‹ Les pirates de la SeineChapitre 20 sur 37 · AU MOULIN-NOIR · texte numérisé non relu

AU MOULIN-NOIR

JOËL MÀCQUART.

« Constructeur de canots, — chaloupes à la voile et à Faviron , — chantier dans File , — s'adresser pour la location des canots de promenade, à F auberge du GOUJON- AVENTUREUX. »

En effet, si l’on descendait la berge de quelques pas, on voyait amarré aux poteaux d’un petit embarcadère, côte à côte avec les lourds bateaux de pêche de Caillebote, toute une (lotille de légères embarcations, canots, yoles et youyous, peints de couleurs tranchantes, et portant des noms bizarres. Il ne nous reste plus, présentement, qu’à faire.

ou plutôt qu’à renouer connaissance avec le propriétaire de l’auberge. Ce successeur delà veuve Durocher n’était autre que l’ex-cabaretier des Lapins , l’ex-valet du baron de Lascars, Sauvageon en un mot, mais Sauvageon méconnaissable. Depuis l’époque où il avait touché des mains de Roland, pour récompense de services d’une fâcheuse espèce, la somme relativement énorme de vingt mille livres, notre personnage s’était transformé. La mauvaise étoile dont l’influence néfaste le poursuivait depuis sa jeunesse, en tous temps et en tous lieux, semblait faire trêve. Ayant augmenté notablement ses capitaux à l’Ile-Saint-Denis, dans un commerce de friture, Sauvageon attiré vers Bougival par quelque mystérieux instinct, et sachant que le cabaret des Durocher était à vendre, s’était empressé d’en faire l’acquisition sous le nom singulièrement choisi de Caillebote, après avoir donné à son visage une couleur cuivrée et teint en noir ses cheveux d’un blond ardent. La dignité bien entendue du capitaliste, ne lui permettait pas de se présenter comme propriétairéen un lieu ou quelques personnes l’avaientconnu simple domestique. De même que tout tournait à mal, autrefois, pour Sauvageon, de même touflui réussissait maintenant ; — le Cabaret-Rouge avait la vogue, — les clients affluaient, — l’argent pleuvait... L’heureux coquin, au milieu de cette prospérité, voyaitavec unedouce joie sa nature anguleuse et sa chétive personne se métamorphoser absolument... Peu à peu ses angles osseux avaient disparu sous une couche de chair de plus en plus ample ; — ses membres grêles s’étaient capitonnés largement, et Sauvageon dontnous connaissons la taille exiguë, commençait à ressembler à ces poussahs chinois qui sont

aussi larges que hauts, et qui roulent incessamment sur leur base arrondie. Les rêves du cabaretier se réalisaient l’un après l’autre et devenaient tout doucement des réalités. Il possédait une auberge bien achalandée; — il avait du vin dans sa cave, — des jambons dans sa cheminée, — des écus dans sa poche et dans son armoire, — une servante bourguignonne aux robustes appas, — et, pour couronner tout cela, l’enseigne si longtemps ambitionnée du Goujon- Aventureux se suspendait au-dessus de sa porte. Bref il ne manquait rien à Sauvageon ; — les chemins les plus fleuris le conduisaient au parfait bonheur, et il appréciait mieux encore les félicités du temps présent, en se souvenant avec une inaltérable philosophie des mésaventures du temps passé. Un jour, cependant, — (quinze ou seize mois environ avant l’époque où nous voici parvenus), — un coup de tonnerre inattendu retentit dans le ciel si pur de notre fortuné personnage. C’était un samedi soir, au commencement de l’été, et tout annonçait pour le lendemain une journée magnifique, qui ne pouvait manquer d'amener à Bougival grande affluence de promeneurs Parisiens bien endentéset pourvu d’appétits robustes. Sauvageon et sa servante calculaient le nombre des longes de veau aux petits oignons, des lapins, de choux au vin rouge, des matelottes de carpe et d’anguille, et des fritures de petits poissons qui serviraient de pâture à ces estomacs insatiables. Les résultats de ces calculs se formulaient en chiffres majestueux et sans aucun doute le cabaretier n’aurait point donné pour cent, cinquante livres les bénéfices légitimes qu’il avait l’espoir de réaliser le lendemain. Lecrépusculesuccédaitaux dernières clartés du jour, — il ne faisait pas nuit encore, mais une

brume à demi-transparente, qui s’obscurcissait rapidement, montait du fleuve et descendait du ciel. Depuis quelques instants déjà un homme de mauvaise mine se tenait immobile sur la route, devantl 'auberge du Goujon-Aventureux et il en examinait l’extérieur avec une profonde attention. Ce nouveau venu offrait une apparence étrange et quelque peu suspecte. Il était de haute taille et légèrement courbé, par la fatigue sans doute bien plus que par l’âge ; — il portait des vêtements d’une coupe jadis élégante et d’une étoffe qui avait été belle, mais en désarroi, flétris, maculés, semblant ne tenir qu’à grand peine sur le corps de leur propriétaire. Ce costume ne décelait point une misère honnête ; — ilétait la livrée de la débauche et du vice, dans ce qu’ils ont de plus honteux. L’inconnu paraissait avoir de beaux traits, mais on en jugeait difficilement, car le haut de son visage disparaissait sous l’ombre projetée par les larges bords d’un chapeau rabattu sur ses yeux, et les flots d’uue longue barbe noire, très-touffue et mélangée déjà de nombreux fils d’argent, cachaient ses joues, sa bouche et son menton. L’épaule droite du personnage qui nous occupe soutenait un bâton ferré, à l’extrémité duquel se suspendait un petit paquet noué dans un mouchoir à carreaux. Après avoir prolongé son examen pendant quelques minutes, le voyageur que nous venons de décrire murmura d’une voix sourde:

— Le cabaret a changé de maître... — les Durocher ne sont plus ici... — aucun danger d’être reconnu... — entrons!..

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