‹ Les pirates de la SeineChapitre 15 sur 37 · CHEZ PAULINE · texte numérisé non relu

CHEZ PAULINE

Arrivé au second étage, le commissaire général s’arrêta et parut hésiter pendant un instant. — L’expression d’une pitié profonde se peignit sur son visage, et il murmura à deux reprises :

— Pauvre femme!... pauvre femme !... Après tout — ajouta-t-il presqu’aussitôt, mieux vaut pour elle, sans doute, qu’il en soit ainsi... — et d’ailleurs tout ce que Dieu fait est bien fait.

Sans plus attendre il ouvrit la porte, — il traversa l’antichambre, et, après avoir annoncé sa présence par un bruit léger, il franchit le seuil de la première pièce. Pauline, en proie à une prostration absolue, était assise sur le

sopha où nous l’avons vue tomber une heure auparavant. Son attitude n’avait point changé ; — sa tête s’inclinait vers son épaule droite ; — ses bras pendaient, inertes, à ses côtés ; — ses yeux aux prunelles immobiles semblaient ne rien regarder et ne rien voir... — Aucun signe exté- 1 rieur n’indiqua qu’elle avait conscience de n’être plus seule...

— Madame — dit le commissaire général d’une voix très-basse.

Cette voix produisit sur la jeune femme l’effet de l’étincelle électrique qui galvanise un cadavre. Elle tressaillit de tout son corps et tourna la tête vers celui qui venait de lui parler ; — elle le reconnut avec un effroi manifeste, et elle balbutia :

— Vous, monsieur!.. Oh! mon Dieu, quel nouveau malheur, quelle honte nouvelle, venez-vous m’apporter?...

— Armez-vous de courage, madame — répondit le magistrat, — vous en aurez besoin, car en effet, c’est l’annonce d’un malheur qui me ramène auprès de vous...

— Ah ! — cria Pauline d’un ton d’épouvante et de désespoir — mon mari est arrêté !

— Non madame.

— Mais alors, monsieur... alors, qu’est-ce donc ?

— Monsieur de Lascars, vous le savez, madame — reprit le commissaire général — se trouvait placé sous le coup d’une accusation des plus graves. Son honneur était compromis, sa liberté menacée pour longtemps, pour toujours peut-être. — Après avoir commis la faute, il n’a pas eu la force d’envisager de sang-froid l’expiation inévitable. — Effrayé du compte qu’il avait à rendre à la justice

humaine, il a voulu comparaître avant l’heure devant le juge suprême.

Le magistrat s’interrompit.

— Monsieur... monsieur — balbutia Pauline effarée — ai-je bien deviné le sens terrible de vos paroles ? Est-ce vrai, monsieur? Est-ce possible? — Mon mari? qu’est devenu mon mari ?

— Il a déserté la vie, madame. — Je ne dirai pas qu’il s’est fait justice, mais il s’est du moins plus rigoureusement puni que la loi n’avait le droit de le punir.

— J’ai peur de vous comprendre ! Vous le voyez, ma tête s’égare ! Je ne sais plus si je deviens folle pu si j’ai ma raison... — Cette punition dont vousparlez, monsieur, quelle est-elle ?

— La plus cruelle de toutes, madame... — Le baron de Lascars n’existe plus... — Vous êtes veuve.

— Ah ! le malheureux s’est tué !

— Oui, madame.

Pauline se laissa tomber à genoux ; — elle éleva ses mains vers le ciel, et des torrents de larmes inondèrent son visage.

— Mon Dieu, pardonnez-lui !.. dit-elle d’une voix étouffée par les sanglots — mon Dieu, prenez pitié de lui!.. — Vous qui lisez dans les âmes, vous le savez, mon Dieu, j’aurais donné ma vie pour sauver la sienne ! — En ce moment le passé s’efface comme un songe. — Je ne me souviens plus s’il était coupable, je ne me souviens plus si j’étais malheureuse. — Je me souviens seulement que je portais son nom, et que mon enfant ne connaitra pas son père...

no

— Madame — murmura le magistrat arec émotion — je ne suis pour vous qu’un étranger, venu dans des circontances funestes. — Je n’ai ni le droit de solliciter votre confiance, ni même celui de vous prodiguer des consolations banales au milieu d’une infortune à laquelle je compatis plus que personne. — Permettez-moi cependant, madame, de vous exhorter à la fermeté. — Si grande et si légitime que soit votre douleur, n’oubliez pas que l’irrémédiable catastrophe qui vous frappe prévient des malheurs d’un autre genre. — Le nom que vous portez, celui d’une noble maison, ne sera point flétri ! — Quoiqu’il dût arriver, monsieur de Lascars était perdu pour vous. — Les murailles d’une prison allaient s’élever entre vous et lui, et ne vaut-il pas mieux, madame, être séparés par la mort que par l’infamie?

— Hélas ! monsieur — balbutia Pauline — tout cela est vrai, sans doute. — Tout cela, je me le dirai peut-être demain. — Mais aujourd’hui laissez-moi pleurer! — La mémoire du passé me reviendra demain, s’il le faut, aujourd’hui je veux oubiier.

— Je comprends vos sentiments et vos intentions, madame la baronne, et je les respecte, croyez-le bien, — ré- 4 pliqua le magistrat — j’ai rempli le douloureux devoir , qui m’était imposé, — il ne me reste qu’à me retirer, après vous avoir supplié de disposer de moi, si je puis vous être bon ou utile à quelque chose en cette ville où sans doute vous ne connaissez personne.

— Je vous suis reconnaissante — monsieur — répondit Pauline — Oh ! reconnaissante de toute mon âme, mais je ne mettrai pas votre bon vouloir à l’épreuve. — Le sé-

jour d’Aix-la-Chapelle est désormais odieux pour moi. — Demain, aujourd’hui même, si c’est possible, je reprendrai le chemin de la France.

Le commissaire général salua respectueusement la malheureuse jeune femme et il se préparait à quitter la chambre, mais Pauline reprit, d’une voix à peine distincte :

— J’ai cependant une question à vous adresser, monsieur...

— Parlez, madame, je suis absolument à vos ordres.

— N’est-ce pas un devoir pour moi, un devoir sacré, de dire un dernier adieu, un éternel adieu, à celui qui fût mon mari ‘/Ne pourrai-je m’agenouiller auprès de sa dépouille mortelle, et prier Dieu pour le repos de son âme ?

— Vous le pourrez sans aucun doute, madame, si telle est votre volonté, mais j’ai cru vous éviter de cruelles et inutiles émotions en faisant transporter en un pieux asile le cadavre défiguré du baron de Lascars. — Croyez-moi, madame, évitez un si triste spectacle. — Ou j’ai bien mal compris quelques mots échappés à votre douleur, ou vous avez à -veiller sur deux existences. Je vous demande donc au nom de l’enfant que vous portez dans votre sein, et qui deviendra la consolation de votre vie, je vous demande d’éviter une crise funeste dont le contre-coup serait un danger pour la frêle créature.

— S’il le faut pour la vie de mon enfant, monsieur — répondit Pauline — je suivrai vos conseils, — mais, si je „ ne suis pas là, qui prendra soin des funérailles de l’infortuné qui n’est plus?

— Moi, madame, — je me charge de tout et vous pouvez vous en reposer aveuglément sur ma promesse.

— Ah ! monsieur, vous êtes bon ! — s’écria la jeune femme ainsi que l’avait fait Gretchen un peu auparavant — dites-moi votre nom, je vous en prie, afin que je puisse je puisse le répéter en parlant à Dieu. — C’est la seule manière, hélas ! qui soit en mon pouvoir de vous témoigner ma reconnaissance infinie.

— Je m’appelle Fritz Ritter, madame — répondit le magistrat, — et si vous daignez vous souvenir de mon nom dans vos prières, c’est moi seul qui contracterai visà-vis de vous une dette de reconnaissance.

Tout était dit entre Pauline et le magistrat ; — ce dernier prit congé de la jeune femme et quitta l’appartement. Sous la voûte de la porte cochère, il rencontra l’ex-juif.

— Que monsieur le commissaire général me pardonne de le questionner — dit Otto Butler en courbant jusqu’à terre son échine flexible, — mais en ma qualité de maitred’hôtel du Faucon-Blanc, tout ce qui concerne mes locataires m’intéresse naturellement. — Cette prétendue baronne a-t-elle fait des aveux ? — Monsieur le commissaire général juge-t-il à propos de la laisser en liberté et dois-je exercer à son endroit une surveillance occulte ?

Le magistrat regarda sévèrement l’hôtelier.

— Maître Otto Butler — lui dit-il — vous me donnez de votre intelligence et de votre cœur une triste opinion, en vous obstinant à confondre, comme vous le faites avec acharnement, le crime et l’infortune. — Madame la baronne de Lascars est une noble et sainte femme. — Elle est libre, elle doit rester libre, et je vous recommande d’avoir pour elle les plus grands égards.

— Il suffît — murmura l’ex-juif, en dissimulant de son

mieux une grimace fort laide — les conseils de monsieur le commissaire général seront pour moi des ordres auxquels je me conformerai religieusement, aussi vrai que je suis bon catholique.

Et tout bas il ajouta :

— J’ai des égards pour qui me paye bien, mais je ne dois rien à ceux qui me font perdre mon dû légitime. — Monsieur le commissaire dit de belles paroles, mais les paroles ne sont pas de l’argent! — Je monterai tout à l’heure chez la veuve de ce gredin de baron, et, ma foi, si elle n’est point en mesure, tant pis pour elle ! — Elle apprendra que je ne suis point de ces imbéciles qui se laissent traiter en dupes!..

Maître Otto Butler fut interrompu dans ses réflexions peu charitables par le bruit d’une chaise de poste traversant rapidement la petite place et sedirigeant vers l’hôtellerie. — Les quatre chevaux lancés au grand trot faisaient tinter les grelots de leurs harnais, les postillons menaient grand tapage avec leurs fouets, ainsi qu’ilconvient à des postillons princièrement payés, et l’équipage s’engouffra comme un tourbillon sous la porte cochère du Faucon-Blanc. Lesnouveux venus étaient ces étrangers, ces Français de haute distinction, dont un coureur à cheval avait annoncé, la veille au soir, la prochaine arrivée. Le ci-devant juif ne voulut céder à aucun de ses gens le soin d’ouvrir la portière armoriée de la chaise de poste, et de déployer le marchepied devant ses hôtes. Les voyageurs étaient, une jeune femme et un homme jeune encore : — le frère et la sœur; — une duchesse et un marquis, avait-on dit à Otto Butler. Ce dernier fut ébloui de la merveilleuse beauté de la duchesse

et de la hautaine physionomie du marquis. — Il se confondit en salutations et en révérences, et conduisit les nouveaux venus à l’appartement préparé pour eux et dont nous savons qu’il avait tenu à surveiller par lui-même jusque dans leurs moindres détails les préparatifs. Ceci fait, il se retira, après avoir pris les ordres de ses hôtes illustres — c’est ainsi qu’il les qualifiait, et, tout en gravissant les marches qui le séparaient du second étage, il se disait :

— A la bonne heure ! — ils payeront, ceux-là ! et sans marchander, j’en réponds d’avance ! — puisse ma bonne étoile les retenir longtemps dans mon hôtellerie! Voilà des clients comme je les aime !

Otto Butler, arrivé en face du numéro 16, ne se donna point la peine de frapper à la porte de Pauline ; — la plus simple politesse lui semblait superflue, et même dangereuse, lorsqu’il croyait son argent en péril. Il entra d’une façon brusque, salua vaguement, et dit d’un air rogue :

— Madame la baronne, c’est moi.

Pour les âmes d’élite, pour les organisations d’une délicatesse exceptionnelle, le chagrin le plus légitime a sa pudeur comme l’amour. — Il recherche la solitude et le mystère. Pauline, surprise par Otto Butler, essuya promptement, mais d’une main mal assurée, les larmes qui coulaient sur ses joues, et, sé tournant vers l’hôtelier, elle le regarda, comme pour lui demander la cause de sa présence inattendue. L’étonnement et la dignité froissée se peignirent dans ce regard avec tant d’éloquence qu’Otto Butler se sentit déconcerté pendant la vingtième partie d’une seconde, et que l’entretien qu’il voulait avoir avec la jeune femme lui parut beaucoup plus difficile à entamer

qu’il ne l’avait cru d’abord, mais il recouvra bien vite toute son assurance et il reprit :

— Madame la baronne m’excusera si je la dérange. — Il m’est impossible de faire autrement.

— Que me voulez-vous? balbutia Pauline.

— Je désire savoir à quoi m’en tenir sur une question fort importante pour moi. — La position de madame la baronne est changée. — Madame la baronne se trouve seule à Aix-la-Chapelle. — A-t-elle l’intention de conserver cet appartement dont je puis trouver l’emploi, d’un moment à l’autre, si madame ne le garde pas ?

— Je ne le garde pas, répondit Pauline.

— Madame a peut être le projet de le quitter demain?

— Je compte le quitter aujourd’hui même, si je puis avoir une place dans quelque voiture partant pour la France... *

— Oh ! les voitures ne manquent pas ! Madame trouvera sans peine son affaire.

Après un court silence, Otto Butler tira de sa poche une longue pancarje de papier blanc toute chargée de petites lignes inégales terminées par des chiffres, et la déploya.

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