‹ Les pirates de la SeineChapitre 21 sur 37 · DEUX ANCIENNES CONNAISSANCES · texte numérisé non relu

DEUX ANCIENNES CONNAISSANCES

En prononçant ces dernières paroles, l’homme de mauvaise mine franchit le seuil, se débarrassa de son paquet peu volumineux, et frappa sur une table son bâton ferré. Sauvageon, arraché brusquement à ses calculs, se rapprocha du nouveau venu, l’examina de la tête aux pieds, fit une grimace expressive et demanda d’un ton rogue:

— Qu’est-ce que vous voulez, l'ami?..

Depuis que la fortune lui souriait, le propriétaire du Goujon-Aventureux était devenu fort aristocratique en ses goûts. — 11 n’aimait recevoir chez lui que de bons bourgeois, des commis et des grisettes en partie fine, personnages honorables, bien vêtus, ne regardant point à la dépense et payant sans marchander. — Il détestait les haillons et ne supportait point les clients de mauvaise mine.

— Ces gens de peu — se disait-il — rapportent moins qu’ils ne coûtent et portent préjudice à la réputation d’une maison aussi avantageusement connue que la mienne.

— Qu’est-ce que vous voulez ! — répéta-t-il.

— Ce que je veux — répondit l’inconnu d’une voix

rauque. — Pardieu, c’est bien simple ! — je veux souper.

— Dans ce cas, allez plus loin — répliqua Sauvageon — mes provisions ne sont pas faites, et je n’ai rien à vous servir.

L’homme de mauvaise mine fit un geste de colère.

— Tonnerre du diable ! qu’est-ce donc que cela ? — s’écria-t-il en désignant du bout de son bâton une grande corbeille remplie d’œufs frais, une pyramide de lapins entassés les uns sur les autres, les oreilles pendantes, et de nombreux chapelets de saucisses — vous dites que vous n’avez rien, et voici de quoi nourrir vingt-cinq personnes ! apprenez, aubergiste de malheur, que je manque absolument de patience et n’ai jamais souffert qu'on se moquât de moi !

Le ton ferme et rude de l’inconnu imposa quelque respect à Sauvageon ; — cependant, il fit une dernière tentative pour se débarrasser de ce visiteur intempestif.

— J’ai bien là quelques provisions — murmura-t-il — mais c’est comme si je n’en avais aucunes, car elles sont retenues d’avance.

— Vous vous en procurerez d’autres d’ici à demain ; — d’ailleurs, je n’y ferai pas une forte brèche. — Je me contenterai d’une omelette et d’une demi-douzaine de saucisses grillées dans la poêle.

— Je vous satisferais volontiers, parole d’honneur, mais le temps me manque... — Je suis présentement trèsoccupé.

L’inconnu fit entendre un juron formidable et brandit sc.i bâton d’un air menaçant.

— Je suis dans une auberge — dit-il ensuite — par

conséquent dans un lieu public où chacun a le droit d’être servi pour son argent. — Or, j’ai de quoi vous payer, en voici la preuve — il tira de sa poche une poignée de monnaie blanche qu’il fitsauter dans sa main sous les yeux de Sauvageon — préparez-moi donc à souper sans ajouter une parole, et dépêchez-vous, je vous le conseille, sinon, foi de Joël Macquart, je vous coupe les deux oreilles et je les cloue en façon d’épouvantail sur la porte du cabaret.

Il n’y avait rien à répondre à des arguments de cette vigueur. Le cabaretier, terrifié par les menaces de l’inconnu, perdit toute velléité de résistance.

— Je m’empresse... balbutia-t-il — je m’empresse !... je ne demande que cinq minutes pour vous servir une omelette dont vous me direz des nouvelles!... quand on goûte de ma cuisine, on s’en lèche les doigts jusqu’aux coudes ! — J’y vais mettre du lard et de» petits oignons pour la rendre plus onctueuse. — Allons, Javotle, allons, ma fille, vite à la besogne ! — prépare la poêle et casse les œufs. — Mire les bien surtout, afin de choisir les plus frais... — allume du charbon et décroche le gril, je m’occuperai des saucisses.

Depuis un instant, Caillebotte, ou plutôt Sauvageon, parlait de sa voix naturelle, qu’il avait, dans le premier moment, rendue sèche et dure à dessein. En entendant le timbre de cette voix, l’inconnu ne put réprimer un mouvement léger. Il prêta l’oreille attentivement pendant quelques secondes, en homme qui veut étudier les moindres intonations, puis il hocha la tête d’un air satisfait et s’assit auprès de la cheminée. Avant l’expiration du délai de cinq minutes, l’omelette fumante était servie et répandait dans le

cabaret les parfums les plus suaves, tandis que les saucisses se rôtissaient en crépitant sur le gril. A côté du plat de faïence si bien odorant — Sauvageon plaça la moitié d’un pain et un pot de grès, blanc au dedans, brun au dehors, rempli d’un petit vin d’Argenteuil, agréable à l’œil et piquant au goût.

— Voilà qui est fait — dit-il ensuite — vous pouvez vous mettre à table quand il vous plaira.

L’homme de mauvaise mine ne se fit pas répéter deux fois cette invitation. 11 semblait affamé. Il dévora l’omelette, engloutit les saucisses, vida le broc de vin d’Argenteuil, donna l’ordre de le remplir de nouveau et réclama la seconde moitié du pain, accompagnée d’un fort morceau de fromage de Brie. Après avoir achevé ce repas substantiel, l’inconnu poussa un ouf de satisfaction ; — il se renversa sur sa chaise, bourra sa pipe et se mit à fumer silencieusement, en suivant du regard tous les mouvements de Sauvageon qui, sans s’apercevoir de cet examen, allait et venait de la cheminée au buffet et du buffet au garde-manger. Chaque fois que le cabaretier se rapprochait de la petite table sur laquelle se trouvait une chandelle, et que, par conséquent, son visage était en pleine lumière, les lèvres de l’inconnu dessinaient un vague sourire sous leurs épaisses moustaches, et l’expression d’une joie vive se lisait dans son regard. Une demi-heure à peu près se passa ainsi, puis Sauvageon enjoignit à sa servante de prendre une lanterne et d’aller au jardin déterrer des navets et des carottes. Aussitôt que notre mystérieux personnage se trouva seul avec le cabaretier, il frappa sur la table et il demanda :

— A combien se monte ma dépense, mon brave, s’il vous plaît ?

— A trente-deux sous, tout au juste, répondit le propriétaire du Goujon- Aventureux.

— Les voici, et j’y joins celte pièce de quinze sous pour la fille... un beau brin de fille, ma foi !

— Diable ! vous êtes généreux !

— C’est ce qu’on m’a toujours dit.

— Avez -vous bien soupé, monsieur le voyageur ?

— A merveille. — Je suis content de vous... le premier mouvement n’était pas des meilleurs, mais vous avez réparé cela...

— Et maintenant, sans doute, monsieur le voyageur — reprit Sauvageon — vous allez vous remettre en marche?

— Pas le moins du monde.

— Ah bah ! — vous ne continuez point votre route ?

— Non... et cela pour une excellente raison...

— Laquelle?

— C’est que je suis arrivé.

— Tiens! tiens! tiens!... vous habitez donc Bougival ou les environs ?

— Précisément.

— Dans ce cas, voici longtemps déjà, je suppose, que vous avez quitté ce pays ?

— Il y a du vrai dans ce que vous dites. — Mais pourquoi cette supposition ?

— Parce que je connais tout le monde, à deux lieues à la ronde, et que je ne vous ai jamais vu. -

— En êtes-vous bien sûr ?

— Dam ! il me semble.

— Eh bien ! mon brave, il vous semble mal.

— Vous prétendez que je vous connais ?

— Oui, certes, et même que vous me connaissez beaucoup.

— Allons donc ! vous voulez rire ! C’est aujourd’hui très-certainement la première fois que je vous rencontre, car, avec votre barbe de juif errant, vous avez une de ces ligures qu’on n’oublie pas.

L’étranger se mit à rire.

— Déliez-vous de votre jugement, mon brave!— reprit-il — je n’ai pas été dupe de votre incognito cinq minutes, moi qui vous parle, quoique votre visage soit cuivré, vos cheveux teints, et que vous ayez pris une formidable dose d’embonpoint ! Diable ! il paraît que les affaires vont bien, et que la vapeur des fourneaux engraisse ! vous étiez jadis fluet comme une asperge, et vous voilà maintenant ventru comme une futaille, honorable Sauvageon.

Le cabaretier, en entendant prononcer son véritable nom, pâlit sous la couche de brique pilée qu’il étendait chaque matin sur sa figure.

— Vous savez qui je suis ? balbutia-t-il.

— Il me semble que je viens de vous en donner la preuve... — à propos, quel nouveau pseudonyme avezvous jugé convenable d’adopter dans vos nouvelles fonctions ?

— Celui de Caillebotte, pour vous servir.

— Le choix me semble des plus heureux et témoigne d’un goût sûr et raffiné 1 — mes compliments, ami Sauvageon !

— Mais vous, monsieur — reprit le cabaretier dont le

trouble augmentait de seconde en seconde — qui donc êtes-vous ?

— Regardez-moi bien en face. *

L’étranger fit tomber son chapeau de feutre et découvrit aux yeux de Sauvageon sa tête couverte d’une épaisse chevelure noire qui grisonnait à peine. Le propriétaire du Goujon-Aventureux prit fa chandelle et 1,’approcha de ce visage, dont il étudia les traits avec une prodigieuse curiosité. Tout à coup, il tressaillit et se toucha le front, comme un homme frappé d’une idée soudaine et lumineuse.

— Monsieur le baron !... s’écria-t-il — est-ce possible?

— Eh ! oui, pardieu, c’est possible ! répliqua Lascars en riant (car, en effet, c’était bien lui). Tu peux te vanter d’avoir mis du temps à mp reconnaître !... — je te croyais l’esprit plus ouvert et la mémoire pjus obéissante !

— Ah ! monsieur le baron, cher et illustre maître — murmura le cabaretier — il faut m'excuser ! d’abord, s’il y a quelqu’un en ce monde que je ne m’attendais point à voir aujourd’hui, c’est vous! — ensuite, qui. diable, à moins d’être sorcier — et je ne le suis pas — vous aurait deviné sous cette longue barbe et sous ce déguisement bizarre ?

— Ce déguisement ? répéta Lascars — parles-tu de mon costume?

— Oui, monsieur le baron.

— Ami Sauvageon, sache que les haillons qui me couvrent constituent, pour le quart-d’heure, toute, ma garderobe... Je ne les porte point par goût, je les porte par nécessité.

— Grand Dieu !... monsieur le baron se serait-il ruiné de nouveau ? murmura Sauvageon d’un ton d’angoisse.

— Parfaitement bien, mais que ceci ne t’inquiète en aucune façon, je ne t’emprunterai pas d’argent... je suis homme à refaire ma fortune encore une fois, et je ne demande pas longtemps pour cela. J’ai des projets superbes et des plans merveilleux.

— Pardieu, je sais monsieur le baron fertile en ressources ; son- imagination est inépuisable...

— Ne m’appelle plus monsieur le baron.

— Quel nom faut-il donc vous donner ?

— Celui de Joël Macquart. — C’est ainsi que je serai connu désormais dans ce pays.

— Dans ce pays ! répéta Sauvageon.

— Sans doute.

— Vous allez donc vous fixer ici ?

— Telle est mon intention — ne possédant plus sous la calotte du ciel qu’une seule propriété, il est assez naturel que je l’habite.

— Monsieur le baron parle du Moulin-Noir... je suppose?...

— Je parle en effet du Moulin-Noir, mais je t’ai déjà dit de m’appeler Joël Macquart, et non plus monsieur le baron.

— C’est une habitude à prendre, et je la prendrai.

— J’y compte ; — j’avais le projet de m’installer dans l’ile ce soir même ; je crois prudent d’y renoncer — voici l’obscurité complètement venue et je remettrai mon installation à demain matin, si toutefois lu peux me loger cette nuit.

— La maison n’est pas grande, mais je coucherais à la belle étoile s’il le fallait, pour être agréable à mon ancien maître, à mon noble bienfaiteur ! — je vous céderai mon propre lit.

— J’accepte sans façon — répondit Lascars — et, comme je me sens, un peu fatigué, je te prierai de me conduire sur-le-champ au gîte que je dois occuper.

— Le temps de mettre des draps blancs ; ce sera l’affaire d’une seconde.

Sauvageon s’approcha de la porte du jardin; — il appela Javotte, et, au grand étonnement de cette dernière, il lui donna l’ordre d’aller préparer sa chambre pour l’étranger de mauvaise mine.

— Ah! bien, par exemple, voilà du nouveau ! — se disait à elle-même la robuste bourguignonne, en obéissant aux instructions qu’elle venait de recevoir — not’maître, tout à l’heure, ne voulait tout seulement pas servir à souper à ce vilain paroissien-là, et présentement il kii donne son lit! — faut que ce soit quelque grand personnage incoquenico qui s’est fait reconnaître... peut-être bien un gros épicier de Paris, ou un fort marchand de bœufs... — pour ce qui est d’avoir de l’argent, faut qu’il ait de l’argent, et quasiment tout plein ses poches... J’en réponds... sans ça not’maitre ne le câlinerait point ainsi... — Ah! mais non, foi de Javotte !

Au bout de quelques minutes de travail et de monologue, la servante vint avertir que tout était prêt; — Sauvageon prit le chandelier et, s’engageant dans l’étroit escalier qui conduisait au premier étage, il précéda Lascars afin de lui montrer le chemin.

— Ça n’est pas très-beau ici — dit-il en entrant dans la chambre — mais monsieur m’excusera... monsieur sait que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a...

— Ami Caillebotte — répliqua le baron — je serai parfaitement logé... — on peut dormir sous ces poutrelles blanchies à la chaux, aussi bien que sous les plafonds peints à fresques de l’hôtel Lascars, ou de l’hôtel Talbotla-Boisière (1).

— A propos de l’hôtel Talbot, monsieur Macquart me permet-il de lui adresser une question ? — demanda Sauvageon.

Roland fit un signe affirmatif.

— Gomment se porte madame la baronne? reprit le cabaretier.

Lascars eut aux lèvres un sourire indéfinissable.

— Plains-moi — répondit-il ensuite d’un ton comiquement désolé — plains-toi, mon pauvre ami, je suis veuf... — j’ai perdu ma femme...

— Quel malheur ! — s’écria Sauvageon — une dame si belle et si jeune ! Ah ! par exemple, voilà un malheur !

— Que veux-tu ? — nous sommes tous mortels !

— Hélas ! — et y a-t-il longtemps que la catastrophe est arrivée ?

— Quelque chose comme deux ou trois ans.

— Eh bien ! monsieur, regardez un peu combien on se

ligure des choses saugrenues... j’aurais mis ma main au feu que j’avais vue madame la baronne dfpuis qu’elle est morte ! •

(!) Voir ia première partie de cet ouvrage : Le Moulin rouge.

Les yeux de Lascars étincelèrent, mais il éteignit aussitôt cette flamme indiscrète, et il dit, de l’air le plus indifférent qu’il pût prendre :

— Ah ! lu t’étais figuré cela ?

— Mon Dieu, oui... — il fallait véritablement que j’aie un peu la tête à l’envers.

— A quelle époque t’es-tu fait cette étrange illusion ?

— L’année dernière, à peu près dans le moment où nous voici.

— En quel lieu ?

— Ici même.

— Par exemple — s’écria Lascars — ceci devient curieux !... donne moi quelques détails sur cette apparition, mon ami.

— Mais — fit observer Sauvageon — puisque je me suis trompé comme une bête, et que la chose était impossible, ça ne peut pas vous intéresser beaucoup.

— C’est égal, raconte toujours.

— Oh ! il n’y en a pas long à dire. — C’était par un beau soir — la nuit allait venir — les pratiques avaient donné beaucoup pendant la journée, et je me reposais sur le banc qui est en bas à côté de la porte. J’entendis tout à coup un grand tapage : Clic ! clac ! drelin ! drelin ! et patati, et patata ! — des fouets claquaient, des grelots sonnaient, des chevaux galoppaient sur le pavé — tout ce fracas venait du côté de Saint-Germain.

— Ah ! ah ! — fit Lascars.

— On voyait courir sur la route, au milieu d’un nuage de poussière, un grand carrosse très-reluisant, attelé de quatre chevaux — continua Sauvageon — comme ce car-

rosse approchait, je me mis debout, par respect, je tins mon bonnet à la main, et je regardai de tous mes yeux.

L’attention de Lascars redoublait — il écoutait avec une curiosité avide les paroles du cabarelier. — Ce dernier reprit :

— Le carrosse passa devant moi aussi vite que l’éclair il y avait dans le fond un seigneur et une dame, et sur le devant deux petits garçons. Je ne fis aucune attention ni au seigneur, ni aux deux enfants, mais je vis la dame aussi bien que je vous vois, et je crus reconnaître cette belle demoiselle Pauline Talbot, devenue madame de Lascars dans l’église de Bougival. — Rien n’y manquait, ni les • yeux noirs, ni les cheveux blonds, et elle me semblait aussi jeune qu’au jour de son mariage... — je me dis à moimême ; — « pour sûr, voilà madame la baronne ; il paraît

» que monsieur le baron a de la famille. » — J’avais la berlue, tout uniment, et monsieur peut bien se moquer de moi si ça lui plaît, je n’y trouverai point à redire.

— Je ne me moquerai pas de toi, riion brave Caillebotte — répliqua Lascars — rien n’est plus simple que' ce que tu viens de me raconter... — tu as été dupe d’une ressemblance plus ou moins grande... — il n’y a pas là de quoi s’étonner.

— Tiens ! au fait, c’est probable... — une ressemblance explique la chose et je ne suis pas si sot que je le supposais tout à l’heure.

— Et — demanda Lascars — depuis lors, tu n’as jamais revu ni le carrosse, ni la belle dame ?

— Jamais.

— Sans doute ce brillant équipage n’appartient point au pays ?

— C’est certain, sans cela on le verrait passer et repasser de temps en temps; — je connais tous les carrosses, toutes les livrées, tous les maîtres des alentours ; — il y a bien le propriétaire actuel du beau château de Port-Marly ; je ne le connais pas, celui-là, mais c’est naturel ; — il habite Paris, et une autre terre qu’il a je ne sais où, et il ne met point les pieds dans son domaine de Port-Marly ; c’est un très-grand seigneur ;• — il est colonel et marquis et il a des millions.

— Sais-tu son nom ? — demanda Lascars avec indifférence.

— Il s’appelle le marquis d’Hérouville.

Roland tressaillit.

— Ah ! — murmura-t-il d’une voix altérée. — Le marquis d’Hérouville !

— Monsieur le connaît ? — s’écria Sauvageon.

— Oui.

— C’est sans doute un ami de monsieur ?

— Un ami ! — répéta le gentilhomme avec amertume — un ami ? oh non !

Et il ajouta d’une voix basse et sombre :

— Je ne le cherchais pas... je l’avais presque oublié... mais si le hasard ou la fatalité nous remettent en présence, malheur à lui ! malheur à lui !

Un silence assez long suivit ces paroles. Sauvageon, voyant la physionomie farouche et les sourcils contractés de son ex-maître, n’osait rompre ce silence. Il s’y décida

cependant, au bout de quelques minutes, et il murmura en faisant vers la porte un pas de retraite :

— Monsieur semble fatigué... monsieur doit avoir besoin de repos... — je vais me retirer qjour laisser dormir monsieur...

Lascars releva la tête et passa sa main sur son front.

— Reste — dit-il — j’ai à te parler.

Le cabaretier fit un geste de respectueux acquiescement.

— Ami Sauvageon, ou plutôt ami Caillebotte — reprit Roland — je ne savais pas te trouver ici, mais c’est notre bonne étoile à tous les deux qui t’a plaeé sur mon chemin, car la rencontre est heureuse pour toi comme pour moi...

— En vérité, c’est trop d’honneur... — balbutia le cabaretier.

— Trêve de modestie ! — interrompit Lascars — je compte sur toi dans l’avenir comme j’y comptais dans le passé... tu m’as servi déjà, lu m’as bien servi, et je crois que tu n’as pas eu lieu de t’en repentir...

— Je m’en congratule quotidiennement, répliqua Sauvageon — puisque c’est à monsieur que je dois ma modeste aisance...

— Tu étais autrefois un gaillard prêt à tout* — continua le baron — un garçon résolu, ce qu’on appelle un hardi coquin.

Sauvageon baissa les yeux et prit une physionomie con fuse.

— Ah ! monsieur — dit-il d’un air de profonde contrition — pourquoi rappeler cela ?

— Est-ce que tu oublierais le passé?., demanda Lascars en riant.

— J’essaie, monsieur... j’essaie de toutes mes forces...

— Et réussis-tu ?

— 11 y a des moments, parole d’honneur, où je ne me souviens presque plus des gaillardises de ma jeunesse...

— Serais-tu par hasard, devenu véritablement un honnête homme?..

— Sans doute, monsieur, puisque je possède, grâce à vous, quelques sacs d’écus qui ne doivent rien à personne.

— Et ton désir est de persévérer dans cette voie?..

— Si la chose est possible, oui monsieur.

— Tu te trouves donc assez riche ?

— J’ai de la philosophie, monsieur, et je mè contente du bien qui m’est échu, grâce à vous...

— Tu n’as pas d’ambition ?

— A quoi ça me servirait-il d’en avoir, puisque je suis content de mon sort ?

— Cependant si l’on t’offrait de doubler, de tripler, de décupler ta fortune?

— Sans risquer mes capitaux ? — demanda Sauvageon avidement.

— Oui, sans que ton argent courre le moindre risque... que répondrais-tu ?

— Mordieu ! je répondrais que j’accepte ! et plutôt dix fois qu’une !..

CNE TERREUR A BOUGIVAL.

— A la bonne heure !.. — s’écria Lascars — je savais

bien qu’en touchant la corde sensible je finirais par avoir raison de tes scrupules de fraîche date.

— Faudra-t-il donc commettre des coquineries ? — demanda Sauvageon, non sans un trouble visible.

— Que t’importe?

— Ah! monsieur, il m’importe beaucoup... — Je tjens à ma liberté plus qu’à tout au monde, et messieurs les juges ne badinent pas !.. — ils n’ont garde !..

— Mets- toi l’esprit en repos... — répliqua Roland — messieurs les juges,' comme tu dis, n’auront rien à voir dans tes affaires... — il ne s’agira pour toi que de fermer les yeux, sans te mêler de rien, et de tendre la main pour recevoir la pluie d’or qui ne saurait manquer d’y tomber...

— Si c’est comme ça, monsieur, ça me va tout à fait !.. — C’est que, voyez-vous, quand on a l’estime de l’autorité, on y tient, et l’autorité fait grand cas de moi... — jamais un cavalier de la maréchaussée ne passe devant le Goujon- Aventureux sans ôter très-poliment son chapeau, et ces honneurs-là flattent un homme surtout quand on n’en a pas l’habitude...

— Ainsi, tu es au mieux avec les cavaliers de la maréchaussée !.. — demanda le baron.

— Au mieux, oui monsieur, et je m’en fais gloire... — ce sont tous de braves gens et de gais compagnons ; — aussi je ne leur ménage pas les petits verres de liqueurs fines, — je vous prie de le croire...

— Je suis ravi de ces détails... — Voilà d’excellentes connaissances, et je t’engage à les cultiver...

— Sérieusement, monsieur ? . •

— Très-sérieusement!.. — ce que tu viens de m’apprendre te rend inappréciable pour moi... — Tu vaux ton pesant d’or, ami Caillebotle...

— Mon pesant d’or ! — répéta le cabaretier surpris et flatté.

— Sans aucun doute, et, si je n’en dis pas davantage, c’est afin de ne point exalter outre mesure ton légitime orgueil... — maintenant je vais te prouver que ma confiance en toi est sans bornes... — Je vais dérouler sous tes yeux mes vastes projets, je vais enfin ne te rien cacher de mes ambitions et de mes espérances, à toi qui seras mon alte' ego...

L’entretien de Lascars et de Sauvageon se prolong' a pendant une grande partie de la nuit. Nous ne rapporterons point ici ce long entretien. — Il nous suffira de vjir le baron à l’œuvre, de connaître ses plans par leurs résultats, et d’apprendre à nos lecteurs que Sauvageon, a>rès s’être séparé de son ancien maître, chercha vainement le sommeil sur un lit improvisé. L’ex-cabaretier des Lipins - ne pût fermer l’œil ; — d’un côté, les joies de la cupidité satisfaite, de l’autre les plus sombres inquiétudes le /tiraillaient alternativement en sens inverse ; — des mirages séduisants passaient devant ses regards éblouis, puis cédaient la place, sans transition, à des pressentiments de i îauvais augure. Enfin, au moment où l’aube parut, Sai vageon quitta le matelas sur lequel il s’était jeté, et il résuma par ces quelques mots les combats qui venaient de se livrer en lui :

— Sans doute, — se dit-il — je deviendrai puissamment riche ; je crois même que la chose est certaine, nais

hier j’étais tranquille et content, sans ambition et sans inquiétude, tandis que maintenant j’entrevois et je redoute la potence... — Ah ! mieux aurait valu cent fois que le baron ne revint jamais ! — il a besoin de moi, donc il me payera bien, mais je ne m’appartiens plus, je suis sa chose et non plus la mienne, et si j’essayais de lui résister, il n’hésiterait point à me perdre!.. — Bref, j’obéirai, puisqu’il le faut, j’obéirai, quoiqu’à contre cœur, et j’accepterai la richesse en m’elforçant d’oublier la potence !..

Ce même jour, dès le matin, après avoir déjeuné rapidement, Lascars prit un des bateaux de Sauvageon, traversa la rivière, débarqua dans l’île, et trouva le Moulin-Noir encore plus délabré qu’à l’époque où, pendant quelques semaines, il l’avait habité.

Ce qui précède se passait, nous le répétons, seize ou dixhuit mois avant le moment auquel nous reprenons notre récit, c’est-à-dire au mois de septembre de l’année 1778. C’était un dimanche ; — huit heures venaient de sonner et une soirée délicieusement tiède et calme succédait à une chaude journée, éclairée par un soleil d’automne brillant comme le soleil de juillet. Depuis le matin, les parisiens altérés et aflamés s’étaient assis à tour de rôle devant les petites tables du cabaret de Sauvageon Caillebotte, et les canots de Joël Macquart avaient sillonné les eaux transparentes et limoneuses de la Seine ; — puis, peu à peu, chaloupe et yous-vous étaient revenus prendre leur place à l’embarcadère ; — la salle basse du Goujon-Aventureux et la salle de verdure ombragée par les grands tilleuls du bord

de l’eau, avaient perdu successivement presque tous leurs hôtes... Les promeneurs dominicaux reprenaient le chemin de Paris, les uns à pied, les autres dans les carrioles qui les avaient amenés... Bientôt l'intérieur du Cabaret-Rouge ne contint plus que cinq personnes : — trois jeunes parisiens, achevant joyeusement un repas joyeusement commencé, et deux paysans de Bougival, arrosant par d’amples libations un marché qu’ils venaient de conclure.

— Buvons le coup de l’étrier, mes amis, dit un des parisiens — j’oftre une bouteille de vin de Champagne, si toutefois notre hôte en possède... — Oh ! eh ! notre hôte, avez-vous du vin de Champagne?..

— Il y a de tout dans mes caves... — répondit orgueilleusement Sauvageon — je vais vous monter d’un sillery dont vous me direz des nouvelles...

La bouteille au casque d’argent parut sur la table ; — le bouchon sauta. — Le vin était bon ; — il redoubla la gaîté des trois jeunes gens qui se levèrent en chantant pour se mettre en route. Sur le seuil de l’auberge l’un d’eux fit un faux pas et tomba en poussant un léger cri. — On le releva ; il avait le pied foulé ; — la foulure n’était point grave, mais la marche devenait impossible.

— Eh ! bien, mes amis — dit le blessé d’un ton presque gai, — voilà qui se trouve à merveille... — Nous allons partir en voiture... — Justement j’étais fatigué... — notre hôte pourra sans doute nous procurer un moyen de transport... — avez-vous une carriole, notre hôte?., une carriole et un bidet?..

Sauvageon secoua la tête.

— Ni l’un ni l’autre ; — répondit-il — mon métier est

de nourrir et d’abreuver les gens, et non pas de les voiturer. . .

— Ah ! diable !.. — comment donc faire ?..

— 11 ne manque pas de'carriole à Bougival... — reprit le cabaretier — Jean-François, le maraicher en a trois à lui tout seul, sous son hangar.

— Voudra-t-il nous conduire à Paris?..

— Pourquoi pas?., moyennant salaire, bien entendu...

— oui... oui... je crois qu’il le fera tout de même...

— Où demeure Jean-François ?

— A dix minutes d’ici, à droite sur le bord de l’eau...

— une maison isolée, couverte en paille... — ça n’est pas difficile à trouver... — d’ailleurs tout le monde vous indiquera...

— Je vais m’entendre avec ce brave homme... — dit l’un des jeunes gens en quittant le Cabaret-Rouge.

Les deux paysans attablés avaient prêté l’oreille tandis que ces répliques se croisaient, puis, sans prononcer une parole, ils s’étaient regardé en échangeant un hochement de tête significatif. Après une absence d’à peu près une demi-heure, le parisien reparut. Il avait l’air fort déconcerté.

. — Eh ! bien ? — lui demandèrent ses deux compagnons.

— Eh bien ! — répliqua-t-il — pas moyen...

— Jean-François refuse de nous conduire? — s’écria le blessé.

— 11 refuse positivement... — Je suis allé jusqu’à lui offrir deux écus pour sa course, sans rien obtenir ..

— Mais enfin, quelle raison donne-t-il ?

— Il prétend qu’il a peur...

— De quoi ?

— D’être arrêté en route et maltraité par des voleurs... — Il parait qu’on n’ose plus sortir, ici, dès que la nuit devient un peu noire... du moins c’est Jean-François qui l’affirme...

— En vérité — dit brusquement un des parisiens — ce brave homme est fou !.. fou à lier !..

— Eh! eh ! pas déjà tant, mes jeunes messieurs... — répondit une voix enrouée partant du fond de la salle basse.

Cette voix appartenait à l’un des paysans attablés, qui se leva et qui poursuivit :

— Pas déjà tant, que je vous dis !.. — Jean-François a grandement raison ; — à sa place je n’en ferais ni plus ni moins que lui, et quand bien même vous me proposeriez de me mettre en poche un louis d’or, je ne voudrais pas me trouver la nuit sur les routes...

— Toujours par crainte des voleurs ?..

— Dam, oui...

— Ah ! ça, vous croyez donc sérieusement, mon brave, que les bandes de Cartouche et de Mandrin sont ressuscitées?..

— Nenni, da!.. nenni, da !.. — mon jeune monsieur; je ne crois point cela du tout, car au su et au vu d’un chacun, Cartouche et Mandrin ont été roués vifs en place de Grève, voici déjà du temps... — répliqua le paysan — et les scélérats le méritaient bien ; — mais je liens pour trèscertain et parfaitement sur qu’il y a dans le pays, préseq-

tement, une bande tout aussi pire que celles de Mandrin et de Cartouche...

Les trois parisiens se mirent à rire.

— Une bande — s’écrièrent-ils — allons donc !..

L’un d’eux se tourna vers Sauvageon, qui prêtait l’oreille et ne disait mot, et il lui demanda :

— Vous paraissez être un homme de bon sens, mon hôte... — dites-nous donc s’il y a quelque chose de vrai dans ce joli conte à dormir debout !..

Sauvageon se gratta l’oreille, parut notablement embarrassé et ne souffla mot.

— Pourquoi diable, ne répondez-vous point ?.. — reprit son interlocuteur — est-ce que vous ne m’avez pas entendu ?..

— Oh 1 que si, monsieur, que si !.. — grâce à Dieu, je ne suis pas sourd . .

— Dans ce cas, voyons... — Y a-t-il des voleurs? y at-il une bande dans les environs, oui ou non ?..

— Des voleurs... — murmura Sauvageon dont l’embarras redoublait — quelques petits voleurs... — il y a apparence... — je n’oserais soutenir le contraire... de crainte de vous induire en erreur... quant à une bande, je ne le crois guère...

— Le bonhomme Caillebotte ne vous dira rien, messieurs — reprit le paysan qui avait parlé le premier — il a peur de faire du tort à son cabaret et d’épouvanter les pratiques en montrant les choses comme elles sont... — mais il en sait aussi long que nous. ..

— Eh ! bien, mon brave — dit l’un des parisiens — puisque vous en savez si long et que vous n'avez pas d’in-

térêts à compromettre, ayez la complaisance de nous mettre au fait.

— On ne connaît donc rien à Paris, de ce qui se passe? — demanda le paysan.

— Rien absolument... nous, du moins.

— Voyez-vous ça ! — et dire cependant qu’on prétend qu’à la ville les bourgeois sont tous des savants!.. — à quoi que ça sert d’être savant je vous le demande, si - on ne sait point les choses?

— Au fait ! mon brave homme, allez au fait, pour l’amour de Dieu !

— M’y voici...

coup-d’œil rétrospectif.

— Faut vous dire, mes jeunes messieurs — commença le paysan — que le pays tout entier est sans dessus-dessous et pour cause... — Voici bientôt quinze mois que presque chaque nuit, depuis Asnières et Chatou jusque du côté de Meulan, il arrive des malheurs...

— De quels malheurs parlez-vous ? — demanda l’un des parisiens.

— Je parle des malheurs les plus conséquents, causés par des mauvaises gens qui n’ont ni la crainte de Dieu, ni celle des gens du roi... — Les routes et les campagnes ne sont plus sûres, tant s’en faut ! — On pille les maisons isolées... — On arrête les voyageurs surles chemins... — On dévalise en rivière les bateaux marchands. — Bref, comme vous le disiez tout à l’heure, on croirait que Cartouche et Mandrin sont ressuscités, et qu’ils ont choisi les bords de

LES PinATES DE LA SEINE

la Seine, et la Seine elle-même, pour y consommer leurs œuvres diaboliques! — Demandez au compère Caillebotte si tout ce que je vous dis n’est pas vrai... — Malgré sa bonne envie qu’on ne sache rien, je le mets au défi de nier...

Le cabaretier, ainsi mis en demeure, leva ses bras vers le ciel et les laissa retomber d’un air de profond décourament.

— On exagère bien un peu — mnrmura-t-il — mais le fait est qu’il se passe bien des choses qui ne sont point rassurantes...

— Ah ! ça mais — reprit le parisien en s’adressant au paysan — ce que vous racontez là serait de nature à faire admettre l’existence d’une bande organisée et nombreuse.

— La bande existe, mon jeune monsieur, gardez-vous d’en douter... — La preuve, c’est qu’on a vu des pillages commis, la même nuit, à la même heure, dans des endroits éloignés l’un de l’autre de plus de deux ou trois lieues...

— Mais cette bande, où se cache-t-elle ?

— Personne n’en sait rien... — Aussitôt que le jour arrive, les brigands disparaissent comme des fantômes, sans laisser derrière eux le moindre indice qui puisse mettre sur leurs traces...

— On n’a donc opéré, jusqu’à présent, aucune arrestation?

— Aucune. — On n’a même pas réussi à mettre la main sur un seul individu suspect...

— Et la maréchaussée, que fait-elle ?

— Elle se donne à tous les diables ! — les simples soldats redoublent d’activité, ils sont nuit et jour à cheval, par voies et par chemins... Ils battent le pays dans tous les sens, mais c’est comme une fatalité, il suffit qu’ils se trouvent à droite pour que les brigands se trouvent à gauche, et ainsi de suite... Le brigadier en deviendra fou, trèscertainement, et le lieutenant prend la chose si fort à cœur, que lui, qui était gros et gras, ressemble maintenant à un homme qui relève de maladie...

Ces renseignements établissaient d’une manière absolue l’impossibilité de trouver une voiture pour retourner le même soir à Paris. On ne lutte pas contre une terreur aussi bien fondée que celle qui régnait dans tous les esprits à Bougival et aux environs. Les trois jeunes gens tirent contre mauvaise fortune bon cœur; — ils prirent leur parti, et Sauvageon, ne pouvant leur fournir des lits complets, descendit pour eux dans la salle du rez-de-chaussée trois paillasses dont ils s’accommodèrent de leur mieux. Abandonnons ces comparses de'nolre récit, voyons ce qui se passait réellement, allons au fond des choses ; pénétrons enfin un mystère impénétrable en apparence, et plus heureux que les cavaliers de la maréchaussée, déchiffrons une énigme dont nos lecteurs ont en grande partie déjà deviné le mot... Nous allons éclairer pour eux ce qu’ils ne sauraient entièrement comprendre sans nous. Les mystérieux bandits, terreur de la contrée, ou plutôt les Pirates de la Seine, car ce nom devait surtout leur convenir, existaient ailleurs que dans l’imagination effarée des paysans riverains. Le baron de Lascars, sous le pseudonyme de Joël Macquard, était le chef et l’âme d’une poignée de miséra-

blés, aptes à toutes les infamies, habitués à tous les crimes, dignes soldats enfin d’un tel capitaine. Le Moulin-Noir servait de lieu d’asile à cette nichée d’oiseaux de proie. Afin de ne rien laisser dans l’ombre et d’expliquer de quelle manière et dans quel but Roland avait constitué sa bande, il nous faut jeter rapidement un coup-d’œtl rétrospectif sur les faits accomplis depuis la nuit où le vicomte de Gavaroc était tombé, dans une rue déserte d’Aix-la-Chapelle, sous les balles des Capellen, et où le baron de Lascars, traqué par la police, avait pris le nom, la bourse et le passe-port du gentilhomme assassiné, se constituant ainsi pour l’avenir une individualité nouvelle. Riche de cent ou de cent cinquante louis, n’avant aucune crainte d’être reconnu «et démasqué, et bien décidé d’ailleurs à payer d’audace en cas de besoin, Lascars parcourut l’Allemagne pendant quelques mois, fréquentant surtout les villes où le dieu du jeu avait des autels, vivant au jour le jour, tantôt bien, tantôt mal, selon qu’il avait été favorisé ou maltraité par les caprices de la rouge et de la noire... Les hasards de cette existence aventureuse, plus souvent misérable que brillante, le conduisirent à Anvers. Dans cette dernière ville, trahi par le roi de cœur et la dame de pique et se trouvant sans aucune ressource, il eut recours à une escroquerie fort habilement conçue et adroitement exécutée, pour se procurer l’argent qui lui manquait. Malgré le talent hors ligne dont il fit preuve en cette occurrence, il échoua, au moment où il se croyait certain de toucher au but. La police Anversoise mit la main sur lui ; — les juges, ignorant ses antécédents, usèrent d’indulgence à son égard et ne le condamnèrent qu’à trois mois de prison Sous les verrous de la geôle, le

faux Cavaroc se lia d’une étroite amitié avec un malfaiteur hollandais appelé Joël Macquart, qui reconnaissant chez le prisonnier français une brillante intelligence et une résolution à toute épreuve, lui proposa de l’enrôler dans la troupe puissante et prospère des Ecumeurs de F Escaut, association de hardis pirates exerçant leurs déprédations sur le fleuve où d’innombrables navires apportent chaque jour les richesses du monde entier. Lascars accepta avec empressement. Joël Macquart se trouva libre en même temps que lui, il tint sa promesse, et profitant de son influence sur les chefs de la bande, il fit recevoir le Français parmi les affiliés. Lascars étudia avec un prodigieux intérêt les mœurs, les habitudes, les moyens d’action, les ruses merveilleusement ourdies de ces bandits aquatiques dont les déprédations enlevaient chaque année au commerce maritime une somme équivalent à plusieurs millions. Aussitôt qu’il se trouva parfaitement au fait du mécanisme qui faisait mouvoir cette armée de malfaiteurs forte de près de deux mille soldats, il résolut de la quitter et de rentrer en France, non qu’il ne fut satisfait des bénéfices assez importants représentés par ses parts de prise, mais une nature comme la sienne ne pouvait s’accommoder de l’obéissance ; — il fallait à son ambition le commandement suprême et il n’avait aucune chance de l’obtenir jamais sur l’Escaut. Son projet chaudement caressé était d’organiser aux environs de Paris la Piraterie de la Seine et de se mettre à la tête de ces rivaux des écumeurs d’Anvers. En conséquence, et pour se déguiser d’une façon complète, il laissa pousser sa barbe, ce qui devait suffire, en France, à cette époque, pour lui donner l’air d’un étranger ; — il se fit fabriquer un faux

passe-port au nom de Joël Macquart, sujet hollandais, il embaucha un de ses compagnons de piraterie, très-habile constructeur de canots et de chaloupes, il traversa la Belgique avec ce dernier, et tous deux passèrent sans encombre la frontière. Lascars possédait une somme de quelques mille livres, destinée par lui aux premiers frais d’installation de son entreprise. Cette somme lui fut volée dans une hôtellerie borgne où il était descendu en arrivant à Paris ;

— on enleva jusqu’à ses vêtements, et le voleur resté inconnu, ne lui laissa en échange que l’immonde défroque sous laquelle nous l’avons vu se présenter au Cabaret- Rouge. Lascars n’était point en position de porter plainte, et d’ailleurs il savait mieux que personne qu’une plainte fait parfois punir le voleur, mais n’amène que bien rarement la restitution de l’argent dérobé. Il eut un moment de désespoir et de découragement, puis il prit son parti en brave et compta sur sa bonne étoile. L’idée d’établir au Moulin-Noir le quartier-général de la piraterie lui vint à l’esprit, et il accueillit cette idée comme une inspiration lumineuse. Dès le lendemain, laissant à Paris son compagnon il se dirigea vers Bougival, afin de se rendre compte, de visu, des premières dispositions à prendre. Sa joie fut v#e,

— on doit le comprendre — et il lui sembla qu’un rayon de son étoile éclairait le ciel devant lui, lorsque, dans le nouveau maître du Cabaret-Rouge, il reconnut son ancien valet Sauvageon, l’homme qui lui devait tout, l’homme dont il connaissait le passé et qui ferait sans aucun doute profession à son endroit d'un entier dévouement, par reconnaissance d’abord, par intimidation ensuite, si l’intimidation devenait nécessaire. En sa qualité de propriétaire,

de personnage établi, de commerçant pavant patente, Sauvageon, ou plutôt Caillebotte, devenait précieux pour Joël Macquart inconnu de tous dans le pays ; — il lui servait en quelque sorte de caution morale ; — il empêchait les investigations dangereuses de la curiosité de faire incursion dans le passé du nouveau venu. Lascars envisagea d’un seul coup-d’œil ces heureux et probables résultats et bénit le hasard qui le servait si bien. Nous savons déjà comment il s’y prit pour initier Sauvageon à tous ses projets et pour lui proposer une association que le maître du Cabaret- Rouge accepta sans aucun enthousiasme, mais enfin qu’il accepta... 11 nous reste maintenant à dire ce que Lascars fit du Moulin-Noir.

XXY

Le baron s’était toujours dit que, pour éviter de devenir promptement et justement suspect, il fallait donner un prétexte plausible à l’agglomération d’hommes résolus qu’il se proposait d’avoir sous ses ordres. Le meilleur de tous les prétextes était assurément l’installation au Moulin-Noir d’iH) vaste chantier pour la construction des barques de pêche et des canots de promenade. On ne soupçonne point un entrepreneur occupant de nombreux ouvriers et se livrant à une industrie florissante. — La police elle-même, bien loin de se défier de lui, le prendrait au besoin pour auxiliaire contre les dangereux ennemis qu’elle combat. Lascars, nous le savons, avait amené d’Anvers l’homme qui devait être la clef de voûte de son entreprise, l’habile constructeur enlevé à l’association des Ecumeurs de l'Escaut.

Il conduisit au Moulin-Noir cet utile compagnon, puis il parcourut pendant plusieurs jours les rives de la Seine, en remontant du côté de Paris, et en faisant des haltes fréquentes dans ces cabarets borgnes où le vin bleu et l’eaude-vie frelatée trouvaient de fervents appréciateurs. Il y rencontra bon nombre de chenapans employés dans les chantiers des constructeurs d’Asnières, de Chatou, d’Argenteuil, et qui auraient été de bons ouvriers, sans la faiblesse avec laquelle ils cédaient aux entraînements de la fainéantise et de l’ivrognerie. 11 choisit les plus intelligents de ces vauriens, ceux qui gardaient sous léb cendres de la débauche une étincelle d’énergie susceptible d’être ranimée tant bien que mal. Il but avec eux, il profita des épanchements de l’ivresse naissante pour les confesser à leur insu. — Il s’assura qu’ils n’avaient ni moralité ni scrupules d’aucune sorte, et enfin il les embaucha en leur promettant de les faire travailler fort peu, de les payer beaucoup et de les abreuver largement. Il parvint à réunir ainsi un noyau d’une dizaine d’ouvriers, sinon bien sérieux, du moins vraisemblables, et capables de faire à eux dix autant de besogne que quatre hommes de bonne volonté. Nous savons déjà que le travail assidu et productif n’était en aucune façon le but réel de l’entreprise, et d’ailleurs personne ne devait venir contrôler les opérations du nouveau chantier et constater si les résultats de la production étaient proportionnés au nombre des travailleurs. Pourvu que Joël Macquart fabriquât des canots et des chaloupes en assez grand nombre pour satisfaire aux demandes d’achat et de location, cela devait amplement suffire à dérouter toute curiosité dangereuse et à couvrir d'un voile impénétrable les

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véritables opérations de la bande. Une fois son noyau trouvé. Lascars n’interrompit point ses recherches, mais cette fois il les poursuivit à Paris, dans les bas-fonds de la grande ville, où il se mit en devoir de recruter des hommes d'action proprement dits. Il se proposait de ne point dépasser le nombre dedix pour ces soldats du crime. Avons-nous besoin de dire qu’il atteignit facilement ce chiffre? — Paris est fertile en contrastes. — Aujourd’hui comme alors le vice s’y rencontre à chaque pas auprès de l’honnêteté sans tache, et l’infamie y coudoie la vertu... Parmi les coquins d’élite attachés à sa fortune par le baron de Lascars, quatre sont déjà connus de nos lecteurs comme ayant fait partie de la bande des Lapins auxquels ils ont vu jouer un si terrible rôle dans la nuit du 29 mai 1770. — Ces ex-lapins s’appelaient Liseron, Patte- Poule, Casque-à^ Mèche et Landrinet. Huber, le chef des Lapins, n’existait plus depuis trois ans. Une bohémienne interrogée par lui jadis, avait prédit à ce misérable qu’il finirait ses jours dans une position élevée. Hubert croyait fort et ferme à l’accomplissement future de celte prédiction, dont il tirait grande vanité, et qui se réalisa en effet ,*maistout autrement que nesel’imaginait le bandit. Pris en flagrant délit par la police dans une circonstance délicate, il fut jugé, condamné à mort et suspendu par le cou à une potence très-haute, ce qui lui permit de dominer la foule avant de rendre le dernier soupir, ainsi que la prophétie lui avait promis autrefois. Huber était l’âme de sa troupe. — Lui mort elle se débanda, et chacun des lapins tira de son côté, oubliant ce grand principe de toute société qui repose sur des bases solides : — L'union fait la force. Une fois dispersés dans Paris, les lapins cessèrent

d’être redoutables, ou du moins devinrent faciles à détruire.

— Ils succombèrent presque tous en peu de temps et disparurent l’un après l’autre, ceux-ci pendus, ceux-là envoyés à Brest ou à Toulon, ou bien embarqués pour les colonies. Les quatre que nous avons cités plus haut survivaient à peu près seuls lorsque Lascars les rencontra, et, sachant de quoi ils étaient capables, puisqu’il les avait vus à l’œuvre, s’empressa de les embaucher. Ce ne fut pas une petite affaire que l’appropriation du Moulin-Noir à sa destination nouvelle. — 11 fallut pour ainsi dire le convertir en caserne, et restaurer du haut en bas les vastes salles, ouvertes à tous les vents, destinées à servir de dortoirs ou plutôt de chambrées aux Pirates de la Seine. Il fallut en outre se procurer immédiatement les moyens de coucher et > de nourrir vingt-deux personues, car tel était le nombre des hommes, y compris Lascars et le constructeur hollandais.

Tout cela coûta très cher. — Or, nous savons que le baron dépouillé des quelques milliers de livres qu’il apportait d’Anvers, ne possédait pa^ une obole. Gomment s’y prit-il donc pour subvenir à des dépenses de première nécessité, et qui ne pouvaient point se remettre v Ce fut la chose du monde la plus simple ; — il eut retours à Sauvageon, et, malgré la promesse- formelle faite à ce dernier de ne le point mettre dans le cas d’exposer la moindre partie de sa fortune, il lui fit comprendre qu’il ne pouvait se dispenser de fournir des fonds, lesquels lui seraient restitués religieusement avec de forts intérêts aussitôt que la bande commencerait ses opérations et que ces opérations donneraient des résultats pécuniaires. Sauvageon déplora son malheureux sort et maudit in petto avec une extrême amer-

turae le retour de Lascars, mais il n’osa refuser d’obtempérer à une demande qui ressemblait très-fort à un ordre. Il donna donc ses économies, en versant cent fois plus de larmes qu’elles ne renfermaient de louis d’or.

— Hélas! hélas!... murmurait-il, — toi qui m’est si cher, mon pauvre argent, voilà que lu t’en vas!... Hélas! hélas!... te reverrai-je jamais?... — Tu pars, et mon cœur t’accompagne...

Sauvageon, d’ailleurs, avait tort de se désoler. Deux mois après l’installation de la troupe au Moulin-Noir, le pillage d’une riche maison de campagne, voisine de Chatou, inaugura la guerre déclarée par les pirates de la Seine à la société, et mit une somme considérable entre les mains de Joël Macquart. Une partie de cette somme servit à rembourser le maître du cabaret rouge, qui vit revenir son argentchéri accompagné d’une prime satisfaisante. A partir du jour et de l’heure de cette restitution, Sauvageon appartint de cœur et d’âme à son ancien maître, et fit profession à son égard d’un dévouement qui ne devait pas se démentir. Sa position de propriétaire d’un cabaret bien achalandé, lui permit de rendre à l’association de nombreux et importants services. Il attira chez lui, plus que jamais, par un redoublement d’égards, de politesse et de petits verres de liqueurs fines, les cavaliers de la maréchaussée ; — il capta leur confiance de la manière la plus absolue, et, sous le prétexte d’une curiosité bien naturelle, il se fit mettre au courant par eux chaque jour, de la direction que la force publique comptait prendre, la nuit suivante, en poursuivant les mystérieux et insaisissables bandits. Munis de ces précieux renseignements, que Caillebotte s’empressait de

transmettre à Joël Macquart, les pirates de la Seine suivaient une direction toute opposée et évitaient avec certitude les mauvaises chances d’une rencontre. A son double métier de constructeur de canots et de chef de bande, Roland de Lascars réunissait une troisième industrie, fort humble en apparence, mais qui cependant, ne laissait pas d’être lucrative et de lui procurer de beaux bénéfices. On sait que, de tout temps, le fleuve qui roule à travers Paris ses eaux calmes, a servi de domaine et de lieu d'asile à une étrange et dangereuse population d’êtres malfaisants, de rongeurs affamés, que le peuple, dans son langage pittoresque, appelait et appelle encore les Rats de Seine. Ce titre générique de Rats de Seine désigne les petits bandits aquatiques, les fraudeurs de droits, les contrebandiers, les ravageurs, les pilleurs (T épaves, et tous ces gens enfin qui vivent de vols commis sur les bateaux chargés de bois, de pièces de vin, de lingots de cuivre et de feuilles de plomb. Lascars avait monopolisé le recel à l’endroit de ces innombrables gibiers de potence. Il achetait en bloc les produits de leurs déprédations qu’il emmagasinait dans les caves du Moulin-Noir, puis, lorsqu’un certain temps s’était écoulé, il chargeait de ces dépouilles une barque d’honnête apparence et la dirigeait vers Paris, où s’écoulaient, avec un bénéfice de trois cents pour cent les marchandises dérobées. En avant du Moulin-Noir, nous le savons, s’étendait sur la rivière une large estacade dont les pilotis chancelants, rongés à demi par les mousses vertes, élevaient au-dessus de l’eau leurs têtes sombres. Pendant les premières semaines de son installation, Lascars avait employé chaque nuit les pirates à un grand travail dont l’achèvement le

remplit d’une joie vive et d’un légitime orgueil. Une sorte de havre invisible, suffisamment large et profond de plusieurs pieds, fut pratiqué sous l’étage inférieur du moulin. Grâce à un mécanisme simple et ingénieux, un certain nombre des pilotis de l’estacide se déplaçaient à l’aide d’une pression légère et laissaient libre un passage suffisant pour amener une chaloupe de forte taille dans le havre dont nous venons de parler. Lascars se proposait de faire de ce havre l’entrepôt de la piraterie, et d’y cacher à tous les regards , les canots d’expédition qu’il allait faire construire, et qui devaient être des bateaux plats, peints en noir de manière à glisser inaperçus dans les ténèbres, et assez grands pour contenir une quinzaine d’hommes. Ces travaux préléminaires conduits à bonne fin. les expéditions avaient commencé et s’étaient succédées presque sans relâche. Ainsi que nous avons entendu le paysan de Bougival attablé dans la salle basse du Cabaret-Rouge le dire au jeune parisien qui cherchait vainement une voiture pour ses compagnons et pour lui-même, chaque jour la terreur grandissait sur les rives de la Seine, car chaque nuit la bande des invisibles commettaient quelque nouveau crime. On n’entendait parler dans le pays que de châteaux attaqués à main armée et dévalisés depuis les caves jusqu’aux greniers; — il n’était bruit que de fermes pillées, et de tortures infligées par des bandits masqués et étrangement vêtus, pour forcer de malheureux paysans à découvrir l’endroit où ilsavaient caché leur argent.

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