‹ Les pirates de la SeineChapitre 12 sur 37 · LE SERMENT DES CAPELLEN · texte numérisé non relu

LE SERMENT DES CAPELLEN

— Dieu vous protège et Dieu vous conduise !.. — murmura la jeune femme, — ce vœu, je le forme du plus profond de mon âme, malgré tout le mal que vous m’avez fait.

Lascars assujétissait solidement l’extrémité de sa corde de sauvetage à la barre d’appui de la croisée. Pauline reprit :

— Mais si votre mauvaise étoile vous fait rencontrer ceux qui vous cherchent, que ferez-vous ?

— Je suis armé, — répondit Roland, — et malheur à quiconque osera porter la main sur moi.

— Du sang !.. — murmura la baronne avec épouvante.

— Il le faudra bien !.. — Je vous répète que je ne tomberai pas vivant aux mains de ces hommes, et, s’ils sont nombreux, si je vois que toute résistance est inutile, je tournerai mon arme contre moi-même et je me ferai sauter le crâne.

Lascars achevait de fixer la corde.

— Maintenant, — reprit-il, — le moment est venu de

nous séparer. — Adieu donc, Pauline, ou plutôt au revoir, car aussitôt que je me trouverai en lieu sûr, je vous écrirai de venir me rejoindre. — Obéirez-vous à cet appel ?

— Il le faudra bien... — C’est mon devoir, je le remplirai jusqu’au bout sans hésiter.

— Je le sais, — murmura Lascars, — vous êtes une noble femme, et peut-être méritiez-vous un autre mari... — Enfin, ce qui est fait est fait, et nul ne peut rien au passé.

Pauline soupira involontairement. Roland lui tendit la main, mais elle n’avança pas la sienne.

— Soit ! fit le baron avec un sourire dédaigneux ; — oh ! je ne vous contraindrai pas. — Adieu ! — répéta-t-il ensuite, — je pars.

— Vous n’ignorez point, dit la jeune femme d’une voix hésitante, — que vous me laissez sans ressources...

— Des ressources !.. — s’écria Roland avec une colère concentrée, — en ai-je pour moi -même ?.. — Sachez, madame, qu’il ne me reste plus un louis, plus un écu, plus un sou !..

— En êtes-vous là ? — répondit vivement Pauline, — j’ai quelques bijoux encore... prenez-les... — ils vous aideront dans votre fuite.

Sans l’obscurité presque complète qui régnait dans la chambre, Pauline aurait pu voir Lascars rougir légèrement, malgré son impudence habituelle. — Il ne sembla point avoir entendu l’offre généreuse que sa femme venait de lui faire, — il saisit des deux mains la corde à laquelle il allait se confier, et, enjambant sans hésitation la barre d’appui, il se laissa glisser dans l’espace. Au bout de quelques se-

eondes, le fugitif touchait terre ; — depuis un instant déjà, les ténèbres le cachaient complètement, mais la baronne, penchée au-dehors de la fenêtre, pouvait entendre sur le sable des allées, le faible bruit de ses pas qui s’éloignaient.

— Oh ! oui, — répéta la pauvre femme quand ce bruit léger fut devenu tout à fait indistinct, — que Dieu le conduise et protège ... — C’est un grand coupable, sans doute, mais c’est mon mari, et je ne veux pas qu’on lise un jour sur une liste de condamnés, le nom que. mon enfant portera !

Abandonnons pour un instant la baronne à sa sombre douleur, à son désespoir inguérissable, et suivons Lascars dans sa fuite. Arrivé à l’extrémité du jardin, il se mit à la recherche de quelque espalier, de quelque treillage, qui lui permit d’escalader la muraille et de s’élancer dans la ruelle. Non-seulement ses recherches ne furent pas inutiles, mais encore il trouva mieux qu’il ne l’espérait ; — nous voulons parler d’unè petite porte sans serrure, fermée par deux verrous intérieurs ; — il n’eut que la peine de tirer ces verrous, il se trouva dehors, et il acquit presqu’immédiatement la preuve que les agents de police de la bonne ville d’Aix-la-Chapelle n’avaient point songé à placer des guetteurs dans la ruelle, oubli d’ailleurs fort naturel, car la conviction que Lascars était sans défiance, éloignait de leur esprit la pensée qu’il chercherait à s’échapper de l’hôtellerie d’une façon mystérieuse et clandestine. Le baron s’éloigna rapidement à travers un dédale de petites rues entrelacées, t- Son but était de mettre le plus vite possible une suffisante distance entre lui et le Faucon-Blanc ; — il

ne tarda point à déboucher sur la grande place du Gursaal, et là il se dit à lui-même qu’il n’avail momentanément plus rien à craindre, car les agents le sachant rentré et le croyant endormi, ne s’apercevraient de sa disparition et ne se mettraient à sa poursuite qu’au lever du soleil.

— Quand paraîtra le soleil, — murmura Lascars avec un sourire de satisfaction, — je serai déjà loin de la ville, et nul alguazil n’aura le nez assez (in pour lancer la meute sur mes traces ! . .

Une seule difficulté se' présentait, mais elle était grave, et semblait, au premier abord, presqu’insoluble. Il n’est ni commode ni prudent de se mettre en route sans argent et sans papiers ; — l’absence de passe-port expose le voyageur à des ennuis, à des vexations et même à des arrestations continuelles; — l’absence d’argent le condamne à /

des privations incessantes et le force à tendre la main a la charité publique, ce qui n’a rien de réjouissant ; — en outre, comment admettre un mendiant de haute mine et richement vêtu ? Or, Lascars, nous le savons, ne possédait pas un sou ; — il avait bien son passe-port dans une poche de sa houppelande, mais ce passe-port ne pouvait que le compromettre au lieu de le servir. En une telle occurrence, quel parti prendre, et que décider ? L’hésitation du baron fut courte.

— Je vais aller trouver mon nouvel ami le vicomte de Cavaroc, — se dit-il, — et, sans le mettre au courant de la situation nouvelle qui m’est faite, je lui emprunterai quelques louis. — Il a besoin de moi, — il compte absolument sur moi pour demain ; — il n’osera me mortifier par un refus. — Quant aux papiers, je ferai en sorte de m’en

passer ; ma bonne tournure et mon aplomb me tiendront au besoin lieu de passe-port.

A peu près certain de la réussite de ce nouvel expédient, Lascars prit le chemin de la petite maison du vicomte, et il parvint facilement à la retrouver. Aucune lumière ne brillait à travers les jointures des volets du rez-de-chaussée et de ceux du premier étage,

— Diable ! — murmura Roland, — est-ce que Cavaroc ne serait point encore rentré? — Voilà qui ne ferait pas mon affaire! — Peut-être est-il couché déjà, et endormi... — Tant pis pour lui... je le réveillerai sans pitié...

Lascars saisit le cordon de la sonnette et l’agita à plusieurs reprises, doucement d’abord, puis plus fort, puis très-fort, sans obtenir de réponse, et sans que le moindre signe de vie se manifestât à l’intérieur. — Evidemment la maison était déserte.

— Que le diable emporte les amoureux!.. — dit le baron presque à voix haute, en étouflant un juron sonore. — Puis il prit le parti d’aller attendre, sous les murs du jardin de l’hôtel Capellen, la fin du rendez-vous de Cavaroc.

Il passa devant la grille dorée et armoriée, il longea la muraille jusqu’à l’endroit où l’immense châtaignier dont nous avons parlé étendait ses rameaux séculaires. — Là, il s’assura de la présence de l’échelle de soie, et, forcé de subir un retard qu’il maudissait de toute son âme, il se mit à se promener de long en large dans la rue, avec une impatience croissante, s’arrêtant de minute en minute, prêtant l’oreille au moindre bruit, et croyant sans cesse entendre, sur les échelons soyeux, le frôlement des habits de Cavaroc. Une demi-heure s’écoula ainsi. Au bout de ce temps, Las-

cars, dont l’agitation fiévreuse redoublait, eut la perception d’un bruit léger. — On marchait rapidement dans le jardin dont il n’était séparé que par la clôture. — Bientôt le bruit changea de nature ; — les feuillages du châtaignier s’agitèrent; — les branches les plus basses s’entrechoquèrent ; — il devenait clair pour Lascars que Cavaroc quittait la belle Marguerite.

— Enfin, — murmura-t-il, — le voici ! c’est en vérité bien heureux !..

A peine le baron venait-il d’achever ces mots, que la plus foudroyante émotion s’empara de lui. Une lueur fugitive, comparable à celle des éclairs, venait d’illuminer vaguement l’ombre du châtaignier, montrant à Lascars, le vicomte debout sur le couronnement du mur. Une double détonnationselitentendre, suivie d’un cri lugubre, puis un corps humain s’abattit sur le pavé de la rue, avec un sourd fracas, avec un craquement sinistre d’os broyés et de chairs meurtries, et le silence et l’obscurité régnèrent de nouveau... Lascars, nous l’avons dit, fut semblable d’abord à un homme que la foudre vient de frapper, mais il se remit aussitôt, et il comprit ce qui s’était passé sous ses yeux... Yalentin et Karl de Capellen, venaient de tenir leur serment farouche, et de tuer comme un chien l’amant de leur sœur. Si Lascars avait pu conserver le moindre doute à cet égard, ce doute se serait dissipé presque à l’instant. — Les feuillages du châtaignier furent agités de nouveau ; — les branches s’entrechoquèrent plus fort que jamais, et deux hommes, dédaignant de se servir de l’échelle de soie, sautèrent dans la rue l’un après l’autre. L’un de ces hommes portait une lanterne sourde qui se trahissait par

un rayonnement égaré. Lascars recula, de manière à se trouver en dehors du cercle lumineux que projeterait la lanterne lorsqu’elle serait ouverte. — Il resta cependant assez près pour ne perdre aucune des paroles prononcéès par les meurtriers. L’âme de la lanterne fut démasquée, et Roland reconnut du premier coup-d’œil les deux géants dont Gavaroc lui avait tracé le portrait. Valentin et Karl s’approchèrent du misérable corps dont la face reposait dans une mare de sang. — Karl souleva ce cadavre et regarda sans frissonner un visage qui n’avait plus rien d’humain.

— Les deux balles ont porté... — dit-il froidement, — elles ont traversé le crâne et sont ressorties par les orbites. — Tudieu, mon frère, sais-tu que nous avons eu cette nuit le coup-d’œil étrangement juste 1

— Aussi, — répondit Valentin avec une froideur qui ne le cédait en rien à celle de son frère, — aussi l’homme est tombé raide mort.

— Justice est faite !

— Oui, justice !.. — L’homme était prévenu, — reprit Valentin, — nous avions juré !.. — Ce n’est pas nous qui sommes allés à lui, c’est lui qui est venu à nous. — Ceci n’est ni assassinat ni guet-apens !.. c’est vengeance loyale et légitime défense.

— Ainsi périsse quiconque osera nous braver ! — dit Karl d’une voix sombre.

— Ainsi périsse quiconque osera toucher à l’honneur des Capellen ! — ajouta le frère aîné.

— Qu’allons-nous faire de ce cadavre ? — demanda Karl après un silence.

— Nous le laisserons où il est... — répliqua Valentin.

— Ne peut-il nous compromettre ?

— Non... cent fois non !.. — l’échelle de soie va disparaître... — Personne au monde, excepté la chambrière de Marguerite, ne sait que cet homme s’introduisait la nuit dans les jardins deThôtel.

— Si cette misérable fille parlait, cependant...

— Elle ne parlera pas... je me charge d’elle. — Tu vois, frère, que les soupçons ne sauraient nous atteindre.

— Soit ! — Et que deviendra notre sœur 1

— Elle sera dans huit jours comtesse de Rolandseck ou séparée pour jamais du monde. v — Le mari de notre choix, ou le couvent!.. — Il faut qu’elle décide, et qu’elle se hâte... — Je parlerai demain à ma mère, et quand elle saura ce que je lui veux apprendre, je te jure qu’elle ne se laissera point attendrir par les larmes de Marguerite.

Ces paroles furent les dernières échangées entre Karl et Valentin, Les deux frères gravirent successivement les échelons de l’échelle de soie qui craquait sous leur poids ; ils l’attirèrent ensuite à eux lorsqu’ils furent au sommet du mur, de manière à effacer toute trace des escalades de Cavaroc. Ceci fait, ils se suspendirent aux branches ployantes du châtaignier et se laissèrent tomber sur le sol, puis ils se dirigèrent ensuite vers l’hôtel avec le calme profond de deux hommes d’honneur qui viennent d’accomplir un devoir sacré. Lascars demeura seul en face du cadavre défiguré de Cavaroc.

Page 1