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LE FRÈRE ET. LA SŒUR

Madame de Randan rentrée chez elle fit appeler Otto Butler. L’hôtelier se présenta sans retard, et prodigua, selon sa coutume, les plus humbles démonstrations du respect le plus servile.

- — Monsieur, — lui dit la duchesse sévèrement et d’un ton hautain, — votre conduite est indigne !.. — J’ai honte de penser que l’amour de l’or puisse faire ainsi descendre une créature humaine jusqu’aux plus bas degrés de l'inhumanité.

— Grand Dieu, madame la duchesse, — s’écria l’exjuif, — qu’ai-je donc fait de si criminel ?...

— Vous avez oublié les égards que tout homme qui se respecte doit à une femme, et à une femme malheureuse !..

— Vous avez été lâche et cruel avec la baronne de Lascars, ma compatriote...

— Madame la duchesse ignore sans doute que la baronne de Lascars se trouvait dans l’impossibilité de me payer... — murmura l’hôtelier confus.

— Etait-ce une raison pour agir avec brutalité comme vous l’avez fait? — reprit madame de Randan, — était-ce une raison pour chasser de votre hôtellerie cette noble femme?... — pour la dépouiller sans pitié du peu qu’elle possède?... — Vouliez^ vous donc la réduire à mendier ou à mourir de faim?...

- Eh ! je ne suis pas riche, madame la duchesse, — répliqua l’ex-juif, — et s’il me fallait loger et nourrir gratuitement tous les voyageurs sans ressources, je serais bientôt réduit moi-même à la plus extrême misère...* — Chacun est bon juge dans sa propre cause, car chacun connaît ses affaires. — Je ne me crois pas plus méchant qu’un autre, mais j’aime peu perdre mon argent ; — beaucoup de gens me ressemblent sous ce rapport, et d’ailleurs...

La duchesse interrompit l’hôtelier par un geste impérieux qui fit expirer sur ses lèvres la parole commencée.

— En voilà trop long ! — dit-elle. — Combien vous est-il dû ?

— Voici la note de madame la baronne de Lascars.

La grande dame jeta les yeux sur le total écrit au bas d; la pancarte que lui présentait le ci-devant juif.

— Payez-vous... — continua-t-elle en laissant tomber dédaigneusement un billet de banque sur le tapis.

Otto Butler se précipita pour ramasser le précieu ; chiffon. *

— Je vais rapporter à l’instant même à madame la di -

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chesse la note acquittée et la monnaie du billet de banque, — dit-il, — madame la duchesse a-t-elle des ordres à me donner ?

— Oui. — Faites préparer pour madame de Lascars un

appartement à côté du mien. *

— Ce sera l’affaire d’une demi-heure, tout au plus.

— Présentez à madame de Lascars vos très-humbles excuses de votre conduite à son égard, et tâchez qu’elle daigne agréer ces excuses.

— Je n’y manquerai pas, madame la duchesse.

— Enfin veillez à ce que, pendant son séjour dans cette maison, chacun lui témoigne le même respect qu’à moimême.

— Madame la duchesse peut être bien tranquille à cet égard... elle sera scrupuleusement obéie.

— J’y compte.

Otto Butler quitta l’appartement du premier étage, et, quelques minutes après son départ, le marquis d’Hérouville, revenant de sa promenade matinale, frappait à la porte de sa sœur. Madame de Randan courut à lui.

— Mon cher Tancrède, — lui dit-elle, je vais t’apprendre une grande nouvelle...

— Ta figure est joyeuse, donc la nouvelle n’est pas mauvaise, — répondit le marquis en souriant.

— Elle est excellente ! — Je viens d’avoir la joie de faire une bonne action, et je l’en réserve la moitié.

— Une bonne action... — répéta Tancrède, — il me semble que c’est ta coutume ; et tu pourrais chaque jour, chère sœur, me donner semblable nouvelle. — Tu me gardes ma part, dis-tu?..» — J’accepte de grand cœur et

je te remercie. — Apprends-moi bien vite de quoi il s’agit?...

— D’une compatriote, d’une pauvre jeune femme bien à plaindre, bien intéressante, veuve d’un gentilhomme qui s’est suicidé cette nuit.

— Le nom de ce gentilhomme? — demanda Tancrède.

— Le baron de Lascars.

Un nuage sombre passa sur le visage du marquis.

— Ah! — murmura-t-il, — le malheureux s’est suicidé !... — Cela m’étonne peu... il devait finir ainsi...— Que Dieu soit miséricordieux pour sa vie et lui pardonne sa mort!...

— Tu connaissais monsieur de Lascars ? — s’écria la duchesse.

— Je le connaissais trop !... — C’était un de ces hommes qui déshonorent un beau nom resté sans tache jusqu’à eux.

— Mais il n’est plus... il s’est fait justice... — Je ne commettrai pas la lâcheté d’insulter sa mémoire.

— Et sa femme ? — demanda madame de Randan, — connaissais-tu sa femme?...

— Non... — j’ignorais même que le baron fut marié. — Depuis deux ou trois ans, grâce au ciel, je n’ai pas entendu parler de lui.

— Tu la verras dans un instant. — Elle est très-jeune, et belle comme les anges, malgré tout ce qu’elle a souffert.

— Je l'aime déjà, la pauvre enfant, plus que je ne saurais le dire.

— Cette tendresse est-elle bien réfléchie? — murmura

le marquis. — Tu n’as pas l’habitude, ce me semble, de donner ton cœur aussi vite.

— J’en conviens, 1 — répondit la duchesse. — Cette affection vive et spontanée s’est emparée de moi tout d’un coup, mais tu me comprendras en voyant madame de Lascars, et, comme moi, tu la trouveras irrésistible.

— Qu’as-tu fait déjà pour elle, et que comptes-tu faire encore ?

La duchesse raconta rapidement à Tancrède ce qu’elle avait appris par la bouche de Gretchen ; — elle ajouta les détails de son entrevue avec Pauline et ses projets pour l’avenir. En écoutant sa sœur, le marquis devenait soucieux.

— Qu’as-tu donc ? — lui demanda madame de Randan quand elle eut achevé. — Je lis sur ton visage une préoccupation sérieuse... — Est-ce que tu n’approuves pas ma conduite?...

— Ma chère Jane, — répondit Tancrède, — tu veux bien, n’est-ce pas, que je te réponde avec ma franchise habituelle ?

— Certes, je le veux!... — s’écria la duchesse, — mais parle vite, je t’en prie, car me voici déjà très- inquiète.

— Tu consens à me reconnaître quelque prudence, — reprit le marquis, — et tu m’accordes droit de conseil. — Je vais donc exprimer nettement ma pensée tout entière.

— Je crains, chère sœur, que tu ne te sois laissée entraîner plus loin qu'il ne fallait par l’angélique bonté de ton âme.

— Je crains que tu n’aies cédé trop facilement et trop vite à un entraînement irréfléchi.

— Comment ? pourquoi ? — murmura madame de Randan.

— Je ne suis poinfde ceux qui voient partout le mal, — poursuivit Tancrède, — la méfiance n’est pas dans ma nature, et j’aime à croire à la vertu, mais enfin rien ne nous prouve que ta nouvelle protégée soit vraiment digne de ta tendresse et de ton estime... — Son malheur et son dénûment la rendent intéressante, ceci est hors de doute, et j’approuve d’avance tous les bienfaits dont tu la combleras.

— Viens à son aide, ma sœur, rien de mieux ; mais de là à en faire ton amie, ta compagne, il y a loin... il y a un abîme!... — Tu ne sais rien du passsé de cette jeune femme... — Oh! je ne prétends point dire que ce passé soit mauvais, mais enfin, tout ce qui est inconnu laisse une place au soupçon, et l’amie de la duchesse de Randan, pas plus que la femme de César, ne doit être soupçonnée. — Réponds-moi, Jane, en toute franchise... — Me comprendstu ?... — Ai-je tort Ou raison ?...

— Tu as raison en apparence et tort en réalité.

Tancrède sourit.

— Je consens bien volontiers à me laisser convaincre,

— dit-il, — explique-toi, ma sœur...

— En thèse générale, rien n’est plus vrai que ce que tu viens de dire, — continua la duchesse, — ce serait plus qu’une légèreté, ce serait une imprudence impardonnable, j’en conviens, de donner brusquement son affection, son estime, sa confiance à une inconnue... mais l’exception confirme la règle, et nous sommes aujourd’hui dans l’exception.

— En quoi?

— En ce que la baronne de Lascars est une personne exceptionnelle... — il suffit de la voir un instant, il suffit de l’entendre pour la juger. — La chasteté, la sincérité, le dévouement, toutes les saintes vertus de la femme illuminent son doux et noble visage...

— Prends garde, chère sœur, — interrompit Tancrède,

— le visage n’est souvent qu’un beau masque, derrière lequel se cache une âme corrompue...

— Celui dp madame de Lascars ne saurait être menteur ! — répliqua vivement la duchesse. — Dieu ne nous tromperait pas ainsi par l’œuvre sortie de ses mains ! — Les yeux de cette jeune femme, si limpides et si purs, laissent lire jusqu’au fond de son cœur, et ce cœur est sans * tache, j’en réponds...

Tancrède secoua doucement la tête.

— Comment, tu doutes encore ! — s’écria madame de Randan.

— Pourquoi ne douterais-je plus? — tes paroles ne m’ont prouvé qu’une seule chose, ton enthousiasme toujours croissant pour ta protégée...

— Eh bien, puisqu’il en est ainsi, — répliqua la duchesse avec un sourire, — je renonce à te convaincre, méchant frère ; — c’est madame de Lascars elle-même qui s’en chargera, et je suis certaine d’avance que celte tâche, impossible pour moi, ne sera rien pour elle.

— Que fera-t-elle donc pour cela? — demanda Tancrède d’un. air doucement railleur.

— Il lui suffira de se montrer... — Son premier regard triomphera de ton incrédulité farouche... — Tu t’avoueras

vaincu sans combat, et tu me diras : — Ma sœur, j’avais tort... — Je me trompais et tu voyais justfi...

— Nous verrons... — répondit Tancrède.

En ce moment on frappa légèrement à la porte. La duchesse donna l’ordre d’entrer et maître Otto Butler parut;

— il saluait si bas que sa courte personne décrivait un demi-cercle à peu près complet.

— Que voulez-vous? — lui demanda madame de

Randan. ,

L’ex-juif déposa sur un meuble qui se trouvait à côté de lui, un papier plié et quelques pièces d’or.

— Madame la duchesse, — murmura-t-il, — voici la note acquittée et le reliquat. — Je dois prévenir en outre madame la duchesse que l’appartement voisin du sien est entièrement prêt... — Je me suis tout à l’heure présenté chez madame de Lascars et je l’ai priée de vouloir bien agréer mes excuses et l’assurance de mon respect profond.

— Elle m’a répondu que je ne l’avais point offensée, et, comme j’insistais, elle a ajouté que, si je croyais avoir sur la conscience quelques torts à son égard, elle me les remettait de grand cœur... — Voilà la vérité pure, et j’ose espérer que madame la duchesse sera contente de moi...

— C’est bien... — dit la duchesse, — laissez-nous...

Otto Butler se courba de rechef, et sortit à reculons, afin

de ne point tourner un seul instant le dos à ses illustres hôtes.

— Que dis-tu de la réponse de la baronne de Lascars à cet homme? — demanda madame de Randan à son frère.

' ‘‘ — Cette réponse est parfaite, assurément, — répliqua le

marquis, — mais elle ne change rien à l’état de la question

, posée entre nous...

— Avant quelques minutes, la question dont tu parles

! sera tranchée, — reprit la duchesse en quittant la chambre.

'âii

— Je vais chercher madame de Lascars, je l’installerai dans son nouveau gîte, et je viendrai te prendre pour te présen- M ter à elle...

Le marquis, resté seul, sentit redoubler son inquié- ^ tude.

— Ma sœur, — se dit-il, — est en vérité, trop parfaite !

1 — Elle pèche par l’excès du bien ! — Son âme pure et IJ bienveillante croit aveuglément à la vertu et s’efforce de " nier l’existence du mensonge et de l’hypocrisie ! — Pauvre chère sœur, dans sa confiance infinie elle juge les autres d’après elle-même, et je souffre lorsqu’il faut la désabuser ■ comme il le faudra sans doute aujourd’hui, car j’ai grand " peur de la voir se compromettre par une imprudente proir tection accordée à qui n’en saurait être digne. — Malgré 65 moi l’idée de cette baronne de Lascars me préoccupe et me tourmente !... — Instinctivement, j’ai mauvaise opinion de cette femme !... — Quelle jeune fille honnête et pure, en effet, aurait accepté la honte et le malheur de partager la destinée d’un misérable perdu de vices, et dont Paris entier connaissait l’existence criminelle?... — Ce misérable luimême aurait-il flétri de son amour une candide et vertueuse enfant ?... — Les démons ne s’unissent point aux anges !.. — Hélas ! j’en suis presque certain, cette femme à qui ma sœur a donné si vite sa tendresse n’est qu’une habile et dangereuse aventurière qui veut exploiter son malheur et

spéculer sur ses larmes de commande !... — Jane livrée à elle seule donnerait tête baissée dans le piège, mais heureusement je suis là !... heureusement je veille !...

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