‹ Les pirates de la SeineChapitre 18 sur 37 · TANCRÈDE ET PAULINE · texte numérisé non relu

TANCRÈDE ET PAULINE

Le monologue de Tancrède fut interrompu par le retour de la duchesse.

— Madame de Lascars est là tout près ; — dit Jane à son frère, — je lé conduirai près d’elle aussitôt que tu le voudras...

— Conduis-moi donc à l’instant, chère sœur, — répliqua le marquis — j’ai hâte de juger cette inconnue par mes propres yeux... — j’ai hâte de la questionner...

— La questionner! — s’écria la duchesse, — y songes-tu ?

— Pourquoi non ?

— En vérité, Tancrède, je ne te reconnais plus ! — Tu semblés oublier quelle immense infortune vient d’atteindre ma protégée, mon amie ! — Crois-tu donc le moment bien choisi pour interroger une malheureuse femme, quand le

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cadavre de l’homme dont elle portait le nom est à peine refroidi ?

— N’aurais-je pas le droit, chère sœur, de m’étonner de tes paroles et de les trouver blessantes?... répondit Tancrède d’un ton calme mais plein de fermeté.. — Tu fais preuve à mon égard d’une complète injustice... — Tu méconnais étrangement mon caractère... — tu sais bien cependant que je ne me suis jamais montré cruel, et j’espérais trouver chez toi une plus grande confiance en mon tact...

Madame de Randan jeta ses deux bras autour du cou de Tancrède et l’embrassa tendrement.

— Pardonne-moi... — lui dit-elle, — j’ai tort... tout ce que tu feras sera bien fait...

Le marquis rendit à la duchesse son baiser.

— Merci, chère sœur... — répondit-il — et maintenant, viens... — je suis prêt à te suivre...

Jane et Tancrède quittèrent la pièce où ils se trouvaient et se dirigèrent vers l’appartement voisin du leur. Pauline, prévenue par la duchesse qu’elle allait recevoir la visite du marquis d’Hérouville, avait baigné dans des flots d’eau froide son visage altéré par les larmes, et mis en ordre les nattes éparses de sa magnifique chevelure blonde. Ensuite, épuisée de fatigue par les angoisses de la nuit précédente, elle s’était laissé tomber sur un siège et elle se demandait de la meilleure foi du monde si elle était véritablement bien éveillée, tant le brusque changement survenu dans sa position lui semblait invraisemblable, et tant elle trouvait miraculeuse cette protection inattendue qui lui tombait du ciel à l’heure où tout espoir semblait perdu pour elle... En

ce moment la porte s’ouvrit sans bruit... La duchesse et le marquis en franchirent le seuil... Pauline se leva pour aller au-devant de ses visiteurs ; — elle se trouva face à face avec Tancrède.

— Ghère'madame — dit Jane — voici mon frère, le marquis d’Hérouville ; il veut vous assurer lui-même de toute la sympathie qu’il ressent pour vous et de tout l’intérêt qu’il vous porte.

Ces paroles ne furent entendues par personne. A peine Pauline et Tancrède avaient-ils jeté l’un sur l’autre un regard qu’ils s’étaient reconnus. Madame de Lascars crut sentir la terre se dérober sous ses pieds ; — il lui sembla que son cœur se gonflait jusqu’à l’étouffer, et que son sang •s’arrêtait dans ses veines ; — elle ne prononça pas un mot, elle ne poussa pas un soupir, mais, foudroyée par une émotion toute puissante, elle chancela comme un beau lys dont la tige est brisée, et elle serait tombée à la renverse sans connaissance, si Tancrède, aussi pâle lui-même qu’un fantôme, ne s’était précipité pour la soutenir et ne l'avait reçue dans ses bras. Pendant quelques secondes, la duchesse resta muette, en proie à une stupeur facile à comprendre... Ses yeux allaient de Pauline évanouie à Tancrède qui ne cherchait pas à dissimuler son agitation, et qui l’aurait d’ailleurs vainement essayé.

— Que se passe-t-il donc? — murmura-t-elle enfin — explique-moi ce mystère, car sans ton aide il m’est impossible de le pénétrer ! — Tu ne connaissais pas madame de Lascars, disais-tu...

— En te disant cela je mentais à mon insu — répliqua

•vivement Tancrède — j’ignorais son nom, voilà la vérité, mais je la connaissais... et je l’aime...

— Tu l’aimes 1 — répéta 4a duchesse, pouvant à peine ajouter foi au témoignage de ses sens. — Tu l’aimes !...

— Depuis la nuit du 29 mai 1770, je lui ai donné mon

cœur tout entier — continua le marquis — et je ne le lui reprendrai jamais... ' ,

— Ainsi donc — demanda madame de Randan — cette jeune -fille, cette belle enfant dont si souvent tu m’as parlé?..

— C’était elle... — murmura Tancrède (1).

— Mais, mon frère, s’écria la duchesse, sais-tu bien que c’est tout un roman, cela!..

— Regarde! — répliqua le marquis en étendant la main vers Pauline qu’il avait étendue sur une chaise longue — regarde ! — ce n’est point un roman... c’est la plus belle, c’est la plus touchante des réalités !..

— Approuves-tu maintenant ma conduite à l’égard de cette chère enfant? — demanda la duchesse avec un sourire, approuves- tu la tendresse si vive que j’ai ressentie pour elle tout d’abord ?

— II le faut bien, — répondit Tancrède — puisque mon cœur te donne raison !.. m’est-il permis de blâmer ton imprudence lorsque je la partage?

— Quels sont tes projets pour l’avenir?

— Eh ! le sais-je? — Je n’en ai pas... je n’en veux pas avoir... — Ne songeons point à l’avenir d’ailleurs... — ni l’avenir ni le passé' ne sont à nous...

(1) Voir la première partie de cet ouvrage : Le Moulin Rouge.

— Eh bien alors, songeons donc au présent.. — reprit la duchesse. — Rappelons bien vite à elle-même madame de Lascars — j’ai hâte de voir ses beaux yeux s’ouvrir.

L’impatience de Tancrède ne le cédait en rien, sans aucun doute, à celle de sa sœur, aussi ne perdit-il pas un instant pour s’associer aux soins prodigués par la duchesse à Pauline. Ges soins furent couronnés par un succès rapide et complet; — la poitrine de la jeune femme se souleva, son sein battit, ses paupières s’entr’ ouvrirent et dévoilèrent les prunelles noires qui formaient un si vif et si charmant contraste avec la blancheur de son teint et la nuance blonde de ses cheveux. Le premier regard de Pauline tomba sur le marquis d’Hérouvitle presque agenouillé devant elle... — aussitôt elle devint pourpre ; — elle détourna les yeux et, par un mouvement machinal, elle appuya la main sur son cœur comme pour en comprimer les battements impétueux. *

— Me reconnaissez- vous, madame ?.. — balbutia Tancrède, à qui ces symptômes d’émotion n’échappèrent point et qui sentit grandir l’espoir qu’avait fait naître en lui l’évanouissement de Pauline à son aspect.

— Si je vous reconnais — s’écria la jeune femme avec feu — vous me demandez si je reconnais le courageux gentilhomme qui, dans une nuit d’horreur, a risqué cent fois sa vie pour sauver la mienne ! — Vous me croyez donc, monsieur le marquis, bien oublieuse et bien ingrate !

— Loin de moi cette pensée, madame... mais des années ont passé depuis lors...

— Qu’importent les années?.. — interrompit Pauline,

— la mémoire du cœur n’est-elle pas infaillible ?.. — d’ailleurs, monsieur le marquis, je vous ai revu...

— Vous m’avez revu ! — demanda Tancrède stupéfait.

— Où donc, madame, et à quelle époque ?..

Pauline, pour répondre à celte question de la manière la plus précise, n’avait qu’à se souvenir d’une date funeste — celle de son mariage.

— Sur le chemin de Marlyà Bougival — murmura-t-elle, au bord de la Seine, le 27 octobre 1770... — - Vous passiez en carrosse, monsieur le marquis... — vous n’étiez pas seul

— une dame, vous accompagnait... une belle dame, votre femme sans doute...

Ces derniers mots furent prononcés d’une voix tremblante et à peine distincte.

— Sa femme — répliqua la duchesse en embrassant madame de Lascars. — Eh ! non vraiment, chère petite...

— cette belle dame, c’était moi... — mon frère n’est pas marié...

Paulinebaissa la tête sur sa poitrine et se dit tout bas que son erreur de ce jour-là avait été bien funeste, car enfin, sans sa conviction que l’inconnu de la nuit du 29 mai n’était plus libre, elle aurait eu la force, sous l’influence du rêve prophétique que nous connaissons, de revenir sur sa promesse et de refuser sa main à Roland. Or, son mariage avec Roland, bien que brisé par une mort terrible, quelques heures auparavant, n’en resterait pas moins éternellement le malheur et la honte de sa vie? Avons-nous besoin d’ajouter que Pauline renferma dans leplus profond de son âme ces tristes réflexions.

— Mon cher Tancrède — dit la duchesse au marquis —

j’étais certes loin de m’attendre à cette reconnaissance — ( qui d’ailleurs me comble de joie, puisque mon frère et mon amie ne sont déjà plus des étrangers l’un pour l’autre ), mais qui vient de causer à madame de Lascars une émotion nouvelle, par conséquent une nouvelle fatigue ajoutée, à toutes celles qu’elle a subie depuis quelques jours. — Ne poussons pas l’égoïsme jusqu’à la cruauté... — souvenonsnous que cette chère enfant a besoin d’un repos réparateur pour reprendre sa force épuisée... — Sachons renoncer pendant quelques heures au plaisir que nous cause sa présence, et quittons-la, pour nous occuper d’elle encore...

La duchesse embrassa tendrement Pauline qui salua le marquis avec un trouble inexprimable, puis le frère et la sœur regagnèrent leur appartement. A peine la porte venait-elle de se refermer derrière eux, que Tancrède se jeta sur un siège et cacha sa tête dans ses mains avec un geste désespéré...

— Mon Dieu, — s’écria madame de Randan — mon Dieu, qu’as-tu donc?

— Je suis le plus malheureux des hommes, ma sœur ! — balbutia le marquis d’une voix brisée.

— Le plus malheureux des hommes ! répéta la duchesse avec épouvante — toi, mon frère !

— Oui...

— Pourquoi ?

Tancrède ne répondit pas.

— Est-ce donc au sujet de madame de Lascars que tu semblés souffrir ainsi? — poursuivit Jane.

Le marquis fit un signe affirmatif.

— Je ne te comprends pas. — murmura la duchesse.

Tancrède, pendant un instant, sembla lutter contre luimême, puis il s’avoua vaincu, la flamme intérieure fit explosion, et il dit avec une violence inattendue :

— Ne comprends-tu pas que je l'aime? que je l’aime plus que jamais ? ^

— Eh ! bien — répliqua la duchesse — ce n’est ni un malheur ni un crime... — elle est libre après tout... vous êtes fibres tous deux...

Tancrède releva la tête avec une incomparable fierté.

— Ma sœur — répondit-il, tu me connais mal, ou plutôt tu me méconnais ! — Je n’oublie ni ce que je suis, ni quel est le sang dont je sors ! — Je souffrirai... je mourrai s’il le faut, mais jamais la veuve du misérable baron de Lascars ne deviendra marquise d’Hérouville !..

— S’il en est ainsi, je renonce à tous mes projets — s’écria la duchesse effrayée de la pâleur du marquis — je me séparerai de madame de Lascars... je la protégerai de loin... tune la verras plus... — J’éviterai même de prononcer son nom devant toi...

Tancrède secoua la tête.

— Ma sœur — murmura-t-il en souriant tristement — je suis d’âge et de force à affronter le péril face à face.. — J’aurai le courage de cacher mon amour au plus profond de mon cœur et de n’en rien laisser soupçonner à madame de Lascars, mais je l’aime à ce point que s’il fallait ne plus la revoir, maintenant que je l’ai retrouvée, je préférerais une mort foudroyante à ce supplice de tous les instants... — chacun connaît la mesure de sa force... — l’héroïsme de l’absence me ferait défaut.

Le lendemain de ce jour, Pauline partait pour la France avec la duchesse de Randan et le marquis Tancrède d’Hérouville.

LE CABARET-ROÜGE

Un laps de cinq ans s’était écoulé depuisces évènements. Ceci nous conduit au mois de septembre de l’année 1778. Nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner en un lieu qu’ils connaissent déjà, c’est-à-dire à la petite auberge située sur la route de Bougival à Saint-Germain, quelques centaines de pas plus loin que la machine de Marly, presque en face du Moulin-Noir, par conséquent. Dans cette auberge, on doit s’en souvenir, le baron Roland de Lascars avait fait un repas frugal, le soir où quittant Paris en fugitif, il s’était vu réduit à chercher un asile dans la maison déserte et sinistre, seule épave qui lui restât de sa fortune dévorée. Nous avons succintement décrit, presqu’au début de notre narration, le rustique cabaret tenu par la veuve Durocher et ses fils ; — une brave

femme et de courageux pêcheurs..*. Depuis cette époque, la physionomie de la maisonnette avait subi des modifications absolues. La mère Durocher était morte et ses (ils ne s’étaient point sentis capables de continuer sa modeste industrie ; — après avoir vendu l’auberge, son humble matériel, sa clientèle dominicale, ils avaient quitté Bougival. Le nouveau propriétaire — ( qui se faisait appeler Caillebote, ) — s’était empressé défaire force changements intérieurs et extérieurs avec un luxe tout à fait inusité pour l’époque et pour le pays et une prodigalité qui prouvait l’étendue de ses ressources' financières. Les murailles, à peine recouvertes jadis d’un enduit boueux qui se détachait de toutes parts et tombait par écailles, avaient reçu un crépissage de premier ordre, badigeonné par un peintre en bâtiments de Saint-Germain, de manière à simuler tant bien que mal une construction en briques. Une porte solide et des volets neufs étaient venus compléter les réparations du dehors. Sans doute Caillebote aimait les couleurs éclatantes et préférait le vermillon à toutes les autres nuances ; — on avait du moins le droit de le supposer en voyant les volets et la porte peinte en rouge vif, de manière à attirer violemment les regards. Cet abus de tons écarlates prodigués au milieu des massifs verdoyants etdes troncs rugueux des grands arbres, produisait dans le paysage l’effet le plus bizarre et le plus imprévu, et détonnait

comme une note fausse dans un chant harmonieux. Les

pêcheurs de la Seine, les gens de Bougival et de Port-Marly, avaient baptisé la maisonnette du nom de Cabaret- Rouge, quoique Caillebote eut fait tracer en belles lettres rouges sur une large plaque de tôle blanche, ces mots :

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