UNE SOIRÉE AU MOULIN-NOIR
Ainsi que nous l’avons dit au début de la troisième partie de ce livre, le mois de septembre commençait. Nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner au Moulin- Noir, au moment où dix heures venaient de sonner au clocher de Bougival. — La température était tiède, le ciel était pur ; et la lune dans son plein, surgissait à l’horizon et répandait sur les eaux paisibles et sur les grands saules de la rive, des flots de clarté bleuâtre qui donnent aux objets une apparence quasi-fantastique. La masse sombre et pittoresque du vieux moulin, encore ensevelie dans l’obscurité, formait un contraste frappant avec ses alentours éclairés vivement. Les nuits de pleine lune, lorsque de gros nuages ne venaient point obscurcir le firmament, étaient des nuits de repos pour les Pirates de la Seine. Lascars, excellent capitaine de bandits, n’aurait pour rien au monde exposé ses hommes au péril, certain d’être dépistés et suivis, après une expédition heureusement accomplie. Il lui fallait, pour battre en retraite en emportant avec lui son butin, il lui fallait, disons-nous, ces ténèbres profondes au sein desquelles tout disparaît, tout se confond, tout s’efface, sous un voile impénétrable. Quelques-uns des Pirates avaient regagné les lits, ou plutôt les hamacs disposés pour eux le long des murailles de la grande salle du moulin ; d’autres, étendus au dehors sur la berge gazonnée, dans les attitudes nonchalantes de véritables lazarones napolitains, fumaient en comptant les étoiles, causaient entre eux à voix basse, ou
fredonnaient quelques refrains de Ponts-Neuf et de chansons populaires. Lascars, assis sur un point plus élevé, fixait ses regards vers l’autre rive de la Seine et semblait absorbé dans une sérieuse méditation. Deux heures à peu près avant ce moment, le maître du Cabaret-Rouge avait fait parvenir au Moulin-Noir un avis important. On avait vu passer sur la route, dans la journée, des fourgons et des carrosses se dirigeant du côté de Saint-Germain, et Sauvageon croyait pouvoir affirmer que ces équipages appartenaient à monsieur d’Hérouville et se rendaient au château de Port-Marly, où sans doute le marquis allait passer quelque temps. Lascars s’était senti frissonner d’une joie farouche en entendant prononcer le nom de Tancrède, — en se disant qu’il allait voir enfin à portée de sa vengeance, l’homme qu’il poursuivait depuis si longtemps d’une haine implacable. Si véritablement le marquis, conduit par sa mauvaise étoile, venait habiter le château de Port-Marly, rien ne semblait en effet devoir le soustraire aux entreprises de son ennemi... Le chef des Pirates de la Seine disposait de forces suffisantes pour mettre à sac la maison la plus forte et la mieux défendue, et pour ensevelir sous des ruines fumantes le cadavre du gentilhomme dont il s’était juré de prendre la vie. Lascars avait voulu s’assurer sans retard de l’exactitude des renseignements donnés par Sauvageon. Liseron, son lieutenant, son bras droit, était parti pour Port-Marly avec des instructions détaillées. — Il ne devait revenir qu’après avoir vérifié les faits que le chef tenait à connaître d’une manière positive. Parti du Moulin-Noir à huit heures, Liseron n’avait point encore reparu. Lascars l’attendait avec une impatience grandissant de minute en
minute, et ses yeux se fixaient sans relâche sur la rive opposée.
— J’aurais mieux fait d’aller moi- même! — murmuraitil en proie à une fébrile agitation — j’aurais dû me souvenir du proverbe qui dit : — Si lu veux , va ! — Si tu ne veux pas, envoie !
Quelques minutes s’écoulèrent encore, puis le baron fit un brusque mouvement. Ses yeux habitués, à percer les demi-ténèbres d’une obscurité transparente, venaient d’entrevoir une forme vague, descendant la berge qui lui faisait face. Il lui sembla qu’un 'Canot se détachait de cette berge, et bientôt les clartés de la lune, se reflétant dans le sillage comme des rayons d’argent, lui prouvèrent qu’il ne se trompait pas et qu’une légère embarcation traversait le fleuve et se dirigeait en ligne directe, vers le Moulin-Noir. Au bout d’un instant il lui fut possible d'entendre le bruit faible des avirons frappant l’eau de seconde en seconde avec une irréprochable régularité ; — ce bruit devint de plus en plus distinct et enfin le canot, dirigé par une main habile, s’engagea parmi les pilotis de l’estacade. Lascars se leva.
— Est-ce toi Liseron ? — demanda-t-il d’une voix assourdie à dessein.
— Oui, maître... — répondit le nouveau venu en se mettant en devoir d’amarrer sa barque au poteau...
Presque en même temps le lieutenant des Pirates de la Seine gravit le tertre au sommet duquel se trouvait Lascars. Ce dernier ne jugea point convenable de l’interroger en cet endroit, — il lui fit signe de le suivre et, rentrant dans le Moulin-Noir, il gagna la petite chambre que nous
connaissons déjà et qui ne s'était en aucune façon modifiée depuis que nous en avons franchi le seuil, à l’époque où le baron tendait les pièges où devait se prendre Pauline Talbot. Une petite lampe supportée par un guéridon de bois de chêne répandait sa lueur douteuse sur les boiseries sombres. Lascars s’assit. — Liseron se tint debout devant lui. Le lieutenant était un homme d’une quarantaine d’années, petit plutôt que grand, d’une apparence chétive et d’une figure intelligente et douce. 11 paraissait difficile, lorsqu’on le voyait pour la première fois, de lui supposer une forte dose d’énergie. — Son costume, très-simple, était à peu de chose près celui des ouvriers des ports de Paris et consistait en une chemise de couleur, un bonnet dè laine, un pantalon de toile écrue et une veste ronde en gros drap bleu à boutons de cuivre. Ainsi vêtu, Liseron semblait le plus inoflfensif des êtres créés, et personne au monde n’aurait soupçonné que cette enveloppe pleine de bonhomie cachait un dangereux bandit. En pénétrant dans la chambre du chef, Liseron ôta respectueusement son bonnet de laine, rayé de blanc, de rouge et de bleu.
— Tu as été bien longtemps absent... — lui dit Lascars d’un ton de reproche.
— Impossible de revenir plus vite, maître !... — répliqua le lieutenant — il m’a fallu entrer dans un cabaret de Port-Marly et boire avec des pêcheurs qui n’avaient pas grand chose à m’apprendre... — par bonheur, au moment ou de guerre lasse, j’allais battre en retraite, assez mal renseigné, un jardinier du château est entré dans l’auberge .. — Je me suis remis à boire avec lui, et vous pen-
sez bien que tout cela m’a pris du temps... mais enfin, grâce au ciel, ce n’est pas du temps perdu.
— Ainsi, tu sais?...
— Tout ce que vous m’aviez dit de savoir...
— Le marquis d’Hérouville?
— Est arrivé au château cette après-midi...
— Seul?...
— Non pas... — il avait avec lui la marquise sa femme, ses enfants, et un grand train de chevaux et de domestiques... — il paraît que ce sont des gens immensément riches...
— Ah ! — s’écria Lascars — le marquis d’Hérouville est marié !...
— Oui, maître, — répondit Liseron — il a même deux petits garçons, beaux comme le jour, s’il faut s'en rapporter à ce que disent le jardinier et les paysans...
— Et la marquise?
— Oh ! la marquise ! — les gens de Port-Marly prétendent qu’elle ressemble aux tableaux des saintes vierges qui sont dans les églises... — quand elle vient au château, ce qui n’arrive pas souvent, l’argent coule de ses mains comme l’eau d’un crible... aussi, on l’adore, et le pays est dans la joie de son arrivée... — On doit illuminer demain soir toutes les maisons et venir en troupe au château avec des violons et des petites (lûtes afin de donner une aubade à la marquise...
Lascars se frotta les mains, et ses lèvres ébauchèrent un sourire d’une expression indéfinissable.
— Ah ! marquis d’Hérouville — murmura-t il d’une voix très-basse et comme se parlant à lui-même — vous
avez une femme jeune et belle et deux beaux enfants ! — ah ! vous êtes un heureux époux et un heureux père ! — tant mieux ! — me venger sur vous seul aurait été trop peu !
Puis il reprit d’un ton plus haut :
— Le séjour du marquis et de sa femme au château doitil être de quelque durée ?
— Le jardinier affirme que ses maîtres ne retourneront à Paris que vers la (in du mois de novembre...
Lascars se frotta les mains de nouveau.
— S’il en est ainsi — se dit-il — rien ne me presse ! — je puis prendre mon temps — j’ai près de trois mois pour agir...
— Etes-vous satisfait de mes renseignements, maître? — demanda Liseron après un silence.
— Ils sont tels que je pouvais les souhaiter... — répondit Roland — mais il est d’autres choses encore que je tiens à connaître, et que sans doute tu ignores...
— Lesquelles ?
— Le nombre des domestiques, par exemple...
Le lieutenant prit une physionomie triomphante.
— Justement je sais cela ! — répliqua-t-il — j’ai bien pensé que c’était pour vous et pour nous une chose fort intéressante, et je me suis informé adroitement...
— Bravo ! — s’écria Lascars — ami Liseron, tu penses à tout et je puis te promettre que tu iras loin ! — Eh ! bien, voyons, parle... — je vais écrire sous ta dictée...
Le baron prit en effet une feuille de papier, sur laquelle il reproduisit les indications du lieutenant, à mesure que ce dernier les donnait. Liseron reprit :
— 11 y a au château, présentement deux valets de chambre, trois valets de pied, deux cochers, un maître d’hôtel, un cuisinier, trois hommes d’écurie, deux jardiniers et deux femmes de chambre, sans compter les filles de bassecour...
— Ce qui fait un total de quinze hommes, y compris le marquis... — murmura Lascars — diable ! — si tout ce monde était sur ses gardes et bien armé, ce serait une garnison respectable !...
— il est probable — ajouta-t-il en s’adressant à Liseron — que les cochers, les palefreniers et les jardiniers ne couchent point dans l’intérieur même du château.
— Gela me semble, en effet, probable...
— Tu ne sais rien de positif à cet égard ? „
— Asolument rien. — Je n’ai pas cru devoir m’enquérir tout d’abord de ces détails, dans la crainte de me rendre suspect ; car enfin il est peu naturel que la simple curiosité d’un passant le pousse à questionner ainsi sans motifs à propos de choses qui ne le regardent pas...
— Tu as eu complètement raison ! — répondit Lascars, j’approuve sans réserve ta prudence et je n’ai que des éloges à te donner pour la manière dont tu viens d’accomplir ta mission diplomatique.
Le lieutenant se retira, gonflé de joie et de vanité par les louanges de son capitaine. Ce dernier, resté seul, murmura lentement avec une expression de joie effrayante :
— Je te tiens donc à la fin, marquis d’Hérouville ! — cette fois tu ne m’échapperas plus et tu sauras bientôt comment je me venge !...
XXYII