‹ Les pirates de la SeineChapitre 9 sur 37 · LE TÉMOIN DE CA VA ROC · texte numérisé non relu

LE TÉMOIN DE CA VA ROC

« — En effet, répliquai-je,- la chose me semble facile, et d’ailleurs, fallut-il risquer cent fois ma vie pour me rapprocher de celle que j’aime, je n’hésiterais pas un instant..

» — Une fois dans le jardin — continua la camériste — monsieur le vicomte nous trouvera sans peine car je serai avec mademoiselle sous les branches mêmes du châtaignier, et, comme il serait dangereux de causer en plein, air à cause de l’indiscrétion du vent qui s’empare des paroles et et les emporte à l’aventure, je conduirai monsieur le vicomte et mademoiselle Marguerite au petit kiosque où ils seront parfaitement en sûreté et à l’abri de toute surprise...

i> — Je vais me procurer une échelle de corde sans perdre un instant ! m’écriai-je, à quelle heure faudra-t-il tenter l’escalade ?

» — Mademoiselle et moi nous sortirons de l’hôtel au moment où l’horloge de la cathédrale sonnera une heure moins un quart...

» — C’est bien, je serai exact...

» — Oh! je ne me permettrais pas d’en douter... — répondit la camériste, monsieur le vicomte est trop bon gentilhomme pour se faire attendre jamais à un rendezvous de duel ou d’amour... — D’autant plus — ajouta la fine mouche avec un sourire expressif — d’autant plus que tout cela finira par un mariage, la chose est évidente, et mademoiselle Marguerite est la plus riche héritière d’Aixla-Chapelle... sans compter la fortune de madame la baronne, dont le tiers doit lui revenir un jour, mademoiselle possède dès à présent sa part de l’héritage de feu monsieur le baron, et cette part, à ce qu’on assure, monte au moins à deux millions... C’est là, je pense, un joli denier.

« Deuxraillions !... — deux millions à toucher à l’instant même! — Deux millions que la colère maternelle ne pouvait enlever à Marguerite. Mon cœur battit... le sang monta violemment à mes tempes, mais je m’efforçai de ne rien laisser voir de mon émotion.

» — Monsieur le vicomte comprendra sans doute à quel point je m’expose pour le servir... — continua la camériste — je serais perdue si jamais madame la baronne ou messieurs de Capellen venaient à savoir que j’ai facilité des rendez-vous nocturnes, quoique ce soit assurément en tout bien, tout honneur... — on me jetterait en prison pour le reste de mes jours... — Je pense que monsieur le vicomte daignera reconnaître mon dévouement et qu’il m’attachera à la personne de madame la vicomtesse après le mariage...

» Je répondis en mettant une poignée de pièces d’or dans la main de là femme de chambre... — Je lui donnai en outre toutes les assurances imaginables que j’assurerais

sa fortune et je la renvoyai avec un billet de quelques lignes pour Marguerite. Deux heures après je m’étais procuré l’échelle nécessaire, et j’attendais la nuit avec une fiévreuse impatience. A l’heure indiquée par la camériste, je franchis la muraille ; — j’avais à ma ceinture, outre mon épée, deux pistolets, car la pensée d’un guet-apens possible me préoccupait... J’eus bien vite la preuve que cette crainte était sans fondement ; — je trouvai Marguerite sous le châtaignier ; — le trouble et l’agitation de la pauvre enfant dépassaient ce que je pourrais vous dire... — 11 me fut difficile de la calmer, de la rassurer ; — j’y parvins cependant après un long entretien dans le petit kiosque ; — elle me renouvela le serment de n’aimer jamais que moi, de n’appartenir jamais qu’à moi, et elle me jura qu’elle était décidée à tout, plutôt que de subir le mariage odieux imposé par sa famille. Vers trois heures du matin, je me relirai paisiblement, sans que la moindre alarme fut veuue troubler notre entrevue... Mes rendez-vous nocturnes avec mademoiselle de Capellen se sont, depuis cette époque, renouvelés quatre fois... — Je dois cette nuit, en vous quittant, m’introduire de nouveau dans le jardin de l’hôtel. Marguerite m’aime plus que jamais, et plus que jamais elle déteste Magnus de Rolandseck ; — de ce côté me. affaires vont bien, mais les difficultés de la situation n’en restent pas moins immenses, car le temps marche, l’époque du mariage approche, la famille s’occupe activement des préparatifs, le fiancé passe une partie de ses journées et toutes ses soirées à l’hôtel, et Marguerite est trop faible et trop craintive pour oser résister en face à la fière baronne et aux jeunes et farouches géants Valentin et Karl, qui d’ailleurs,

j’en ai la conviction, ne reculeraient point devant la violence par la contraindre... Vous savez maintenant, cher monsieur de Lascars, tout, ou du moins la plus grande partie de ce que je tenais à vous apprendre... — Je fais un appel à la sympathie que vous avez bien voulu me témoigner... j’ai recours à votre expérience... que me conseillez-vous ?

— Il me semble, vicomte — répondit Roland — que vous n’avez pas le choix des partis à prendre... — pour ma part, je n’en vois qu’un, mais je puis vous affirmer qu’il est bon...

— Et, ce parti, demanda vivement Cavaroc, quel est-il?..

— Vous m’avez dit que mademoiselle de Capellen était prête à tout pour éviter de devenir comtesse de Rolandseck ?

— Oui.

— Sa confiance en vous est absolue?..

— Oui.

— Eh ! bien, enlevez Marguerite et épousez-là quelles que soient les préventions' de la famille contre vous, une fois marié, il faudra bien que cette famille vous accepte... — d’ailleurs, e.n supposant que la baronneet ses fils rompent à tout jamais avec votre femme, il vous restera toujours deux millions pour vous consoler...

— Mon ami — s’écria Cavaroc — ce que vous me dites là m’enchante ! vous me conseillez tout justement la chose que j’avais à peu près décidée...

— Ceci est une preuve sans réplique que nous sommes tous deux dans le vrai... répliqua Lascars en riant.

— Je me suis occupé déjà de chercher un prêtre qui

consente à célébrer au milieu de la nuit, mon mariage avec Marguerite...

— Avez-vous trouvé ce digne homme ?

— Oui... — je lui ai fait mystère, comme bien vous pensez, du nom de la jeune fille... — j’ai su l’intéresser par un petit roman de mon invention... — je lui ai persuadé que sa conscience ne lui permettait pas d’accueillir ma demande par un refus... — Bref, il se prête à tout de bonne grâce, et lorsqu’il saura qu’il s’agit de mademoiselle de Capellen, il sera trop tard pour battre en retraite et pour revenir sur sa promesse...

— Eh ! bien, vicomte, voilà qui marche à merveille, ce me semble ; vous avez la fiancée, vous avez le prêtre., que vous manque-t-il encore ?

— Des témoins...

— Ceci est la moindre des choses... — les premiers venus suffiront... — quatre pontes dépouillés par la roulette ou par le trente et quarante, se mettront avec enthousiasme à votre disposition moyennant quatre louis.

— Sans doute, mais quelle humiliation pour moi d’en être réduit à solliciter la signature de ces pauvres diables.. — Cette signature achetée au prix de quelques écus sera dans les mains de la famille une arme puissante dont elle ne manquera pas de faire usage contre moi... 11 me faudrait parmi mes témoins un compatriote, un gentilhomme, un personnage enfin d’une notoriété imposante, sauvegardant ma dignité par la preuve d’estime que je recevrais de lui...

— Vicomte * — demanda Lascars en souriant, vous plairait-il que je sois ce gentilhomme?..

— * Ah ! cher baron — s’écria Cavaroc, ce serait le plus

cher de mes vœux 1 tel est en effet le service immense que j’ose attendre de vous... — rendez-moi ce service, et, je vous le jure, ma reconnaissance sera sans bornes...

— A quoi bon tant de reconnaissance pour un service si facile à rendre ? Je serai payé trop chèrement par le plaisir de vous obliger...

— Vous consentez donc?

— Certes !.. et de grand cœnr.

Cavaroc saisit la main de Lascars et la serra avec une véritable effusion.

— Baron, cher baron — fit-il ensuite, vienne le jour où, à mon tour, je pourrai vous dire : Disposez de moi comme d? une chose à vous !...

— Ce jour viendra peut-être, et plutôt que vous ne le croyez, vicomte... pensa Lascars.

Puis, tout haut, il ajouta :

— Quand, aurez-vous besoin de moi ?

— Dans la nuit de demain sans doute... — je vais convenir de tout avec Marguerite cette nuit, et j’irai vous voir dans la journée pour vous mettre au courant...

— Où la célébration du mariage aura-t-elle lieu ?..

— Marguerite aurait souhaité recevoir la bénédiction nuptiale dans une des chapelles de la cathédrale, mais c’est impossible...

— Pourquoi?

— Il faudrait mettre trop de monde dans la confidence...

— C’est juste.

— Nous nous marierons donc chez le prêtre lui-même,

Digitis

et je vous indiquerai sa demeure, ainsi qu'à mes trois autres témoins...

— Aussitôtaprès le mariage amènerez-vous votre femme dans cette maison ?

— Je m’en garderai bien... une chaise de poste attendra, toute attelée, à la porte du prêtre. . . — J’y monterai avec Marguerite, ^ et nous quitterons Aix-la-Chapelle pour un temps plus ou moins long...

— Je m’explique mal, je l’avoue, les motifs de ce brusque départ en de telles circonstances...

— Ces motifs sont cependant les plus simples du monde, elles plus légitimes... — Je connais messieurs Valentin et Karl... ils me pardonneront difficilement d’avoir obtenu, malgré eux, l’honneur de leur alliance, et j’ai la conviction que ces jeunes gens aimables, dans le premier feu de leur colère, tueraient leur beau-frère sans plus de façon qu’ils n’en mettraient avec un chevreuil ou avec un lièvre.. Or, je vous l’avoue, je tiens à vivre... *

— Je vous approuve, puisqu'il en est ainsi, et, vous faites bien de partir...

— Une fois à cinquante ou soixante lieues d’ici, — ■ reprit Cavaroc — j’écrirai à la baronne une lettre respectueuse et tendre, capable d’attendrir un cœur de rocher.... — Si cette lettre produit son effet sur la terrible femme et sur ses ours de 01s, ma femme et moi nous reviendrons.... t- Dans le cas contraire je laisserai à cette famille endiablée tout le temps d’oublier l’outrage prétendu, et je me contenterai de réclamer les deux millions dont je dépenserai joyeusement à Paris les revenus, après avoir soldé mes créanciers farouches...

— Voilà qui me paraît bien combiné... dit Lascars, vous êtes un homme sage et vous pensez à tout.

Cavaroc regarda sa montre.

— Baron — fit-il ensuite — un dernier verre de Xérès..

— l’heure du rendez- vous approche... — il faut que je vous quitte...

Lascars approcha de ses lèvres le verre rempli du liquide transparent qui miroitait dans le cristal.

— A la santé de la belle Marguerite de Capellen, vicomtesse de Cavaroc ! — s’écria -t-il.

— Merci, baron — j’en accepte l’augure, répondit le vicomte — Marguerite et ses millions m’appartiennent !... franchement, je le crois !... Donc, vive la fortune et vive la vengeance !...

En prononçant ces derniers mots, Cavaroc s’étpit levé ;

— il ouvrit une armoire ; — il en tira une échelle de soie, fine et souple, qu’il enroula autour de ses reins et qui fut cachée complètement par les larges basques de sa veste de satin couleur de soulfre ; — il mit dans ses poches deux pistolets, et, s’enveloppant dans un large manteau couleur de muraille, il dit à Lascars :

— Venez — cher baron, l’heure me presse...

Les deux hommes quittèrent la petite maison.

— Au revoir, et à demain... murmura Cavaroc.

— Je vais, si ïous le voulez bien — répliqua Roland — vous accompagner jusqu’à la muraille d’enceinte du jardin des Capellen... J’aurai du moins ainsi le plaisir de passer quelques instants de plus avec vous...

l’agent.

Cavaroc s’empressa d’accepter la gracieuse proposition de Lascars, et lesgentilhommes firent route ensemble dans les rues mal éclairées. Le trajet, d’ailleurs ne dura que quelques minutes, tant était courte la distance qui séparait l’hôtel de la baronne et la petite maison du vicomte. Peu de paroles furent échangées pendant ce trajet; Cavaroc s’arrêta et dit à Lascars :

— Nous sommes arrivés...

Les deux compagnons se trouvaient en ce moment au pied d’une muraille assez haute, et les épais branchages d’un arbre gigantesque s’entrecroisaient au-dessus de leurs têtes. Le vicomte détacha l’échelle de soie enroulée autour de ses reins ; — il lança les crochets si adroitement qu’ils mordirent du premier coup le sommet du mur, puis, après avoir serré une dernière fois la main de Roland et lui avoir répété : — à demain , — il s’élança sur les frêles échelons, et disparut parmi les feuillages et les ténèbres. Rien ne

retenait plus le baron dans la rue déserte ; — il ne comptait point retourner au Cursaal, et ce qu’il avait de mieux à faire était de regagner son lit ; — en conséquence il s’orienta sans peine et reprit le cbemin de l’hôtellerie du Faucon- rdanc. Tout en cheminant il se disait :

— C’est vraiment une chose étrange que ces rapports frappants et nombreux entre la destinée de Cavaroc et la mienne ! — Les situations dans lesquelles nous nous trouvons placés l’un et l’autre par les hasards de la vie sont de tout point identiques! — Ruiné et poursuivi comme moi,

' il trouve comme moi le moyen de refaire d’un jour à l’autre sa fortune par un mariage imprévu et inespéré, et je parierais bien qu’il ne saura pas conserver mieux que moi la richesse inattendue que lui rend son heureuse étoile !.. Lascars s’arrêta quelque temps à cette pensée, puis il reprit son monologue interrompu.

— A la place de Cavaroc, cependant — murmura-t-il — je ne chanterais victoire que la nuit prochaine, après la bénédiction nuptiale, lorsque j’aurais dans ma poche l’acte de mariage bien en règle, et surtout lorsqu’une bonne chaise de poste m’emporterait rapidement loin d’Aix-la-Chapelle... — Jusque-là, jusqu’à la dernière minute, je tremblerais de voir ces frères farouches, ces gigantesques jeunes barons, se jeter à la traverse de mes projets, et tenir à mon égard leurs promesses homicides...

En causant ainsi avec lui-même, Roland avait parcouru la plus grande partie de la ville, et il déboucha sur la petite place à l’une des extrémités de laquelle s’élevait l’hôtellerie du Faucon-Blanc. Une grosse lanterne aux verres ternis, suspendue au-dessus du portail de l’hôtellerie éclairait seule

cette place, et l’éclairait fort mal. A l’instant précis où Roland soulevait le marteau de fer et le laissait retomber avec fracas sur la plaque sonore, trois hommes aux allures mytérieuses sortirent des encoignures sombres où ils se cachaient, et formèrent un triangle derrière notre héros qu’ils observèrent attentivement mais sans manifester l’intention de se rapprocher de lui davantage... Lascars, qu’aucun pressentiment fâcheux n’agitait et qui pensait n’avoir absolument rien à redouter, pénétra sous la voûte et referma la porte derrière lui, sans même avoir remarqué la présence de ces guetteurs plus que suspects. Les trois inconnus laissèrent s’écouler une ou deux minutes, puis ils échangèrent un signe mystérieux, et l’un d’eux, s’approchant de la porte à son tour, tandis que les deux autres rentraient dans l’ombré, saisit le marteau, et frappa d’une façon discrète et continue, en un homme qui souhaite se faire entendre, mais qui ne veut réveiller personne. La porte s’ouvrit plus vite encore qu’elle ne s’était ouverte pour Lascars. Le personnage mystérieux entra, de l’air d’un habitué de la maison ; il se dirigea vers la petite pièce où trônait presque toujours Otto Butler, et il en franchit résolument le seuil. L’ ex -juif, assis devant son bureau, ses lunettes serrant le bout de son nez et les doigs tout tachés d’encre, était en train de tracer de longues colonnes de chiffres sur un registre énorme, à seule (in d’établir de façon catégorique le compte de ses dépenses et de ses recettes de la journée, et de se démontrer à lui-même que ses bénéfices étaient réjouissants. Le bruit de la porte vitrée qui s’ouvrait lui fit lever la tête ; — il fronça le sourcil en voyant le nocturne visiteur et ne se donna point la peine de dissimuler une grimace fort laide.

Nous devons à la vérité de convenir que ce visiteur ne pavait pas de mine, et qu’il était dilïicile d’imaginer un visage plus blafard, des yeux plus faux, une plus sinistre physionomie en un mot.

— Eh ! quoi — dit brusquement l’hôtelier — encore vous !

— Oui, mon cher et digne monsieur Otto Butler, encore moi... tout prêt à vous servir, si j’en étais capable... — répliqua le nouveau venu avec un sourire qui rendait- plus repoussante et plus répulsive qu’elle ne l’était un instant auparavant sa figure de plat coquin.

— Que me voulez-vous ?..

— Je viens solliciter un nouveau renseignement...

— Lequel ?

— Quelqu’un vient de rentrer à l’hôtellerie...

— C’est possible...

— Est-ce notre homme?

— Je n’en sais rien... — je n’ai pas pour habitude d’espionner les gens qui entrent dans ma maison ou ceux qui en sortent...

— Cher et digne monsieur Otto Butler — reprit l’ineonnu avec un sourire encore plus faux que le premier — il est absolument indispensable de faire à ma question une réponse satisfaisante, sinon je me verrais contraint, — -, (à mon grand regret, croyez-le;) — d’adresser à qui de droit un rapport sur votre compte, et de signaler votre manque de bon vouloir pour les agents chargés d’une mission de confiance... — prenez donc bien garde de vous compromettre...

L’hôtelier réprima, non sans peine, un mouvement d’im

patience, et mit en branle le cordon d’une sonnette. Le valet faisant fonction de concierge, — ou plutôt de portier, comme on disait alors — accourut à cet appel.

— Quel est le voyageur qui vient de rentrer ? — lui demanda brusquement Otto Butler.

— C’est monsieur le baron de Lascars... — répondit le valet.

— Il suffit.. — Allez...

Le portier sortit et Otto Butler se tourna vers l’inconnu.

— Est-ce tout ce que vous voulez savoir ? — lui dit-il.

— Oui. Seulement il me reste une recommandation à vous adresser...

— Ah ! ah !...

— Le lièvre étant rentré paisiblement au gîte, tout va pour le mieux ! — A la pointe du jour, comme je vous l’ai déjà dit, l’ofïicier de police se présentera céans avec l’ordre d’arrestation et muni d’une suffisante escorte, en prévision du cas improbable où le criminel tenterait quelque résistance... — D’ici là, faites bonne garde et tenez la main à ce que monsieur le baron de Lascars ne quitte point l’appartement qu’il occupe dans votre maison...

Le juif converti secoua la tête.

— Refuseriez-vous, par hasard ? — s’écria l’agent.

Au lieu de répondre, l’hôtelier interrogea.

— Est-ce que vous n’avez pas du monde dans la rue ?. . fit-il.

— J’ai deux hommes, et j’y suis moi-même...

— Et, sans doute, vous n’en bougerez pas jusqu’au matin ?

— Naturellement.

— Dans ce cas vous saurez très-bien suffire à la surveillance que vous me recommandez... — Je ne suis point de la police, moi, que diable ! — On ne me paie pas pour monter la garde et faire le guet. — Quand les papiers des voyageurs qui logent chez moi sont en règle, je n’ai ni le droit, ni la volonté de leur demander autre chose... — leurs démêlés avec la loi ne me regarde ni peu, ni beaucoup... — Le baron de Lascars me doit de l’argent... — Vous chargez-vous de solder sa note si je me constitue cette nuit son geôlier officieux ?..

— Je n’ai pas les pouvoirs nécessaires pour vous le promettre... — répondit vivement l’agent de police — et je vous engage à n’y point compter...

— Faites donc vos affaires sans moi... — reprit l’hôtelier — je vais me coucher et je ne me mêlerai de quoi que ce soit... — C’est bien assez qu’il résulte de tout ceci, à mon préjudice, une perte d’argent très-probable, et, à coup sûr, un grand scandale, ce qui peut me causer un tort irréparable... — vous êtes le chasseur, vous savez où est le gibier... — Arrangez-vous, et bonsoir...

Nous ne saurions dire si l’agent trouva bonnes ou mauvaises, les raisons d’Otto Butler ; — toujours est-il qu’il ne répliqua rien et sortit.

— Par le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, — s’écria le ci-devant israélite, quand il se retrouva seul — c’est là une fâcheuse affaire! — que maudit soit le jour où ce coquin de Français, qui peut-être est baron comme je suis Turc, est venu loger chez moi... — Une descente de police dans mon hôtellerie produira le plus déplorable effet... — Toute la ville parlera demain de cet événement inouï!..

— Mais rivaux et mes envieux feront courir le bruit que je loge des scélérats et que ma maison est suspecte... — on ira jusqu’à dire que je suis compromis, et j’y perdrai, sans aucun douje, des clients de haute distinction...

Otto Butler fut interrompu dans ses réflexions désolantes parle bruitd’un galop impétueux et retentissant au milieu du silence nocturne sur les pavés de la petite place. Presqu’en même temps le marteau de la porte cochère fut agité violemment, à plusieurs reprises, et un piqueur à cheval fit sous la voûteuneentrée tapageuse. Lalivréedupiqueurétaitgalonnée à outrance ; — la robe du cheval était grise de poussière et blanche d’écume. Ce valet venait de fournir à franc étrier une étape de vingt lieues, ne mettant pied à terre que pour changer de monture à chaque relai. — Il précédait de quelques heures la chaise de poste de ses maîtres, et il avait mission de faire préparer pour eux l’appartement le plus vaste et le plus beau de l’hôtellerie du Faucon-Blanc. La perspective de loger le lendemain de fort grands seigneurs, et par conséquent celle de réaliser avec eux de gros bénéfices, chassa les idées sombres de l’hôtellier et lui fit momentanément oublier ses préoccupations fâcheuses...- Il réveilla valets et servantes, leur enjoignit de tout mettre en ordre, afin de satisfaire les illustres hôtes attendus, et, au lieu d’aller se coucher, ainsi que nous lui en avons entendu manifester l’intention il passa le reste de la nuit à surveiller les préparatifs... Une si belle conduite mérite assurément tous nos éloges, — mais nous savons déjà qu’Otto Butler était un hôtelier modèle.

Page 1