Ce purgatoire de froid cessa enfin; les stalactites glacées qui pendaient du haut des rochers tombèrent à terre; on entendit les cris des oies sauvages; les plantes aquatiques surgissaient avec leurs légères
floraisons, les bourgeons de l’érable des marais se couvraient de pellicules rougissantes, les buissons des bois semblaient des touffes neigeuses, et les prairies s'émaillaient, parmi l'herbe nouvelle, de primevères aux étoiles d’or. Grande fut la Joie de Champlain lorsqu'il vit une barque à voile contournant la
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pointe d'Orléans, et annonçant qu'avec le printemps arrivait le secours si désiré.
Un gendre de Pontgravé, nommé Marais, la montait, et lui apprit que celui-ci venait d'arriver à Tadoussac ; Champlain s’y rendit en toute hâte, afin de conférer avec son camarade. Sa constitution, soutenue par son énergie, avait bravé le scorbut; ils se rencontrérent donc, et l’on convint que, pendant que Pontgravé resterait chargé de Québec, Champlain entreprendrait une des explorations auxquelles il songeait depuis si longtemps, et par laquelle, ainsi que La Salle, soixante-dix ans plus tard, il avait l’espoir de trouver la route de la Chine.
Mais les risques déjà si grands de l’entreprise étaient décuplés par l'obstacle que présentaient les courses incessantes des tribus indiennes auxquelles la paix était inconnue, qui infestaient tous les sentiers et tous les ruisseaux de leurs habitudes d’embuscades sanglantes, de chasses au scalp, et vivaient en perpétuels partis de guerre.
La carrière de Champlain nous dira jusqu’à quel point il se montra indifférent à tous les périls; pourtant, à ce moment, un expédient se présenta, concordant si bien avec ses goûts, qu’il pensa à l’accepter. Îl s'agissait, au lieu d'éviter les Indiens partant
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CHAMPLAIN A QUÉBEC. 267 en guerre, de se joindre à l’une de ces troupes, et de trouver sa route avec ces auxiliaires.
L'automne précédent, un jeune chef venant des bords de l'Ottawa, alors inconnus, était arrivé jusqu’à Québec; tout émerveillé de ce qu'il y voyait, il avait demandé à Champlain de se joindre à lui contre ses ennemis. Ceux-ci faisaient partie de la formidable race des Iroquois, ou des cinq nations confédérées, demeurant dans des villages fortifiés, composant l'État actuel de New-York, et auxquels on donna plus tard l’épithète fantaisiste de « Romains du nouveau monde », mais qui, même alors, faisaient l’objet de la terreur de toutes les forêts environnantes, Les plus connus parmi leurs ennemis étaient les tribus des Hurons, demeurant sur le lac qui porte leur nom, et alliés des Algonquins des bords de l'Ottawa. Tous cultivaient la terre et vivaient à l'aise, en comparaison des misérables Algonquins erranis et affamés du Saint-Laurent inférieur !.
Champlain avait-il un plan en choisissant ce parti?
1. Les tribus à l’est du Mississipi, entre les latitudes du lac Supérieur et de l'Ohio, se divisaient en deux groupes, se distinguant par une différence radicale dans le langage. L'une de ces familles de tribus était appelée Algonquins, nom d'une petite réunion d'Iudiens de l'Ottawa, L'autre se nommait Hurons-Iroquois, des noms des deux prin-
cipales.
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Depuis ce moment, jusqu’au dernier jour de sa puissance en Amérique, la France s’appliqua à couvrir les tribus, même le: plus éloignées, de sa protection, et à tenir la balance de son influence égale entre toutes. Le père de la Nouvelle-France appliqua sans doute le premier ces principes imprudents, Néanmoins, le cours des événements nous prouvera que sous son esprit de chevalier errant et sa soif de découvertes, il poursuivait un plan bien arrêté, quoique pas encore très-défini dans sa pensée, et nous verrons que, tout en paraissant compromettre sa colonie et lui-même dans un conflit avec les sauvages les plus formidables du continent, il n’agissait pas aussi inconséquemment qu'on l’eût cru à première vue.
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