‹ Les pirates de la SeineChapitre 11 sur 37 · GRETCHEN · texte numérisé non relu

GRETCHEN

Gretchen était intelligente ; — elle comprit le mal qu’elle venait de faire à la jeune femme, — elle en eut le cœur serré, — des larmes vinrent à ses yeux, et saisissant la main blanche et effilée de Pauline qu’elle appuya contre ses lèvres et qu’elle couvrit de baisers, elle balbutia :

— Oh ! madame, madame, pardonnez-moi, je Vous en supplie... — J’ai parlé légèrement... je n’ai pas réfléchi que les gens comme le Corbeau ont des façons de parler grossières, et qu’il ne fallait point répéter les choses telles que je les avais entendues...

— Ma chère enfant répondit Pauline en embras-

sant au front la blonde jeune fille, — vous vous alarmez à tort... — Vos paroles m’ont douloureusement émue, cela est vrai, mais je sens bien que je dois m’attendre à souffrir

souvent ainsi... — Non-seulement vous n’êtes point coupable, mais encore vous me rendez un service immense, car il faut que je connaisse la vérité tout entière, si pénible qu’elle doive être... — Continuez donc ce que vous avez commencé, et ne me cachez rien... ne me déguisez rien...

— Puisque vous le voulez, madame la baronne — reprit Gretchen — je vous dirai les choses très-exactement, et comme ma mémoire me les rappellera... — Monsieur Butler demanda : — « Qu’a donc fait te baron de Lascars » pour être un si dangereux coquin ?... » — Le Corbeau tira de sa poche un portefeuille et il étala sur le bureau, devant mon maître, une foule de papiers, en disant : — « Vous voyez bien toutes ces traites?... — Oui... — Eh » bien ! elles sont fausses... — Le baron compte en rece- •» voir les fonds demain matin, par la poste, mais il compte » sans son hôte... — Les banquiers, fort heureusement » pour eux, ont éventé la mèche... — Les fausses lettres » de change sont arrivées aujourd’hui même au chef de la » police, et le baron, au lieu de toucher une grosse somme » à son réveil, ne fera qu’un saut de son lit à la prison !... » Peste, il allait bien, ce jeune seigneur ! — Savez-vous » qu’il y en là pour plus de cent mille livres !... — Mon- » sieur Butler leva les mains et les yeux au ciel : — Cent » mille livres ! — s’écria-t-il. — Tout autant. — Le ba- » ron est-il dans son appartement ?... — Non. — Vous en » êtes sûr? — Oui, parfaitement sûr... il est sorti, voici » tout au plus une demi-heure, avec un de ses amis, le » vicomte de Cavaroc, qui l’est venu prendre. — Ren- » trera-t-il cette nuit?... — Je n’en sais rien... — Dans

* tous les cas nous ferons bonne garde et l'officier de po- » lice arrivera ici au point du jour... La capture est des » plus importantes, vous le comprenez, je vous réponds i bien que nous ne la manquerons pas. » Là-dessus le Corbeau quitta monsieur Butler, et je n’eus plus qu’une idée fixe, madame la baronne, celle de vous prévenir sans perdre un instant de ce qui se passait. Je me hâtai de ranger mon linge afin de ne point inspirer de défiance à mon maître qui surveille tout par lui-même et qui certainement aurait voulu savoir pourquoi je quittais ma besogne inachevée... Je me glissai ensuite hors de l’office sans faire de bruit, je montai l’escalier rapidement, je frappai à votre porte, et vous en savez aussi long que moi...

— Merci, mon enfant... merci mille fois, murmura Pauline dont les larmes coulaient avec abondance — je n’oublierai jamais, non, jamais, la preuve d’affection que vous venez de me donner, et j’en serai reconnaissante jusqu’à mon dernier jour... ’

— Hélas ! madame la baronne, ce que j’ai fait est bien peu de chose... j’aurais voulu pouvoir davantage...

— Dieu vous récompensera, Gretchen, du touchant intérêt que vous témoignez à une pauvre femme bien malheureuse...

— Madame la baronne a-t-elle quelques ordres à me donner?... — demanda la jeune fille — veut-elle que j’aille avertir monsieur le baron, afin qu’il se tienne sur ses gardes et ne rentre pas à l’hôtellerie ?...

— Le prévenir, c’est impossible... — Où est-il en ce

moment ?.. Je l’ignore... — Reviendra-t-il avant le jour?.. Je ne le sais pas... t

— Ainsi donc, je ne puis rien faire pour être utile à madame la baronne?...

— Vous pouvez me rendre un service...

— Un service !... lequel? — parlez, madame, parlez, je suis prête... de quoi s’agit-il?...

— Il s’agit de sortir un instant de cette maison, et de vous assurer si l’homme que vous nommez le Corbeau rôde sur la place, et si les abords de l’hôtellerie sont surveillés... — Le pouvez-vous et le voulez- vous?...

— J’y cours à l’instant, madame, et je reviendrai tout à l’heure avec une réponse bonne ou mauvaise... •

Gretchen quitta la chambre. Avant que cinq minutes se fussent écoulées, elle reparut.

— Eh bien ? — lui demanda Pauline.

— Madame la baronne — répliqua tristement la blonde enfant — je vous apporte une mauvaise nouvelle...

— Dites sans crainte cette nouvelle, Gretchen... — J’ai la force de tout entendre...

— Le Corbeau et deux autres hommes de la même espèce se cachent sous les portes des maisons voisines... — 11 est impossible de sortir de l’hôtellerie ou d’y rentrer sans passer sous leurs yeux...

Pauline pencha sa tête sur sa poitrine.

— . Allons... — balbutia-t-elle — tout est perdu !... — Dieu est juste... — Le crime a été commis... la punition ne se fera pas attendre ! — j’ai méprisé l’avertissement que Dieu m’envoyait... j’ai mérité ma part de souffrance...

Gretchen, comprenant que sa présence n’était plus utile, quitta discrètement la chambre, en jetant sur la malheureuse jeune femme un regard empreint de la plus tendre

Ui

pitié. Pauline, à bout de force et de courage, se laissa tomber à genoux ; — elle cacha sa tête entre ses mains et éleva longuement son âme vers le ciel. Un peu ranimée par cette prière ardente, elle prit place sur le sopha et s’absorba dans une rêverie muette, ou plutôt dans une sorte d’engourdissement physique et moral qui n’était ni la veille ni le sommeil, et qui lui laissait percevoir, d’une façon très-nette et très-distincte, la sensation de la douleur et de l’angoisse. Deux ou trois heures s’écoulèrent ainsi. Pauline fut rappelée à elle-même par le bruit d’une porte qui s’ouvrait ; — elle fit un mouvement brusque, elle se retourna et elle vit en face d’elle son mari qui la regardait d’un air étonné.

— Eh quoi — s’écria-t-il — encore debout, ma chère enfant ! quelle sottise !... Pourquoi ne vous êtes-vous pas couchée, ainsi que je vous l’avais recommandé d’une façon très-formelle et très-positive avant de sortir?

Pauline, au lieu de répondre, courut à la première porte, celle qui donnait sur l’escalier ; — elle fit tourner la clef dans la serrure et poussa les verroux intérieurs, de manière à rendre impossible toute surprise immédiate. Lascars la regardait faire avec une stupeur grandissante.

— Ah çà ! ma chère, lui demanda-t-il au moment où elle revint auprès de lui — que signifie ceci ?.. — Devenezvous folle ? — Parole d’honneur, je suis presque tenté de le croire. . .

Pauline attacha sur son mari ses -yeux secs, étincelants de fièvre et chargés de mépris...

— Monsieur — lui "dit-elle d’une voix brève, et timbrée

si légèrement qu’il eut peine à la reconnaître — monsieur, vous êtes perdu...

Lascars, ne soupçonnant pas la vérité terrible, ne prévoyant même aucun danger, ne sourcilla point. — Un sourire ironique vint à ses lèvres, il haussa les épaules et demanda :

— Quelle est cette raillerie?

— Monsieur — continua Pauline sans même paraître avoir entendu l’interruption de son mari — vous comptez recevoir de l’argent demain. . . — une somme considérable...

— Cent mille livres, je crois...

Lascars fit un geste de stupeur.

— C’est vrai... — répliqua-t-il — j’attends cent mille livres... — Mais comment pouvez-vous savoir?...

Au lieu de répondre, Pauline continua :

— Cet argent n’arrivera pas...

— C’est impossible ! — s’écria le baron — tout à fait impossible !... Les traites valaient de l’or en barre...

— Les traites étaient fausses... interrompit la jeune femme.

Lascars devint livide et toute son assurance disparut.

— Fausses... — balbutia-t-il — grand Dieu que m'apprenez-vous ? Croyez bien que j’ignorais...

— Assez de mensonges, monsieur ! assez d’infamies !

— reprit violemment Pauline — vous le saviez!.. Ces traites ont été fabriquées par vous...

— Pauline, que dites-vous !.. je vous jure... Ne croyez pas... — Je vais, du reste, écrire à l’instant, et les redemander aux banquiers...

— Il est trop tard...

— Trop lard ! — répéta le baron tout effaré — pourquoi trop tard ?

— Les banquiers ont dépisté le faussaire... — Les traites sont entre les mains du chef de la police de cette ville.

— La police ! — fit Lascars d’une voix presque éteinte

— la police se mêle de mes affaires ! la police s’occupe de moi !'

— Ordre est donné de s’emparer de vous aujourd’hui même, au point du jour...

— Mais alors... alors... je suis perdu !

— Ne vous l’ai-je pas dit tout à l’heure?

— C’est à peine s’il me reste le temps de fuir !..

— Fuir ? et comment ? — les abords de l’hôtellerie sont surveillés... — des agents apostés dans les ténèbres font le guet sur la place ..

Lascars se frappa le front avec désespoir.

— Je ne veux cependant pas tomber vivant aux mains de ces gens-là ! — cria-t-il — dussai-je me faire sauter le crâne, je ne me laisserai point emprisonner... juger... condamner...

Pauline ne répondit pas...

— Et pourtant il faut que je vive... continua le baron

— il le faut... je veux vivre!., je suis loin de l’âge où l’on meurt ! — je suis jeune pour longtemps encore !.. Oh ! je m’échapperai... je m’échapperai...

— De quelle manière ? — demanda la jeune femme.

Lascars enfonça dans ses cheveux ses deux mains frémissantes, et sembla faire appel à tout son sang-froid,, à toute sa présence d’esprit. Illuminé sans doute par une inspiration soudaine, il plaça derrière un meuble le seul flam-

beau dont la bougie fut allumée, de manière à plonger momentanément la chambre dans une obscurité presque complète. Il s’approcha ensuite de l’une des fenêtres, il l’ouvrit sans bruit et il se pencha au dehors. Cette fenêtre donnait sur un jardin assez vaste dépendant de l’hôtellerie et entouré par une muraille de clôture qui longeait une ruelle toujours déserte, même en plein jour. Un voile de ténèbres opaques enveloppait ce jardin ; — aucun bruit, même le plus léger, même le plus insaisissable, ne troublait le silence profond de la nuit... Un espace de vingt-quatre pieds environ séparait les fenêtres du second étage, des platesbandes garnies de fleurs qui formaient au rez-de-chaussée une ceinture odorante et multicolore.

— De ce côté le chemin doit être libre... — murmura Lascars.

Il s’élança dans la chambre à coucher — il arracha, d’une main frémissante, les draps et les rideaux du lit qu’il divisa en plusieurs bandes mises bout à bout et nattées les unes avec les autres pour augmenter leur force de résistance. Il revint alors trouver Pauline, et, lui montrant les cordes qu’il venait d’improviser, il lui dit d’un air triomphant :

— La police d’Aix-la-Chapelle en sera pour ses frais ! — Ceci est la liberté...

— Vous avez trouvé le moyen de fuir ?

— Oui, — dans quelques minutes je serai hors de l’hôtellerie... — Dans une heure, je serai hors de la ville...

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