UNE LETTRE
Retournons de quelques heures en arrière et rejoignons l’héroïne de ce récit, Pauline Talbot, baronne de Lascars, au moment où son mari venait de la quitter, la laissant anéantie et brisée sur un sopha, dans son appartement de l’hôtellerie du Faucon-Blanc. La jeune femme resta longtemps immobile et muette, la tête renversée en arrière, parmi les flots de ses cheveux dénoués. — De grosses larmes s’échappaient de ses paupières rougies et roulaient sans interruption sur ses joues, comme les perles d’un collier dont le fil est rompu. — Peu à peu un état de violente agitation nerveuse vint remplacer cette navrante prostration ; ; — sa poitrine se souleva, ses sanglots éclatèrent, elle se tordit les mains à plusieurs reprises, en balbutiant d’une voix à peine distincte :
— Oh ! mon Dieu... Seigneur mon Dieu... ne me prendrez-vous pas en pitié !...
Après avoir poussé ce gémissement d’angoisse, Pauline quitta son siège ; — elle marcha pendant quelques ins-
tanls dans la chambre, elle appuya son front brûlant contre les vitres de l’une des fenêtres, puis elle alla s’asseoir aune petite table sur laquelle se trouvait une écritoire, du papier et des plumes ; — elle saisit une de ces plumes qu’elle trempa dans l’encre avec une vivacité fébrile et elle se mit à écrire rapidement. Nous allons mettre à profit nos privilèges de romancier, pour lire par-dessus son épaule, et pour reproduire les lignes douloureuses que sa plume laissait tomber sur le papier en même temps que ses larmes : « Ma bonne Audouin, ma seconde, ma véritable mère, mon unique amie en ce monde, je viens, hélas ! te causer aujourd’hui le plus profond chagrin que tu puisses ressentir... Je viens te dévoiler dans toute son horreur une vérité que tu soupçonnais peut-être déjà, mais que du moins je m’étais juré de te cacher toujours... La force et le courage me manquent aujourd’hui pour tenir mon serment... — Il faut que tu saches tout... — mon cœur trop gonflé déborde... — il me semble qu’en le versant dans le tien, je trouverai la seule consolation, le seul soulagement que je puisse espérer encore... Ma mère, mon amie, ta pauvre enfant est la plus malheureuse des créatures... ses souffrances sont si poignantes, ses tortures sont si cruelles, que de toute son âme elle appelle Ja mort à son secours, car la mort c’^st le calme, c’est l’oubli, c’est le repos... Ecoulemoi, ma bonne Audouin, et toi qui me connais, juge de ce que je dois éprouver quand il me faut accuser celui dont je porte le nom, quand il me faut m’avouer à moi-même et t’avouer à toi, qu’il est indigne non-seulement de ma tendresse, mais encore de mon estime... Le baron de Lascars ne m’a jamais aimée... — le roman de son amour ne fut
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qu’un long mensonge... — son prétendu désintéressement ne fut qu’une odieuse comédie... — je me croyais pauvre, il me savait riche, riche de toute la fortune de mon malheureux oncle Philippe Talbot... Le baron de Lascars, le jour où il me conduisit à l’autel, avait dans son portefeuille le testament qui m’instituait légataire universelle du frère de mon père, de mon unique parent, tué en duel ou plutôt assassiné, quelques jours à peine avant mon mariage, par un ami, par un complice démon mari... Tu te demandes, sans doute, comment il se fait que cet effroyable secret soit connu de moi?... — Voici ma réponse : — Cet ami, ce complice de Roland, un misérable qui se nomme le chevalier de la Morlière, furieux de voir repousser ses demandes d’argent incessantes, m’a tout révélé par vengeance... — C’est la main du baron dé Lascars qui conduisait l’épée du chevalier de La Morlière... — l’héritage de mon oncle m’arrivait rouge de sang (1) ! C’est hideux, n’est-ce pas?., c’est infâme !... — Ecoute encore... je n’ai pas fini... Cet héritage, ces millions, se fondirent entre les doigts de monsieur de Lascars comme se fond la cire au milieu d’un brasier; — les prodigalités les plus foliés, les recherches inouïes d’un luxe sans égal, le jeu, la débauche, que saisje?... en dévorèrent une partie... — Des spéculations insensées, par lesquelles Roland sans doute espérait relever sa fortune, achevèrent sa ruine... — criblé de dettes, traqué, harcelé, sans ressources possibles, sans espoir légitime, il lui fallut quitter la France en fugitif il y a un mois et il partit en m’emmenant avec lui. Tu connais mon cœur
(t) Voir la première partie de cet ouvrage : Le Moulin Rouge.
et mon âme, ma bonne Audouin, comme une mère connaît le cœur et l’âme de sa fille... — le luxe n’a rien qui me tente, tu le sais, la fortune n’a rien que je regrette, la misère n’a rien qui m’effraie... — Un honnête homme de qui je serais aimée me dirait : — Nous sommes pauvres , il /aut travailler pour vivre... — Je lui répondrais fermement et joyeusement : — Travaillons !... Non, cent fois non !... ce n’est pas de la pauvreté que j’ai peur, Dieu m’en est témoin ! C’est de la honte, et je ne sais quel funeste pressensentiment me dit que la honte est proche... A mes douleurs sans nombre une douleur s’ajoute, la plus poignante, la plus aiguë !... — Je vais être mère! — Comprends-tu?... je vais être mère ! — Mon être tout entier devrait tressaillir a cette pensée... hélas ! et cette pensée me tue !... — L’enfant qui va venir au monde, la chair de ma chair, l’âme de mon âme, n’aura pour héritage dans l’avenir que le nom déshonoré de son père. Cette nouvelle que je te donne, cette grande et désolante nouvelle, Roland vient de l’apprendre de moi... — il est resté impassible et glacial en m’écoutant... — Je suis tombée à ses genoux, je l’ai supplié, non pour moi, mais pour son enfant, de modifier sa vie, d'abandonner les routes dangereuses, de marcher désormais dans le sentier que suivent les gens d’honneur... — il a souri dédaigneusement, il a haussé les épaules avec une pitié méprisante... — il m’a répondu, d’une voix ferme et d’un air assuré : — Mon enfant sera riche... Mon Dieu... mon Dieu... voilà ce qui m’épouvante !... — Cette richesse sur laquelle il compte et qu’il semble certain de posséder bientôt, d’où viendra-t-elle ?... où la prendra-t-il?... — à quels expédients pleins de danger et de honte aura-t-il re-
cours pour se la procurer?... — voilà l’énigme terrible !... — Lorsque j’en cherche le mot, ma tête s’égare ; — je frissonne... l’idée du crime et celle.de l’expiation viennent m’assaillir... — Mon mari me fait peur...
Pauline allait continuer; — elle fut interrompue par un coup léger frappé à la porte de la chambre. Elle releva ses beaux yeux humides et elle murmura :
— Entrez...
La porte s’ouvrit pou^ laisser passer une jeune fille d’une vingtaine d’années, blanche et blonde, aux joues habituellement roses comme des pommes d’apis, et très-jolie sous son costume coquet de paysanne alsacienne. Cette jeune fille, née en France, aux environs de Strasbourg, et nièce du sommelier d’Otto Butler, faisait partie du personnel de l’hôtellerie du Faucon -Blanc en qualité de femme de chambre ; elle était spécialement chargée du service de l’appartement numéro 16 , occupé par le baron et la baronne de Lascars ; elle s’était prise d’une profonde tendresse pour Pauline dont elle voyait bien la tristesse et qui lui témoignait une grande bienveillance. Elle semblait en ce moment sous le coup d’une émotion vive et pénible ; — les roses de son teint avaient disparu ; — ses mains tremblaient ; son visage exprimait l’effroi. Malgré les préoccupations personnelles qui la dominaient, madame de Lascars remarqua du premier coup- d’œil le trouble de la jeune fille.
— Mon Dieu — lui demanda-t-elle vivement — mon Dieu, qu’avez-vous donc, ma gentille Gretchen ? vous voilà pâle et bouleversée.
— Ah! madame la baronne... madame la baronne... balbutia la jolie camériste avec un redoublement d’embarras... J’ai bien du chagrin, allez...
— Du chagrin, mon enfant?... — répéta Pauline. Vous !
— Oh ! oui.
— Et pourquoi ?
— Parce que je vous aime de tout mon cœur, madame la baronne, comme la meilleure et la plus belle dame que je connaisse, et que cependant je vais vous faire beaucoup de peine.
— Vous allez me faire de la peine, mon enfant... répondit Pauline fort étonnée — je ne puis vous croire, chère petite.
— Hélas! rien n’est plus vrai, cependant, mais ce sera bien sans le vouloir...
— Expliquez-vous, Gretchen... expliquez-vous vite, je vous en prie... — vous m’inquiétez plus que je ne saurais dire...
— Madame la baronne, je suis un messager de mauvaises nouvelles.
— De mauvaises nouvelles qui me concernent ?
— Pas absolument, madame la baronne, mais cela revient au même, puisqu’il est écrit que la femme et le mari ne font qu’un.
Pauline devint plus pâle encore qu’elle ne l’était avant d’entendre ces paroles.
— Il s’agit de monsieur de Lascars? s’écria-t-elle.
— Oui, madame la baronne.
— Il lui est arrivé malheur?... — il est blessé, grand Dieu?... Mort peut-être?... — balbutia Pauline.
— Ni blessé, ni mort... — répliqua Gretehen — le malheur dont je parle n’est pas encore arrivé, mais il est tout proche... tout proche...
— Mon enfant, vous me faites mourir d’épouvante et d’anxiété... — que dois-je croire?... — Quel est ce malheur?...
— Madame la baronne, voici ce que je sais... — C’est une histoire qui vient d’arriver... Elle n’est pas longue... Je supplie madame la baronne de m’écouter sans impatience'...
— Dites, Gretehen, et dites vite... au nom du ciel !...
— Il y a tout au plus une demi-heure, commença la jeune fille, — je rangeais du linge dans une pièce qui communique avec le petit bureau de monsieur Butler, le maître du Faucon-Blanc. J’entendis quelqu’un entrer dans le bureau, où monsieur Butler se trouvait seul. Je suis un peu curieuse, il faut bien que je m’en accuse ; — je m’approchai de la porte de communication qui n’était pas fermée tout à fait ; — je regardai par l’entrebâillement, et je vis un grand vilain homme maigre et blafard, qui me fait peur chaque fois qu’il vient ici et que je le rencontre... Comme cet homme est toujours habillé de noir de la tête aux pieds, et que nous ne savons pas son nom, nous l’appelons le Corbeau quand nous parlons de lui à l’office...
Pauline, craignant de voir la jeune tille s’égarer dans un luxe d’inutiles détails, murmura :
— Au fait, mon enfant, au fait.
— J’y arrive... répondit Gretchcn — le Corbeau est tout bonnement un agent de police.
La baronne tressaillit comme si l’étincelle d’une pile de Volta venait de la toucher en plein cœur.
— Un agent de police... répéta-t-elle d’une voix mal assurée.
— Oui, madame, et très-connu dans la ville, je vous assure... — Monsieur Butler n’aime pas les visites de ce genre... — il était mécontent, je le devinais bien à sa mine, mais il n’osait pas le laisser voir trop clairement... Le Corbeau lui parla d’abord de choses et d’autres et, comme ces choses ne m’intéressaient père, j’allais cesser de prêter l’oreille, quand j’entendis prononcer le nom de monsieur le baron de Lascars.
Pauline eut un nouveau tressaillement.
— Je me remis à écouter plus, que jamais, reprit Gretchen, — mais malheureusement le Corbeau et monsieur Butler parlaient bas de temps en temps, et je perdis bien des mots de l’entretien ; — le Corbeau voulait savoir une foule de choses sur monsieur Lascars... — Il ne se lassait point de questionner, si bien que cet interrogatoire impatienta notre maître qui s’écria : — Pourquoi diable m'en demandez-vous si long à propos de ce gentilhomme ? et le Corbeau répondit : Parce que ce gentilhomme est un dangereux coquin.
Pauline poussa un faible cri, et la pâleur de son visage céda la place à la plus ardente rougeur. — La malheureuse femme ne savait que trop bien à quoi s’en tenir sur le compte du baron, mais, pour la première fois depuis son mariage, elle venait d’entendre accoler tout haut les plus
flétrissantes épithètes à ce nom qui était le sien... La sensation fut effroyablement aiguë, comme celle que produit un fer rouge appliqué sur une blessure saignante.