UNE VISITE INATTENDUE
— J’ai bien prévu — continua l’hôtelier — que madame la baronne ne se plairait plus dans notre ville après le fâ-
cheux événement qui vient d’arriver. En conséquence j’ai préparé la petite note de madame. — Voici cette note.
Tout en parlant, Otto Butler, plaçait sous les yeux de Pauline la longue pancarte couverte de petites lignes et de petits chiffres terminés par une addition dont le total offrait un chiffre imposant. La jeune femme attacha sur ce chiffre un regard plein de stupeur et d’effroi.
— Eh ! quoi — murmura-t-elle d’une voix à peine intelligible, une telle somme ! est-ce possible ?
— Je ferai observer à madame, — reprit l’ex-juif, — qu’il s’agit de toutes les dépenses faites à l’hôtellerie par monsieur le baron et par madame la baronne depuis leur arrivée, c’est-à-dire depuis plus de trois semaines.
— Ainsi — continua Pauline — vous n’avez rien reçu ? mon mari n’a rien payé ?
— Jamais, madame ! — pas un thaler I — monsieur le baron, auquel je ne me faisais pas faute d’adresser des réclamations, me remettait de jour en jour pour le paiement de ma note. — Hier encore il me promettait de la façon la plus positive de solder mon compte ce matin, — il comptait recevoir, disait-il, des fonds par la poste, — une grosse somme, ma foi, cent mille livres!.. — je commence à croire, madame la baronne, — ajouta l’hôtelier d’un ton railleur — que cette grosse somme n’arrivera pas, et c’était aussi, selon toute apparence, l’avis de monsieur le baron, puisqu’il a jugé fort à propos de ne pas l’attendre.
Cette insulte indirecte adressée à l’homme dont elle portait le nom et dont elle croyait le cadavre à peine refroidi, fit monter un nuage de sang aux joues pâles de la jeune femme.
— Assez, monsieur !.. — dit-elle avec hauteur, en quittant le sopha sur lequel elle était assisse — vous allez être payé...
Le visage d’Otto Butler s’illumina et sa physionomie redevint servilement obséquieuse comme de coutume.
— Je suis sans argent — continua Pauline — mais il
me reste quelques bijoux... — Je vais vous les donner
— vous vous chargerez de les engager ou de les vendre, et, après avoir prélevé la somme que je vous dois, vous me remettrez le surplus de leur prix...
— Je suis aux ordres de madame la baronne — mur-
mura l’ex-juif — et je ferai de mon mieux pour la satisfaire... •
La jeune femme se dirigea vers la chambre à coucher, et Otto Butler la suivit sans y être invité par elle.
— En vérité, j’ai du bonheur ! — pensait-il avec une satisfaction profonde — et je vais toucher un argent sur lequel je ne comptais guère !..
Pauline fouilla rapidement dans un meuble où se trouvaient trois écrins qu’elle plaça sur une petite table.
— Prenez — dit-elle ensuite en se tournant vers l’exjuif— échangez tout cela contre de l’or, et je vous en prie, ne perdez point de temps, car j’ai hâte de quitter cette maison et celte ville....
— Madame la baronne — répliqua l’hôtelier — j’ai fait jadis le commerce des bijoux, et je me connais en pierreries autant qu’âme qui vive... — Je puis dès à présent vous fixer sur la valeur réelle des objets , et sur le prix qu’on en pourra trouver...
Pauline exprima son adhésion par un signe. Otto Butler
prit sur la table l’un des écrins, et, le soupesant, il murmura :
— Diable! ce qu’il y a là-dedans n’est pas lourd!
— rien qu’à en juger par le poids, on en aura peu de chose !...
Il ouvrit le premier écrin, puis les deux autres... — tous trois étaient vides!.. Nous savons déjà ce que Lascars avait fait de leur contenu !... Pauline poussa un cri sourd et cacha son visage dans ses mains en balbutiant :
— Oh ! malheureuse !... malheureuse femme que je suis ! ..
Le visage d’Otto Butler devenait méconnaissable et prenait une expression effrayante. — La cupidité déçue de l’avare, la rage de l’homme qui se croit volé éclataient dans ses regards menaçants.
— Ah! c’est donc ainsi!.. — s’écria-t-il d’une voix gutturale étranglée par la colère — non contente de m’avoir fait perdre mon dû, vous vouliez encore me prendre pour dupe!.. — si j’avais eu le malheur de quitter cette chambre sans visiter les écrins, vous m’auriez réclamé la valeur de vos bijoux imaginaires!.. — heureusement je vous avais bien jugée, baronne de hasard !.. — je me défiais de vous!., j’étais sur mes gardes, et maintenant rira bien qui rira le dernier...
— Eh ! quoi balbutia Pauline, éperdue de honte et d’effroi — vous croyez... vous me soupçonnez... J’ignorais...
— oh ! je vous le jure, monsieur, j’ignorais...
— Mensonge ! mensonge !... — interrompit brutalement Otto Butler en haussant les épaules — vous saviez que les écrins étaient vides et vous méditiez un vol éhonté !.. —
ah ! vous étiez bien la digne complice du faussaire et de l’escroc qui s’est fait sauter le crâne !.. — vous marchez sur ses traces... vous finirez comme lui !.. — mais c’est 'loin de cette maison qu’il faut aller chercher des dupes 1.. — Otto Butler est un vieux renard qui ne se laissera pas prendre à vos ruses.. — Et d’abord, je serai payé, j’eu fais le serment par Abraham !..
En disant ce qui précède, l’ex-juif ouvrait violemment les armoires, et les meubles ; — il soulevait les couvercles des malles ; — il dispersait sur le parquet de la chambre les vêtements et le linge de Lascars et de Pauline et il supputait mentalement la valeur de ces objets éparpillés, autour de lui. Lorsqu’il eut vidé malles et tiroirs, et que son calcul fut achevé, Otto Butler reprit :
— La vente de vos défroques suffira tant bien que mal à m’indemniser... — je garde tout... — vous n’emporterez d’ici que la robe qui vous couvre !... — il est neuf heures du matin... — je vous enjoins de partir avant midi... — si vous étiez encore ici quand le délai que je vous accorde sera passé, je vous ferais mettre dehors par les valets de l’hôtellerie... — vous avez entendu... — tâchez de vous souvenir!..
Après cette péroraison, l’ex-juif, fier de l’énergie qu’il venait de déployer, quitta l’appartement de Pauline et continua, jusque sur l’escalier, à faire entendre ses grondements et ses imprécations. La malheureuse jeune femme, trop (ière pour descendre à la supplication vis- à-vis d’un être tel qu’Otto Butler, et en outre écrasée sous le poids du malheur le plus complet qui pût fondre sur une créature humaine, n’avait pas prononcé une parole tant que le maître
de l’hôtellerie était resté près d’elle. — Lorsqu’elle se retrouva seule, elle s’abandonna sans contrainte à son désespoir, et elle envisagea toute l’étendue d’une infortune qui frappait non- seulement sur elle, niais encore sur l’enfant qu’elle portait dans son sein. Qu’allait-elle devenir en effet, complètement isolée et sans aucune ressource, dans un pays étranger et dans une ville inconnue?.... — Comment regagner la France?.... — comment vivre?.. — où prendre du pain, à moins de recourir à la charité publique?,.. — mais Pauline aurait mieux aimé cent fois
mourir que de tendre la main à l’aumône L’idée du
suicide ne se présenta même pas à l’esprit de l’infortunée. — Ses croyances religieuses ne lui permettaient point de chercher dans une fin volontaire un asile contre la souffrance... — d’ailleurs elle ne pouvait condamner son enfant à mort.
— Je suis impuissante!... — se dit-elle, aucune tentative n’est possible... aucun effort ne m’est permis... — mon Dieu, je m’abandonne à vous, faites de moi ce que vous voudrez... — J'attends que votre protection me vienne en aide et que votre volonté se manifeste...
Ensuite, un peu calmée par la conscience qu’elle venait de remettre sa destinée entre les mains du maître suprême, elle attendit en effet, dans une sorte de torpeur intellectuelle, qu’un miracle se ût pour elle. Une heure à peu près s’écoula ainsi, puis Pauline tressaillit tout à coup, et, pendant une seconde elle crût fermement que le miracle attendu venait de s’accomplir, et que Dieu lui envoyait un de ses anges pour la soutenir et la ranimer. Une jeune femme de la beauté la plus radieuse venait d’entrer sans bruit, se tenait
debout auprès d’elle et la regardait avec une ineffable expression de douceur, de tendresse et de pitié. Cette jeune femme, au moment où Pauline s’aperçut de sa présence, lui prit la main qu’elle serra entre les siennes, et lui dit d’une voix fraîche et caressante :
— Vous ne me connaissez pas, madame... mais je sais, moi, tout ce que votre, infortune imméritée mérite de respect... — tout ce que votre caractère doit inspirer de sympathie... — Je suis venue à vous pour vous tendre les bras, et pour vous demander de m’aimer un peu et de vous confier à moi...
— Suis-je éveillée?.. — balbutia Pauline, en proie à une sorte d’hallucination, est-ce une vision d’en haut qui
s’offre à ' mes regards ? — est-ce un ange que me
parle?
— Je ne suis point un ange, madame, répondit la jeune femme, avec un sourire plus capable de démentir cette assertion que de la confirmer — je suis une compatriote... une française... — je me nomme la duchesse de Randan.
Madame de Randan, que nos lecteurs ont devinée depuis longtemps déjà — (du moins nous le croyons) — regagnait la France au retour d’un voyage en Allemagne fait avec son frère, le marquis d’ilérouville, et se proposait de passer deux jours à l’hôtellerie du Faucon-Blanc. A peine descendu de voiture le marquis Tancrède était sorti pour aller visiter la basilique célèbre dont Aix-la-Chapelle est si fière. La duchesse après avoir échangé son costume de voyage contre une délicieuse toilette d’intérieur, désirant obtenir quelques renseignements sur les curiosités de la ville, avait chargé sa femme de chambre de lui amener une des ser-
vantes de l’hôtellerie. Le hasard voulut que cette servante fut Gretchen. La jolie et douce enfant venait d’apprendre de la bouche d’Otto Butler que la baronne de Lascars avait reçu l’ordre brutal de quitter son appartement avant midi, sous peine de se voir expulser par la violence, — l’ex-juif s’était empressé d’ajouter qu’il mettait sous le séquestre le peu que possédait la malheureuse femme, et qu’elle emporterait pour tout bien la robe qu’elle avait sur le corps. Nous connaissons le dévouement instinctif que Gretchen éprouvait pour Pauline. Les mauvaises nouvelles données par Otto Butler avec une expression de triomphe cruel brisèrent le cœur compatissant de la blonde alsacienne et la firent pleurer à chaudes larmes.
— Et! sotte fille que tu es, — s’écria l’ex-juif avec autant de raillerie que de colère — puisque tu l’aimes tant, cette intrigante, cette fausse baronne, cette associée d’un voleur qui s’est fait justice, prouve-lui donc ta tendresse un peu mieux que par des sanglots!.. — rien ne t’empêche de payer pouf elle...
— Ah ! si je pouvais !.. — murmura Gretchen.
— Tu le ferais ? — demanda le maître du Faucon- Blanc.
— Oui, je le ferais et de tout mon cœur je le
jure
Otto Butler haussa les épaules.
— Tiens ! — répliqua-t-il — tu me fais pitié... — Si
tu n’étais pas la nièce de ton oncle, je ne te garderais pas deux heures de plus ici, et je t’enverrais rejoindre ta protégée !.. — tu ne seras jamais qu’une sotte, tu resteras pauvre toute ta vie, et tu mourras un jour sur la paille
Les pleurs de Gretchen redoublèrent. C’est en ce moment précis que la femme de chambre de la duchesse était venue chercher la jeune fille. Gretchen fit trêve à ses sanglots ;
— elle essuya de son mieux les grosses larmes qui ruisselaient sur ses joues blanches et roses, et elle suivit la femme de chambre, mais le cœur de l’alsacienne était gonflé outre mesure, et malgré ses efforts, quelques perles liquides continuèrent à se suspendre une à une à la pointe de ses longs cils.
— Quelle charmante fille ! quelle ravissante figure !.. — murmura la duchesse en voyant entrer Gretchen.
Puis, remarquant l’expresssion désolée de ce doux visage, et les pleurs qui tombaient de ses yeux bleus, aussi purs qu’un ciel sans nuages elle ajouta vivement :
— Mais, ma belle enfant, qu’avez-vous donc?... — un bien gros chagrin, n’est-ce pas!... — Ouvrez-moi votre cœur... dites-moi ce qui vous désole ainsi... — Peut-être trouverais-je un moyen de vous consoler.
Gretchen, très-intimidée, baissa la tête et roula dans ses doigts l’un des rubans de son tablier.
-Est-ce donc un secret? — continua la duchesse — voyons, petite, un peu de confiance... — C’est par intérêt et non par curiosité que je vous interroge, et mon intérêt pour vous, ne sera point stérile... — Que vous a-t-on fait ?
— qu’avez- vous à craindre? — Parlez... je veux connaître les motifs de votre douleur...
— Madame — balbutia Gretchen — on ne m’a rien fait, à moi, et si je pleure, sans pouvoir m’en empêcher, c’est sur une infortune qui n’est pas la mienne.
— Ce que vous me dites, mon enfant — reprit madame
de Randan — redouble la sympathie que vous m’inspirez.. — Il est bien rare et bien beau de prendre volontairement sa part du malheur des autres... Quelle est la personne dont vous partagez si vivement les souffrances ? un membre de votre famille sans doute ?
— Non, madame.
— Qui donc ?
— Une pauvre jeune dame bonne et belle comme les anges, et tellement à plaindre qu’il semble que le bon Dieu l’ait abandonnée... et pourtant, j’en suis bien certaine, elle n’a rien fait pour mériter tout ce qu’elle endure.
— Gomment se nomme cette jeune dame ? -
— La baronne de Lascars.
— La baronne de Lascars — répéta madame de Randan . — il me semble que ce nom ne m’est pas inconnu... de quel pays est la personne que vous appelez ainsi ?
— Elle est française, madame.
— Française I — s’écria la duchesse — une compatriote!.. Ma belle enfant, apprenez-moi bien vite tout ce qui concerne madame de Lascars.
Gretchen ne demandait qu'à parler. Déjà elle commençait à éprouver vaguement l’espérance de voir cette grande dame, qui semblait si affectueuse, si compatissante, prendre sous sa protection la malheureuse veuve, et lui venir en aide d’une façon utile. Elle raconta rapidement ce qu’elle savait des souffrances de Pauline, la mort terrible de son mari, le dénûment absolu auquel elle se trouvait réduite, et la résolution cruelle prise à son égard par Otto Butler. Pendant le récit de la jeune fille, Madame de Randan, trèsémue, ne pouvait retenir ses larmes.
— Ah ! — s’écria-t-elle, lorsque Gretcheu eût achevé
— pauvre femme !.. — quelle situation!.. — mais c’est donc un être incapable de toute pitié que le maître de cette hôtellerie ! c’est donc un homme affreux !
— Je ne crois pas qu’il soit méchant, madame —
répondit la jeune fille avec un peu d’hésitation — il ne fait de mal à personne, mais il aime l’argent plus que tout au monde, et, quand il craint de perdre quelque somme, il ne se connaît plus.
— Lâche et trfste nature !.. — murmura la duchesse ;
— puis elle reprit à voix haute : — madame de Lascars doit éprouver d’indicibles angoisses ; — il ne faut pas qu’elle ait un instant de plus à souffrir, du moins du côté matériel de sa position... — Je veux la rassurer sur l’avenir ; — je veux lui dire, lui prouver surtout, qu’elle trouvera en moi une amie, une sœur... — J’ai hâte de lavoir... de l'embrasser... — Conduisez-moi près d’elle, mon enfant.
— Ah ! — s’écria Gretchen avec un transport qu’il' lui
fut impossible de réprimer — je tomberais à vos genoux si j’osais... j’embrasserais vos mains!.. Dieu vous bénira, madame, pour ce que vous allez faire il vous récom-
pensera !
— La récompense du bienfait est dans le bienfait luimême, mon enfant... — répondit la duchesse — la main qui donne est une main heureuse... — le riche est à plaindre plus que le pauvre, lorsqu’il ne comprend pas les joies pures, les joies immenses, les joies presque divines de la charité ! — Servez-moi de guide, et hâtons-nous, car chaque minute perdue est pour madame de Lascars une
minute de souffrance imméritée. Gretchen conduisit la duchesse au deuxième étage de l’hôtellerie ; — elle l’introduisit dans la première pièce, et, après lui avoir montré la porte entr’ouverte de la chambre à coucher, elle resta discrètement en arrière. Madame de Randan franchit le seuil et s’arrêta près de Pauline dont nous avons signalé plus haut l’état de prostration absolue. Nous avons dit aussi comment la jeune femme, sortant de sa torpeur douloureuse, se cnit le jouet d’un songe ou d’une vision en voyant devant elle la visiteuse inattendue dont le visage merveilleusement beau exprimait cette compassion tendre et caressante qui ne saurait causer de froissement, même à l’orgueil le plus ombrageux. Les premières paroles échangées entre Pauline et la grande dame sont connues de nos lecteurs. Lorsque la sœur de Tancrède se fut nommée, madame de Lascars murmura :
— Vous me demandez de me confiera vous et de vous aimer, madame la duchesse... — Eh ! comment ne pas vous aimer, vous qui venez me tendre une main secourable à l’heure où tout m’abandonne, ange de consolation que Dieu m’envoie au moment où j’allais désespérer.
— L’heure du désespoir ne reviendra jamais pour vous.. — répondit vivement la grande dame — je suis là désormais, et vous pouvez compter sur moi comme sur votre plus chère amie... — Je n’ignore rien de ce que vous avez souffert... — Je vous aimais déjà, madame, avant de vous connaître... — • maintenant que je vous ai vue, ma sympathie pour vous et mon intérêt n’ont plus de bornes... — il me semble qu’un lien mystérieux nous unissait depuis longtemps... — il me semble, en vous regardant, que je
retrouve une part de moi-même... — Je n'avais pas encore franchi le' seuil de cette chambre, que je me sentais instinctivement sûre de trouver en vous une digne et noble femme... — Mon instinct ne me trompait pas!.. — la beauté de votre âme, resplendit sur votre visage.. — Soyez ma sœur... vous êtes pauvre, je le sais... — tant mieux... moi je suis trop riche... je suis-veuve comme vous, libre comme vous... — ne nous quittons plus... je n’ai pour toute famille que ma jeune sœur, ou plutôt mon enfant chérie, et le marquis d’Hérouville, mon frère, un homme de cœur... — un vrai gentilhomme... — je les aime de toute mon âme, vous les aimerez comme je les aime, et d’avance je vous promets qu’il vous le rendront largement.. — C’est convenu, n’est-ce pas, madame?.. — Oh! ni fausse fierté, ni fausse honte, je vous en supplie ! — ditesmoi que vous acceptez... — dites-moi que vous voulez bien devenir ma sœur, et je serai une femme heureuse ; — vous ne trouverez point en moi une ingrate, et ma reconnaissance sera, comme ma tendresse, infinie.
La duchesse se tut. Que répondre à cette créature charmante et bonne, d’une charité si ingénieuse et si délicate qu’en offrant le bienfait, elle paraissait le recevoir. Il n’y avait, croyons-nous, qu’une seule réponse possible ; — se jeter dans les bras de madame de Ràndan et l’embrasser avec effusion. C’est ce que fit Pauline. Entraînée par une impulsion irrésistible, elle appuya sur la poitrine de la duchessesa belle tête d’une pâleur sublime, et elle sanglota contre le cœur palpitant de cette noble femme qu’un instant auparavant elle ne connaissait pas, et pour laquelle désormais elle se sentait prête à donner sa vie. Pauline sanglotait, — avons-
nous dit, mais dans ses larmes il n’y avait plus d’amertume. Le pauvre enfant cessait de se voir isolée, perdue en ce monde ; — elle se sentait aimée ; — elle se sentait soutenue ; — une main douce essuierait ses pleurs ; — une voix caressante lui dirait : Console-toi !.. Madame de Randan, nos lecteurs le croiront sans peine, n’était guère moins attendrie que sa nouvelle amie ; — elle pressait ses mains glacées ; elle couvrait de baisers ses joues amaigries et elle murmurait, presque sans le savoir, et d’une voix à peine distincte :
— Courage !.. — courage !.. — je suis là..
Cette scène de violente, mais douce émotion ne pouvait durer indéfiniment ; — Pauline se calma peu à peu, et céda sans résistance à l’étreinte de la duchesse qui la fit asseoir et s’assit auprès d’elle, en lui disant :
— Mon amie, rien ne vous retient en cette ville, n’est-ce pas ?
— Oh! non!... — répondit la jeune femme avec une vivacité qui prouvait combien le séjour d’Aix-la-Chapelle lui était odieux.
— Dans ce cas — reprit la duchesse — nous partirons demain... — Mon frère ne tient pas le moins du monde à passer deux jours ici... — d’ailleurs il ne veut que ce que je veux, et j’ai hâte de vous ramener en France, de vous arracher aux tristes souvenirs qui s’attachent pour vous à chaque objet dans cette hôtellerie... — Ma femme de chambre viendra tout à l’heure mettre un peu d’ordre dans vos bagages... — Je vais ordonner au maitre du Faucon- Blanc de vous préparer un autre logement près du mien... — Ensuite je vous demanderai la permission de vous pré
senter mon frère, le marquis Tancrède d’Hérouville... — vous l’aimerez, j’en suis sûre... il est si bon ! personne ne peut le voir sans l’aimer.