‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 94 sur 117 · GET · texte numérisé non relu

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mais, au milieu du silence, le bruit malencontreux des rapides frappa son oreille, et, à travers les échappées du sombre feuillage des îlots de Saint-Jean, il put apercevoir le miroitement de l’écume des eaux agitées. Confiant son bateau à quatre de ses hommes, il partit avec Marais, La Routte et cinq autres, en exploration de ce :ôté.

Is se frayèrent un pénible chemin à travers les sombres arcades des bois, les vignes entrelacées, les roches moussues et les arbres que la vieillesse avait renversés ; le bruit rauque des chutes d’eau les accompagnait, et, lorsqu'écartant le rideau de feuillage ils regardèrent devant eux, ils découvrirent la rivière parsemée de récifs, les eaux furieuses bondissant pardessus les écueils, bouillonnant sous les racines enchevêtrées, se perdant dans des abîmes inconnus, ct remplissant de leur bruit courroucé ou lamentable ces immense: solitudes {,

Champlain découragé revint sur ses pas, ayant appris la valeur des promesses indiennes; ses alliés, avides et quémandeurs, l'avaient assuré que, conduite par eux, sa chaloupe passerait sans obstacle,

1. Malgré les changements apportés par la civilisation, le touriste

peut encore, le journal de Champlain en main, retrouver aisément chaque étape de sa route.

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LE LAC CHAMPLAIN. 273 Néanmoins, le vaillant explorateur se demandait s’il devait abandonner l’entreprise et renoncer à la découverte de ce grand lac, couvert d’iles et bordé de ivrêts fertiles, que ses compagnons à peau rouge avaient dépeint par le geste et la parole à son imagination |

Lorsqu'il revint à la chaloupe, il reprocha doucement aux sauvages réunis leur mauvaise foi, ajoutant que malgré cela il poursuivrait, pour son compte, l'engagement pris autant qu’il le pourrait,

[ renvoya en conséquence Marais avec le bateau et les hommes à Québec, pendant que lui, avec deux d'entre eux qui s’offrirent à l'accompagner, se disposait à poursuivre dans les canots indiens.

Les guerriers retirèrent leurs barques de l’eau; puis, sous le soleil ardent ou à l’ombre des bois, la longue file porta ses canots sur les épaules en contournant les rapides jusqu’au haut de ces chutes; là, les chefs comptèrent leurs forces, qui s’élevaient à vingt-quatre canots et à soixante guerriers; ils se rembarquèrent et la troupe avança à travers une contrée de forêts, de marais, de prairies qui bordaient le fleuve, semé d'ilots, et regorgeaient de gibier varié, vivant sans crainte dans ces parages dé-

serts à peine foulés par les marches de tribus en

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guerre. Les Indiens observaient un certain système dans leur marche; les uns formaient l'avant-garde, d’autres le corps principal, pendant qu’un nombre équivalent, sur les flancs et à l'arrière, parcourait la forêt, chassant pour pourvoir à la subsistance de tous, car, bien que munis de farine de maïs, ils réservaient cette provision pour le cas où le voisinage de l’ennemi rendrait la chasse impossible.

A la chute du jour, ils débarquèrent, amenèrent leurs canots et les rangèrent serrés côte à côte ; alors tout devint vie et mouvement : les uns arrachaient des plaques d’écorce des arbres pour couvrir leurs abris de campement; d’autres ramassaient le bois mort et sec, abondant dans les forêts ; leurs compagnons abattaient des arbres pour former une barricade. Ils semblent avoir eu des haches d’acier, provenant d'un commerce d'échange avec les Fran çais, car en moins de deux heures ils avaient fait un solide ouvrage de défense, demi-circulaire, ouvert du côté de la rivière où les canots reposaient sur le rivage et assez vaste pour renfermer leurs huttes les abris!,

1. De semblables ouvrages de défense provisoire sont encore en usage parmi les tribus du Far-West; l'auteur en a vu deux fois, faits d'arbres serrés les uns contre les autres, comme les décrit Champlaiu, et probablement par des tribus en guerre du Corbeau ou du

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Un certain nombre était parti en reconnaissance, et revenait annonçant l'absence des ennemis; leurs précautions n’allaient pas au delà, car ils ne plaçaient pas de sentinelles, s’étendaient en pleine sécurité, et se livraient ainsi au sommeil ; coutume mauvaise «ont le guerrier indien se départait rarement.

En revanche, on n'avait pas négligé de consulter l'oracle ; le médecin astrologue planta sa tente magique dans les bois : c'était un assemblage de perches formant u:: cercle et réunies au haut, comme les canons des fusiis mis au repos ; par dessus, on jeta les sordides peaux de daim lui servant de robe, puis, disparaissant par l’étroit orifice, le sorcier invoquales esprits avec des grognements inarticulés, pendant que l'auditoire sauvage, aceroupi comme des singes, écouait avec un étonnement mêlé de terreur; enfin, la nehe du sorcier s'agita, secouée par la violence des esprits, ainsi que le croyaient les Indiens, tandis que Champlam voyait distinctement le poing tanné Cu magicien remplissant l'office des esprits. Les

Serpent. En 1637, les Algonquins des Trois-Rivières, alarmés par une

laque soudaine des Iroquois, élevérent un ouvrage beaucoup plus

compliqué, ayant deux rangs de palissades, et l'intervalle rempli de terre, (Le Jeune, Relation, 1637, 271.) Champlain, trop concis en général, décrit tres-minutieusement cette marche et ce campement.

assistants le prièrent d'observer la fumée et le feu qui allaient s'élever du sommet de la hutte; mais malgré les efforts de son regard, il ne put rien découvrir. Pendant ce temps, le médecin était saisi de telles convulsions, que tout son corps se couvrit d’une abondante transpiration ; d’une voix claire et élevée, dans une langue inconnue, il invoqua l'esprit, dont la présence se manifesta par de faibles cris, semblables à ceux d’un jeune chien !.

C'est ainsi que dans tous les campements ils invoquaient l'Esprit, ou le démon, comme dit Champlain. Les réponses semblaient généralement satisfaire les sauvages; pourtant on y ajouta quelques mesures d’une utilité un peu plus évidente : par exemple le chef principal, rassemblant des faisceaux de bâtons, les ficha en terre dans un certain ordre, donnant à chacun le nom d’un de ses hommes, et les plus élevés représentant les chefs inférieurs, ses subordonnés; cela avait pour but d'indiquer la position que devait occuper chacun des guerriers pendant

1. Ce mode de divination était général chez les Algonquins, et il existe encore parmi les bandes qui sn restent dans le Nord. Le Jeune, Lafitau et les autres relations drs Jésuites décrivent ces cérémonies en détail. Le Jeune parle d'un des sorciers les plus en renom qui, après avoir invoqué le Manitou où Grand-EÉsprit, affecta de le tuer avec une hachette,

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la bataille attendue. Ils étaient tous autour de lui, étudiant avec soin les bâtons rangés comme les soldats de bois des enfants; puis, sans autre commentaire, ils formaient leurs rangs, les rompaient, enfin manœuvraient avec un zèle et une exactitude parfaite,

Cependant les canots s’avancent encore, et la riwière s'ouvre de plus en plus devant les voyageurs ; des îles, d'une étendue de plusieurs lieues, apparaissent : l’ilot à la Motte, Long-Island, la Grande-lsle ; des canaux où les vaisseaux eux-mêmes peuvent flotter; de vastes espaces d’eau au loin ; enfin Cramplain entre dans le lac qui gardera son nom pour la postérité. On passa devant Cumberland-Head, et, de l’ouverture du grand canal, entre la Grande-lsle et la côte, il put voir le lac des Sauvages, entouré de bois, s'étendant vers le sud, bien au delà des regards. Sur la gauche, au loin, les hauteurs boisées des Montagnes-Vertes se perdaient dans des nuages dorés, avec leurs sommets encore parsemés de neige, pendant que vers la droite se dressaient les Adirondacks, but des excursions modernes des chasseurs amateurs, échappés des classes ou des comptoirs de banque, qui s'y rencontrent avec les beautés aventureuses, armées de leurs albums et crayons, À cette époque,

les Troquois en faisaient leur terrain de chasse, et au delà, dans les vallées du Mohawk, les Onondaga et les Genesée étendaient la longue ligne des villes palissadées de leurs cinq cantons.

À la nuit, on campa de nouveau. Tous ces paysages sont devenus familiers à plus d’un touriste ou d’un enasseur ; peut-être, contemplant le soleil couchant sur le même paisible rivage, Champlain a-t-il vu ce qui arrête un voyageur de nos jours à la même heure, au même lieu : l'éclat du soleil disparaissant derrière les montagnes de l'Ouest, adossées contre les nuages et enveloppées de brumes ; tout près de lui s'élève le pin gigantesque, puissant encore dans son déclin, étalant ses bras rugueux sur l'horizon enflammé, avec un corbeau noir de jais Juché sur ses rameaux décharnés; plas haut encore, il aura vu le hibou, volant en tournoyant et plongeant à tout instant avec un étrang son de battement d'ailes pour saisir les insectes dont il fait sa proie,

Le voyage étant devenu périlleux, on dut changer de système, et ne plus avancer que de nuit; tout le long du jour, ils reposaient dans les profondeurs de la forêt, fumant le tabac de leur culture, dormant ou passant le temps au milicu des plaisanteries obscènes familières aux bandes d’Indiens réunis,

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A la nuit tombante, on se rembarquait, manœuvrant les avirons avec précaution jusqu’au lever du soleil; le but était d'atteindre le promontoire rocheux sur lequel, longtemps après, fut construit le fort Ticonderoga ; de là, ils quitteraient le lac Georges, et lanceraient leurs canots de nouveau sur les immenses nappes d’eau, limpide comme celle d'une source, s'étendant au sud entre leurs ceintures de rochers. Débarquant sur le futur emplacement du port William Henry, ils devaient porter leurs canots à travers la forêt jusqu'à la rivière de l'Hudson, et descendant celle-ci ensuite, attaquer quelqu’une des villes des Mohawks. Dans le siècle suivant, cette chaîne de lacs et de rivières allait devenir le grand chemin de la guerre entre la civilisation et le monde sauvage, consacré par le souvenir de luttes acharnées et sanglantes,

Les alliés étaient peu disposés à une excursion aussi éloignée ; dans la matinée du 29 juillet, après avoir ramé toute la nuit, ils se reposaient comme de coutume dans la forêt, au bord du rivage, près de Crown-Point; Champlain, après avoir parcouru les bois avoisinants, vint à son tour se coucher sur une pile de jeunes branches pour y prendre le repos que goûtaient déjà ses compagnons. Pendant sou som-

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meil, il eut un rêve, dans lequel il voyait les froquois se noyant dans le lac, et, comme il tentait de les sauver, ses amis les Algonquins lui disant qu’ils n'étaient bons à rien, et qu'il les abandonnât à leur sort. Jusqu'’alors, ses superstitieux alliés l’assiégeaient tou- Jours à son réveil de questions sur les rêves qu'il avait pu faire, et son sommeil peu accidenté ne fournissait pas de motifs aux pronostics demandés. L'annonce de cet heureux présage combla donc l’assemblée de joie, et, à la nuit, on s’embarqua, assuré de victoires anticipées ,

Il était dix heures du soir, lorsqu'on aperçut une masse sombre s’avançant sur le lac; bientôt on reconnut une flotille iroquoise, plus pesante que la leur, les canots étant faits d’écorce de chêne?. Chaque

L. Ou ne saurait imaginer le degré de croyance que les Indiens accordaient à l'interprétation des songes, pour laquelle il y avait des interprètes de profession. Parmi les tribus Hurones, un rèveur, de renom reconnu, acquérait une autorité sans bornes ; mais les songes d'un vaurien étaient sans porté», (Brébeuf, Relation des Hurons, 117. Un homme ayant rèvé qu'il tuait sa femme, allégua son songe comme excuse du meurtre réel. Toutes ces tribus, y compris les Iroquois, jouaient un jeu nommé Ononhara, ou le jeu des rêves, dans lequel les songes étaient prétextes aux pires extravagances., Voir Lafitau, Brébeuf, Charlevoix, Sagard, etc.

2, Champlain doit commettre ici une erreur, les canots iroquois étaient généralement en écorce d'orme ; le bouleau était sans contredit la meilleure écorce, lorsqu'on pouvait se la procurer, à cause de «a légèreté, et toutes les tribus de la vallée du Saint-Laurent et des Grands-

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LE LAC CHAMPLAIN. 281 parti ennemi apercevant l’autre, les cris de guerre retentirent sur l’eau; mais les [roquois, voisins du rivage, ne se souciaient guère d’une lutte aquatique, ils débarquèrent et commencèrent une barricade de défense tout en remplissant l’air de leurs hideuses clameurs. Champlain pouvait les distinguer à travers les bois, agiles comme des castors, abattant les arbres à l’aide de leurs haches de pierre et de celles de fer enlevées sur les tribus canadiennes à la gucrre.

Les alliés restèrent à une portée de trait du rivage dans leurs canots, reliés ensemble par de longs pieux; toute la nuit ils dansèrent autant que le comportait la légèreté de leurs frêles embarcations, les gosiers compensant l'insuffisance de dilatation de leurs membres. Des deux parts on était tacitement d’accord d'attendre le jour pour engager la lutte, mais on ne se faisait pas faute de menaces, d’injures, de grossiers sarcasmes, entretenant l’excitation des combattants, «ainsi, nous dit Champlain, qu’on en use entre assiégés et assiégeants d’une place forte. »

L’aube approchant, lui et ses deux suivants revétirent l’armure légère de l’époque ; au côté de Cham-

Lacs s’en servaient, Après le bouleau venait lorme et le pin. L’écorce de bouleau avait l'avantage en outre de se dépouiiler en tout temps,

tandis que pour les autres essences, il fallait attendre le moment de la séve,

plain pendait son épée, il avait en main son arque-

buse chargée de quatre balles, la boîte aux munitions sur son épaule, et il était coiffé d'un casque à

ee ee ré Taper. ©: Ten en ra ” . se … =

; FE panache ; ainsi se trouvait équipé un Européen comñ } ‘ HUE battant contre les Indiens, onze añs avant le débar-

quement des Puritains à Plymouth !.

à Dir Chacun des trois Français entra dans un cantt différent, et le jour se levant, ils se tinrent ca-

chés au fond, recouverts d’une robe indienne; tous

les canots abordèrent et l’on débarqua sans opposi-

tion de la part des [roquois, qu'on put voir défilant

hors de la barricade, au nombre de deux cents en- | viron, grands et robustes, les plus hardis et féroces

guerriers de l'Amérique du nord; ils s’avançaient à

travers la forêt avec une calme assurance qui leur

di - valut l'admiration de Champlain; parmi eux se

voyaient plusieurs chefs, reconnaissables à leurs

hauts plumets. Quelques-uns portaient des boucliers

ji dehboiset de cuir, d'autres étaient couverts d’une sorte

A d’armure formée de branchages réunis par une fibre

végétale que Champlain croit avoir été du coton ?.

1. Champlain, dans son naïf dessin de la bataille /6d, de 1614), se peint avec assez de netteté et d'exactitude,

2, Selon Lalitau, les boucliers et les cuirasses étaient en usage chez les Iroquois. La nation des Hurons, dit Sagard, portait aussi de larges boucliers, et des guêtres et cuirasses formées de petites baguettes en-

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Les alliés, inquiets, appelaient à grands cris leur champion, entr'ouvrant leurs rangs afin qu'il pût passer en tête. Avançant alors devant ses sauvages compagnons d'armes, il apparut aux regards des Iroquois, qui furent frappés de stupéfaction à cette vue inattendue. L'arquebuse se leva, le bruit retentit, un des chefs tombäit mort et un autre roulait dans les broussaiiles du sentier ; alors éclatèrent des hurlements qui eussent assourdi le roulement de la foudre, dit Champlain, et le bois se remplit du sifflement des flèches. Pendant un instant, les [roquois soutinrent bravement le feu en décochantleurs flèches, mais lorsque les coups de feu se succédèrent sur les flancs, ils se débandèrent et prirent la fuite, saisis d’une insurmontable terreur.

Plus prompts que des lévriers, les alliés s’élancèrent à la poursuite des fuyards ; plusieurs Iroquois furent tués, et beaucoup, moins heureux, restèrent prisonniers. Camp, provisions, canots, tout était abandonné au vainqueur; l’arquebuse avait gagné la bataille,

À la nuit, les guerriers bivouaquèrent dans la forêt; on alluma un grand feu, et l’un des captifs

trelacées de cordages, Sa description concorde avec celle de Champlain, qui donne une gravure sur bois d'un guerrier ainsi accoutré,

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