LE ROI EST MORT ! VIVE LE ROI
— Voilà une triste fin !.. — murmura le baron en se rapprochant du corps inerte et sans vie, aussitôt que le bruit des pas de Valentin et de Karl eut cessé de se faire entendre dans le jardin de l’hôtel ; — le pauvre diable a fait un beau rêve et s’est réveillé dans l’autre monde !.. — Parole d’honneur je le regrette, d’autant plus que le contrecoup de sa mauvaise chance frappe sur moi, et que maintenant il ne peut me rendre le service que j’attendais de lui... — Mais j’y songe — ajouta Lascars, illuminé par une inspiration soudaine — ici-bas, chacun pour soi !.. — l’infortune de l’un fait le bonheur de l’autre!.. — La mort de Cavaroc est un coup du ciel et les frères de Marguerite ont travaillé dans mon intérêt !.. — Le vicomte et moi nous étions de la même taille... ses traits et les miens se ressemblaient, et d’ailleurs son visage labouré de coups de feu et brisé dans sa chute est devenu méconnaissable ! — qui m’empêche de prendre sa place dans la vie et de m’éloigner sous son nom, ses papiers entre mes mains établiront une identité que personne ne s’avisera de mettre
en doute... — j’assure ainsi la sécurité de ma fuite ; sans compter que les poursuites dirigées contre le baron de Lascars cesseront par la force des choses, dès que la police d’Aix-la-Chapelle croira que le baron de Lascars n’existe plus !.. — Décidément l’idée est incomparable et me sauvegarde de tout péril!.. — Le vicomte de Cavaroc est mort ! vive le vicomte de Cavaroc !..
Lascars ne perdit pas une seconde pour mettre à exécution le plan hardi qu’il venait de concevoir.
Il fouilla le cadavre et s'empara des clés* qu’il avait sur lui, ainsi que d’un portefeuille qui se trouvait dans la poche de la houppelande ; — à la place de ce portefeuille, il glissa son propre passe-port, puis il déchargea ses pistolets et les plaça près du corps, dans la mare de sang qui s'élargissait de seconde en seconde. Le résultat de cette dernière précaution devait être de faire croire à un suicide, suicide que les circonstances rendaient vraisemblable, car il était parfaitement naturel de voir un gentilhomme chercher dans une mort volontaire un refuge contre le déshonneur suspendu sur sa tête. Lascars, ayant ainsi tout prévu, se dirigea vers la petite maison que Cavaroc avait habité. — Il en ouvrit la porte avec une des clés enlevées au cadavre, et, parfaitement sûr de ne pouvoir être interrompu, puisque le valet de Cavaroc ne venait prendre son service que le matin, il explora toutes les armoires et visita l’un après l’autre les tiroirs de tous les meubles... — Ces recherches consciencieuses furent couronnées d’un succès complet. Lascars trouva dans le secrétaire de la chambre à coucher une liasse composée de tous les titres et papiers de famille du vicomte... — Rien n’y manquait, pas même un
arbre généalogique parfaitement authentique. — Cavaroc, comptant sur l’antiquité et l’illustration de sa race pour conclure à l’étranger un brillant mariage, avait eu .soin de se mettre en règle de manière à pouvoir fournir sur-lechamp des preuves irrécusables à l’appui de ses assertions. Le baron s’empara de cette liasse comme d’un inestimable trésor. Il mit ensuite la main sur une bourse renfermant environ cent vingt-cinq louis, et, se constituant lui-même l’unique héritier de feu son ami, il prit possession de cette bourse et de son contenu. Ainsi lesté, et en état de faire face aux premiers besoins, Lascars remit toutes choses en ordre, quitta la maison, ferma la porte derrière lui, et enfin sortit de la ville, sans trop savoir de quel côté il se dirigeait. Son intention était de marcher droit devant lui, d’un pas mesuré, avec la tranquille allure d’un promeneur inoffensif, jusqu’à ce qu’il rencontrât une bourgade où il lui fut possible de se procurer une voiture de louage et des chevaux de poste qui l’emporteraient rapidement vers quelque grande cité. Là, sous le nom du vicomte de Cavaroc, il ferait en sorte de rétablir sa fortune à l’aide de ces moyens honteux dont il n’avait que trop l’habitude. En cheminant sur la grande route, Lascars s’occupait à édifier pour l’avenir toutes sortes de projets. — Dans cet avenir et dans ces projets, Pauline ne tenait aucune place... Le baron n’oubliait pas cependant qu’il était marié, mais il se disait :
— Le caractère de Pauline et le mien sont en désaccord absolu... — La pauvre enfant ne se trouve point heureuse avec moi et n’est pas plus faite pour être ma femme que je ne le suis pour être son mari... — Elle me croira mort
comme tout le monde, et je n’ai nullement le sot amourpropre de penser que rna perte la plongera dans une inconsolable douleur... — Elle portera décemment mon deuil, versera quelques larmes, par pure convenance, et prendra son parti d’être veuve. — Je ne la désabuserai jamais...— je lui rends sa liberté et je reprends la mienne... — pour elle et pour moi cela vaudra mille fois mieux qu’une union mal assortie... — Le sort en est jeté !... le baron de Lascars est bien mort et ne ressuscitera pas !...
Laissons le misérable gentilhomme édifier ses plans détestables, et marcher vers un but inconnu de nous et de lui-même, puis, tandis qu’il s’éloigne d’Aix-la-Chapelle, retournons dans cette dernière ville. Quelques heures s’étaient écoulées depuis le moment où Cavaroc était tombé sous les balles de Valentin et de Karl. Le crépuscule du matin succédait à la nuit, et les lueurs pâles de l’aube naissante faisaient blanchir à l’Orient le ciel encore sombre et brumeux. Un peloton d’une douzaine de soldats, commandé par un sous-ofïicier, déboucha d’une rue voisine de l’hôtellerie du Faucon-Blanc, et fit son entrée sur la petite place. En tête des soldats marchait un homme entièrement vêtu de noir et s’appuyant sur une hautecanne d’ébène à pomme d’ivoire. Cet homme était le magistrat chargé par la police d’Aix-la-Chapelle de présider aux arrestations de quelque importance. — Il portait le titre de commissaire-général. Au bruit des pas de cette petite troupe, le Corbeau sortit de l’embrasiire d’une porte où il avait héroïquement lutté contre le sommeil, et les deux autres agents suivirent son exemple. Tous trois s’avancèrent à la rencontre du commissaire-général.
— Eh bien ? — demanda ce dernier.
— Eh bien ! monsieur le commissaire, répondit le Corbeau, je crois que l’affaire est dans le sac...
— Noire homme ?
—r II est rentré vers les deux heures, cette nuit...
— Et vous êtes sûr qu’il n’est pas ressorti.
— Oh ! tout à fait sûr... à moins pourtant qu’il n’ait des ailes pour voler, comme les anges ou comme les oiseaux, ce qui ne semble guère probable... — nous avons fait le guet sans nous relâcher une minute, et personne n’a montré le bout de son nez...— J’ose espérer que monsieur le commissaire sera content de nous...
— Si vous avez véritablement fait preuve de zèle, il vous en sera tenu compte... — mais ne perdons pas de temps ;
— reprit le magistrat — j’ai voulu venir au point du jour m afin d’emmener le prisonnier pendant que les rues sont encore désertes, et d’éviter le scandale d’une arrestation publique... venez...
Puis, s’adressant au sous-officier, il ajouta :
— Postez devant l’hôtellerie la moitié de votre monde et suivez-nous avec le reste, pour porter main forte à la loi en cas de besoin.
Le sous-officier fit le salut militaire et se tint prêt à obéir.
Le Corbeau venait de soulever et de laisser retomber le
lourd marteau de la porte cochère, qui s’ouvrit sur-le-
champ. — Otto Butler lui-même parut sous la voûte, et *
courba jusqu’à terre son échine souple devant le commissaire-général. Autant l’ex-juif se montrait rogue et hargneux envers les agents subalternes, autant il devenait respectueux et même obséquieux jusqu’à la plus extrême
platitude, à l’endroit des personnages d’un ordre supérieur.
— Monsieur le commissaire-général prend la peine de venir en personne mettre la main sur le malfaiteur qui se fait appeler le baron de Lascars... r— dit-il — je me permets de lui souhaiter une heureuse capture.
— ürand merci, maître Butler... — répondit le magistrat.
— Dois-je guider moi-même monsieur le commissairegénéral ? — reprit l’hôtelier.
— Je pense que cela n’est point utile ; — il nous suffira de connaître l’étage et le numéro de l’appartement.
— Second étage, numéro 16.
— Monsieur de Lascars est-il seul chez lui ?
— Seul avec sa femme, monsieur le commissairegénéral.
— Seule avec sa femme, dites-vous. — Ce gentilhomme est donc marié ?
— Je n’en sais absolument rien, mais il est accompagné d’une personne à laquelle il fait porter son nom... — Du reste, j’ai mauvaise idée de la dame...
— Pourquoi cela ? *
— Parce que le baron est un scélérat... — Or, monsieur le commissaire-général connaît, sans aucun doute, le vieux proverbe : — qui se ressemble s'assemble...
— Les proverbes les plus vrais sont quelquefois menteurs — répliqua le magistrat en souriant.
— Oh ! oui, monsieur le commissaire, s’écria une jeune et jolie fille qui venait de se mêler au groupe des gens de justice et des soldats, et qui n’était autre que la gentille
Gretchen — il est bien menteur, celui-là ! — Je répondrais de madame la baronne de Lascars comme de moi-même, et peut-être plus... — Elle est bien malheureuse, la pauvre chère dame ; elle pleure à s’en perdre les yeux, mais c’est un ange, un ange du ciel, et si son mari a fait de vilaines choses, elle en est aussi innocente que l’enfant à naître.
— Eh bien ! eh bien ! Gretchen, qu’est-ce .que c’est ? — dit brusquement et sévèrement Otto Butler, stupéfait de l’audace inattendue de la jeune fille — que signifie cela ? de quoi vous mêlez-vous, et comment se fait-il que vous vous permettiez de parler ainsi en présence de monsieur le commissaire-général ?
Gretchen, rouge et confuse, et maintenant aussi tremblante qu’elle venait de se montrer courageuse, baissa la tête et se mit à tordre entre ses doigts, pour se donner une contenance, l’extrémité d’une de ses longues nattes de cheveux blonds.
— N’imposez pas silence à cette enfant, monsieur Butler ; — répliqua le magistrat d’un ton ferme — elle a bien fait de dire sa pensée, de parler selon sa conscience... — Je l’approuve et je la remercie ; — le jugement qu’elle porte sur madame de Lascars peut et doit être juste ; — la plus noble et la plus sainte créature se trouve parfois enchaînée à un misérable par les liens indissolubles du mariage ; — cela s’est vu trop souvent, hélas !
Le commissaire-général se tourna vers les agents et ajouta :
— Nous avons à remplir un devoir rigoureux, messieurs, mais je vous recommande, je vous ordonne même d’avoir les plus grands égards pour madame la baronne de Las-
cars. — Le mari est un grand coupable — je l’admets quant à présent, puisque les faits semblent l’accuser — mais rien ne nous prouve que la femme n’ait pas droit à tous nos respects.
— Ah ! monsieur le commissaire, vous êtes bon !... — balbutia Gretchen en versant des larmes d’attendrissement.
Otto Butler, fort peu satisfait de la leçon qu’il venait de recevoir, regarda la jeune fille d’un mauvais œil et se dit tout bas :
— Tu me paieras cela, sotte fille 1
Le magistrat, les agents et les soldats s’engagèrent dans l’escalier qui conduisait aux étages supérieurs.