LE COMMISSAIRE-GÉNÉRAL
La petite troupe, arrivée au second étage, s’arrêta devant la porte au-dessus de laquelle se lisait le numéro 16. Le commissaire-général fit un signe et l’un des agents heurta cette porte, à deux ou trois reprises, avec le pom • meau d’une lourde canne. Le bruit d’un pas léger se fit entendre à l’intérieur, et une voix émue demanda ;
— Qui frappe ?
— Au nom de la loi e! de la justice, ‘ouvrez ! — répondit le magistrat.
Les verrous furent tirés aussitôt ; — la porte tourna sur ses gonds et Pauline, pâle comme un spectre, les yeux entourés d’un large cercle qu’on eut dit tracé au charbon, parut sur le seuil. La malheureuse femme était méconnaissable, et cependant le magistrat fut frappé de la beauté de ses traits si purs, de la souveraine dignité de son attitude, et surtout de l’expression d’indicible douleur empreinte sur son visage dévasté par une nuit d’angoisses.
— Madame la baronne de Lascars, je pense?... — < dit-il avec un accent interrogatif, en saluant respectueusement.
— Oui, monsieur — murmura Pauline qui semblait ne se soutenir qu’avec peine.
— Madame la baronne — reprit le commissaire-général — je suis magistrat et. chargé d’une mission pénible... — monsieur de Lascars, votre mari, se trouve en ce moment sous le coup d’une grave accusation. J’espère qu’il lui sera possible de se justifier, mais, en vertu d’un mandat d’amener que voici, je dois m’assurer de sa personne... — Que monsieur de Lascars agisse en homme sage et qu’il se soumette. Je dispose d’une force imposante et toute résistance serait inutile.
— Je suis seule, monsieur, absolument seule — balbutia l’infortunée en se cramponnant des deux mains au chambranle de la porte pour rester debout, car ses forces la trahissaient — mon mari n’est plus ici et ne doit point y revenir.
— Nous croyons avoir la certitude du contraire, madame
— répliqua le commissaire-général — et notre devoir est de visiter l’appartement.
Pauline, sans prononcer un seul mot, recula pour laisser le passage libre, et, plus morte que vive, elle alla tomber sur un siège. Le magistrat, suivi de son escorte, pénétra dans la première pièce ; — il y laissa deux de ses agents et il entra immédiatement dans la chambre à coucher. La ruelle du lit fut explorée ; — les placards furent ouverts, et ces recherches — nos lecteurs le savent d’avance — n’amenèfent aucun résultat.
— Je suis pourtant bien sûr qu’il est rentré et n’est pas ressorti ! — murmurait le Corbeau avec une mauvaise humeur croissante, car la perspective d’une récompense s’évanouissait pour faire place à celle d’un blâme sévère et mérité.
Il retourna dans la première pièce et s’approcha de la fenêtre qu’il ouvrit.
— Monsieur le commissaire-général — s’écria-t-il tout à coup, en accompagnant ses paroles d’un juron énergique
— ne cherchons pas plus longtemps ! — le diable s’en mêle ! — l’oiseau s’est envolé ! mais peut-être n’est-il pas encore bien loin et pourra-t-on le rattraper avant qu’il ait gagné pays.
— Comment? que voulez-vous dire? — demanda vivement le magistrat.
— Regardez...
Et l’agent montrait à son supérieur l’extrémité de la corde, improvisée avec les rideaux et les draps du lit, et suspendue à la barre d’appui de la fenêtre. Le commissairegénéral, certain désormais de l’évasion du coupable, jugea
complètement inutile d’interroger Pauline, pour qui le silence était un devoir — d’ailleurs il voulait, sans perdre un instant, donner les ordres nécessaires et lancer du monde à la poursuite du fugitif.
— Messieurs — dit-il aux agents et aux soldats — nous n’avons plus rien à faire ici — retirons-nous.
Il salua de nouveau la jeune femme presque inanimée et sortit. Sur le palier du premier étage, il se trouva face à face avec Otto Butler qui montait de toute la vitesse de ses courtes jambes ; — l’ex-juif était haletant ; — il avait le visage bouleversé, l’air effaré, les yeux hors de la tête.
— » Ah ! monsieur le commissaire général — s’écria-t-il en s’efforçant de reprendre haleine. — Ah ! monsieur le commissaire général . . .
— Eh bien ? — demanda le magistrat.
— Vous avez fait buisson creux — le scélérat n’était point au gîte — il n’y pouvait point être.
— Comment le savez-vous ?
— J’ai, pour le savoir, la meilleure de toutes les raisons ! une créature humaine ne peut se trouver en deux endroits à la fois, n’est-il pas vrai ?
— Certes — mais où donc en voulez-vous venir, maître Butler ?
— J’en veux venir à ceci : — ce scélérat de Lascars ne pouvait être en haut, parce qu’il est en bas.
— Vous l’avez vu?... — demanda le commissaire stupéfait.
— Aussi bien que je vous vois.
— Il est arrêté ?
— Mieux que cela.
— Comment?
— Il est mort ! — le gredin s’est rendu justice ! — il s’est fait sauter la cervelle !
— Un suicide ! — murmura le magistrat — ali ! le ' malheureux !
— Je prétends, moi, qu’il a pris le bon parti — continua maître Otto Butler — le voilà quitte de la prison et des galères.
— Et vous dites que son cadavre est en bas ?
— Oui, monsieur le commissaire général. — Deux gardiens de la ville, en faisant leur ronde du matin, ont trouvé le corps baigné dans son sang près de l’hôtel de la baronne de Capellen; — les pistolets étaient à côté... — ils ont fouillé les vêtements du mort... — Le passe-port qu’il portait sur lui leur a appris son nom ; — ils savaient que le baron de Lascars logeait chez moi ; — ils ont pensé bien faire en le rapportant, et je suis monté vite et vite afin de vous prévenir et de vous empêcher de perdre votre temps dans l’hôtellerie.
— Nous allons constater l’identité — reprit le magistrat, et je dresserai procès-verbal de l’événement qui met fin à toutes les poursuites.
Le passage voûté de la porte cochère était encombré de monde. Un grand drap taché tle sang recouvrait le corps roidi placé sur une civière, autour de laquelle s’entassaient une foule de gens du peuple, avides de satisfaire leur curiosité, et maudissant le drap qui les empêchait de contempler à leur aise le visage du mort. Aux deux côtés de la civière se tenaient debout les agents par qui le cadavre avait été recueilli et apporté. Le commissaire général donna
l’ordre d’éloigner les curieux et de fermer la maîtresseporte. Aussitôt que le populaire eut opéré son mouvement de retraite, mais non pas sans mécontentement et sans murmure, le magistrat souleva le drap funèbre et sanglant, et découvrit le cadavre tout entier. La figure de Cavaroc, percée de balles, broyée, mutilée, offrait un aspect hideux et sinistre, et le commissaire, malgré son empire sur luimême, ne put s’empêcher de frémir en le regardant. Il se tourna vers Otto Butler.
— Est-ce bien là — lui demanda-t-il — l’homme qui se nommait le baron de Lascars ?
— Oui, monsieur le commissaire général — répondit l’hôtelier avec assurance.
— Malgré les mutilations du visage, vous le reconnaissez? — continua le magistrat.
— Je le reconnais.
— Vous êtes certain de n’être ni le jouet d’une ressemblance ni la dupe d’une illusion ?
— J’en suis certain, monsieur le commissaire général
— j’en fais serment par le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ! C’est-à-dire, non — ajouta vivement le juif converti en se reprenant — une vieille habitude vient de m’entraîner.
— Ce serment-là ne vaudrait rien ! — mais je jure par mon saint patron !
Le magistrat fit comparaître devant lui, l’un après l’autre, les valets et les servantes de l’hôtellerie qui, depuis trois semaines, voyaient chaque jour monsieur de Lascars.
Il leur posa, en présence du cadavre, les mêmes questions qu’il venait d’adresser à Otto Butler. Tous, sans hésiter, répondirent que le corps inanimé étendu sur la ci-
vière était bien celui du baron. Le commissaire général se fit ensuite représenter le passe-port trouvé par les agents dans les vêtements du cadavre. La vue de ce passe-port aurait suffi pour anéantir ses derniers doutes, s’il avait pu toutefois en conserver quelques-uns, mais depuis un instant déjà il ne doutait plus, et l’identité du mort lui semblait établie de la façon la plus claire et la plus indiscutable. Il rédigea donc, séance tenante, un procès-verbal, . dans lequel il constatait la mort violente du baron de Lascars et, se fondant sur un enchaînement parfaitement logique de probabilités, il n’admettait point la pensée d’un assassinat. — Il donnait le suicide comme certain et prouvé, et il trouvait les causes de ce suicide dans la situation du gentilhomme coupable, qui, se voyant perdu sans ressources, avait mieux aimé en finir tout de suite avec la vie, que de subir un long châtiment et un déshonneur inévitable... Après avoir terminé ce procès-verbal, le magistrat donna l’ordre de transporter le corps dans un hospice qu’il désigna et où il resterait jusqu’au moment de l’inhumation, puis, ayant congédié les agents, et renvoyé les soldats à leur caserne, il se dirigea d’un air pensif vers l’escalier conduisant aux étages supérieurs de l’hôtellerie.
— Il me semble que monsieur le commissaire général se trompe de chemin... — fit observer humblement l’exjuif.
— Je ne me trompe pas le moins du monde, maître Otto Ilutler — répliqua le magistrat.
— Monsieur le commissaire général monte donc chez la veuve?., reprit l’hôtelier.
Le commissaire général fit un signe affirmatif.
- Peut-être bien était-elle complice... continua l’exjuif d’un ton insinuant — le mari étant mort, on agirait je crois sagement en mettant la main sur elle à tout hasard... Eh ! eh ! on ne sait pas...
Le magistrat haussa les épaules sans répondre et continua de gravir les marches.