‹ Les pirates de la SeineChapitre 23 sur 37 · CAPITAINE ET LIEUTENANT · texte numérisé non relu

CAPITAINE ET LIEUTENANT

Pendant toute la journée du lendemain, le baron ne quitta pas le Moulin-Noir. Lorsque la nuit arriva, il s’assit au sommet de ce même tertre sur lequel nous l’avons vu, la veille, immobile et attentif pendant de longues heures, et, de même que la veille, il tourna ses regards vers l’horizon qui s’étendait à sa droite, c’est-à-dire du côté de Saint-Germain. Bientôt de vives clartés s’élevèrent au-dessus de Port-Marly, et rougirent le ciel comme les reflets d’un incendie. — En même temps, malgré la distance, on entendit éclater des coups de feu, et retentir de longues clameurs. Ces clartés provenaient des feux de joie allumés par les gens du village; — ces clameurs étaient des cris d’enthousiasme, accompagnés de décharges de vieux mous- . quels, selon la coutume invariable des paysans qui ne savent manifester leur allégresse que par les tapages les plus formidables. Lascars. ne se trompa point à la nature des bruits qu’il entendait et des lueurs qui frappaient ses yeux.

— Conrage, manants et vassaux ! — murmura-t-il avec amertume. — Acclamez vos seigneurs ! — prouvez-leur à la fois votre bassesse et votre amour en allumant des fagots entassés!... — Criez à perdre haleine : — Vive le marquis ! vive la marquise ! brûlez de la poudre, manants ! faites du bruit ! réjouissez-vous !... Un jour viendra, et ce jour est proche, où ce sera mon tour de célébrer la bienvenue des maîtres du château ! alors, comme aujourd’hui, des clartés illumineront l’espace ! — des clameurs et des

coups de feu retentiront encore !... — Mais l’incendie remplacera les feux de joie ! — mais les mousquets porteront des balles ! — mais les hurlements de rage et de mort prendront la place des cris de tendresse ! — Patience I patience, paysans! patience aussi, marquis d’Hérouville !... — Je vous promets une nuit de fête dont le souvenir ne s’effacera jamais !

En prononçant ces odieuses paroles, d’autant plus effrayantes dans sa bouche qu’avec un homme tel que lui l’exécution devait suivre de près la menace, Lascars s’était levé lentement... — Sa main s’étendait vers Port-Marly avec un geste de malédiction ; — il ressemblait au génie du mal revêtu d’une forme humaine et méditant une œuvre infernale. Peu à peu les flammes lointaines s’éteignirent ; — les détonnations cessèrent de se faire entendre. — L’horizon redevint calme et silencieux... Lascars se prit à sou-'' rire.

— Allons — reprit-il — c’est fini!... — Bonne nuit, marquis d’Hérouville ! — vivez heureux, dormez en paix, faites de beaux rêves, jusqu’à l’heure prochaine où je me chargerai de vous réveiller.

La lune se levait au loin, derrière Paris. — La Seine et le paysage de Bougival restaient encore dans l’ombre, mais les hauteurs de Luciennes, les arceaux élégants de l’aqueduc de Marly, et les futaies séculaires couronnant la terrasse de Saint-Germain, commençaient à s’éclairer. Le baron appela son lieutenant.

— Maître — demanda ce dernier — qu’y a-t il et que me voulez- vous?

— Pais préparer sur-le champ le petit canot — répondit Lascars.

— Vous quittez l'ile ce soir, maître?

— Oui.

— Seul ?

— Tu m’accompagneras.

— Faut-il prendre des armes ?

— Des pistolets de poche en cas de besoin, voilà tout... — Il ne s’agit point d’une expédition.

— Suffit, maître... — Entendre, c’est obéir I...

Liseron s’éloigna pour exécuter les ordres du chef

des Pirates ; — son absence ne dura que quelques minutes.

— Maître — dit-il en revenant — le canot est paré.

Lascars et son lieutenant prirent place dans la légère

embarcation qui ne pouvait contenir que deux hommes et qui, poussée par des ayirons vigoureux, ridait à peine, dans sa course rapide, la surface de la Seine. Ce canot, peint en blanc, portait ce mot : l'Âquilon, tracé en lettres rouges au-dessus du gouvernail, et jamais nom ne fut mieux mérité. Le baron s’assit à l’arrière et saisit la barre. — Liseron prit les rames et demanda :

— Où allons-nous ?

— A Port-Marly... — répondit Lascars.

Les avirons frappèrent l’eau ; — le canot bondit comme un cheval de sang à qui son jockey rend brusquement la main, et se mit à glisser sur le fleuve aussi vite qu’un souffle de la tempête. Au bout d’un quart-d’heure de cette allure impétueuse, le capitaine et le lieutenant mettaient pied à terre à une faible distance du village de Port-Marly,

puis, après avoir amarré le canot à une grosse pierre, ils gravissaient la berge escarpée et se trouvaient sur la route, presque en face des grilles du château. A la droite et à la gauche des pilastres de cette grille, deux vastes brasiers mal éteints fumaient encore, et, lorsqu’un souffle de la brise nocturne en agitait les cendres, des gerbes d’étincelles s’en échappaient avec des pétillements bizarres.

— Voilà ce qui reste des feux de joie ! — murmura Liseron.

Lascars jeta les yeux à travers la grille, sur le bâtiment seigneurial qui s’élevait, fier et imposant, au centre d’une véritable forêt de vieux ormes et de tilleuls énormes.

— Un jour — répondit-il — et ce jour n’est pas loin, les passants effarés diront, en contemplant des décombres noircies et des pans de murs écroulés : — Voilà ce qui reste du château de Port-Marly !...

— Parlez-vous sérieusement, maître?... demanda le lieutenant.

— Oui, pardieu !

— Diable ! il paraît que, cette fois, nous ferons les choses en grand!...

— Oui... oui... Je te le promets, nous ferons les choses en grand ! Je ne veux pas qu’il reste pierre sur pierre de celte demeure odieuse !

— Peste! le jour, ou plutôt la. nuit, où le coq rouge chantera sur ces toits pointus, ce sera un beau spectacle pour les spectateurs qui n’auront rien à craindre et rien à perdre.

— Ah ! — s’écria Lascars avec une véritable ivresse —

c’est pour moi... c’est pour moi surtout, que le spectacle sera beau !

— Maître... — murmura Liseron.

— Eh bien ?

— Me permettez-vous de parler en toute liberté?..

Lascars fit un signe affimatif.

— M’est avis, poursuivit le lieutenant — que dans la présente affaire — il y va pour vous de grands intérêts, d’une nature particulière et personnelle, et que votre part légitime d’un fort gros butin est en ce moment la chose du monde qui vous préoccupe le moins.

— Que supposes-tu donc? demanda le baron en riant.

— Je crois voir au fond de votre âme une haine vigoureuse et sans merci... — Le marquis d’IIérouville a dû vous offenser mortellement, et vous avez soif de vengeance... — Ai-je bien deviné, maître, ou ne suis-je qu’un sot?...

— Tu n’es point un sot... — répondit Lascars. — Ton coup-d’œil est juste, ami Liseron, et tu vois clairement les choses.

— Puisqu’il en est ainsi — s’écria le lieutenant, tout fier de sa perspicacité — comptez sur moi comme sur vousmême... — Je connais la vengeance et je l’aime.... — Je vous servirai bien...

— J’y compte...

— Présentement, que voulez-vous faire? — Nous ne pouvons guère, à nous deux, attaquer le château, exterminer les habitants et mettre le feu aux quatre coins de l’édifice... — Cependant, si par hasard la chose vous semblait

convenable et si vous me disiez : — Ën avant ! — foi de Liseron, je ne bouderais pas à la besogne et je vous répondrais : — Allons-y ! — nous ferons de notre mieux !

— Ah ! ça, me crois-tu fou? — répliqua vivement Lascars — et deviens-tu fou toi-même ?... — Je te répète que, cette nuit, il ne s’agit point d’une entreprise hasardeuse, ou plutôt impossible. — Je voudrais seulement trouver le moyen de reconnaître la position et de me mettre à même de combiner mon plan...

— Voulez-vous vous introduire dans le parc?

— Oui.

— Eii bien ! il me semble que c’est facile.

— Comment?

— 1 Ces pilastres cannelés sont ni plus ni moins commodes que des escaliers. — Il y a place pour les pieds et pour les mains. — Faites-moi signe et je me charge avant une minute, d’escalader le haut de la grille.

Lascars haussa les épaules.

— Il parait que j’ai dit une sottise, — murmura Liseron.

— Oui, certes, tu as dit une sottise, — répondit Roland — mais je t’excuse de grand cœur car c’est l’excès de zèle qui te faisait parler. — Escalader la grille est facile en effet, mais ce serait un acte insensé I

— Pourquoi?

— La lune éclaire cette route presque comme en plein jour.

— Qu’importe, puisque la route est déserte.

— D’un instant à l’autre elle peut cesser de l’être. — Ne vois-tu pas d’ailleurs ces deux pavillons, cachés sous

260 LES PIRATES DE tA SEINE

les arbres à droite et à gauche de l’avenue. — Ils sont certainement habités par des gardes, et pour peu que ces gardes soient vigilants, tu recevrais un coup de fusil avant d’être descendu dans le parc.

— Diable I je ne pensais pas à cela.

— Quand on tient au succès, reprit Lascars, — il faut réfléchir avant d’agir ! — ce n’est pas tout encore. — Regarde le château. — Trois des croisées de la façade sont éclairées. — Il suffirait d’écarter un rideau pour t’apercevoir, et d’ouvrir une fenêtre pour donner l’alarme..

Le dialogue en était là entre Lascars et son lieutenant lorsqu’un bruit de roues se fit entendre à quelque distance sur les pavés disjoints de la route; — à ce bruit se joignaient des claquements de fouets et des murmures de voix.

— Le diable emporte les passants qui viennent nous déranger ! — s’écria Liseron.

— Le grand chemin du roi appartient à tout le monde — répliqua philosophiquement Lascars ; — il est inutile qu’on nous voie ici, ajouta-t-il — mettons-nous à l’abri.

Les deux hommes regagnèrent la berge et s’accroupirent derrière le talus. Trois tombereaux attelés de chevaux pesants et conduits par des charretiers ivres qui juraient et trébuchaient à chaque pas, défilèrent sous leurs yeux. Lorsque ces charrettes se furent suffisamment éloignées, Lascars et Liseron quittèrent leur retraite.

— Il me vient une idée, — dit le baron.

— Elle ne saurait manquer d’être bonne ! — répliqua, non sans quelque courtisan nerie le lieutenant — voyons votre idée, maître, voyons votre idée.

— Le parc du château est vaste et s’étage, derrière les

bâtiments, jusque sur les collines qui nous font face, — reprit Lascars — quittons la grande route — , suivons le mur de clôture, et ce sera jouer de malheur si nous ne trouvons /point moyen d’accomplir, facilement et sans risque, une escalade qui, dans l’endroit où nous sommes, est compromettante et dangereuse.

Liseron approuva chaudement l’idée et suivit Lascars .qui s’engagea dans un étroit sentier côtoyant le mur d’enceinte. De toutes parts les branches énormes des vieux arbres débordaient ce mur, formaient une voûte verdoyante au-dessus du sentier, et rappelaient au baron le châtaignier gigantesque du jardin des Capellen à Aix-la- Chapelle.

l’allée sombre.

Lascars et Liseron suivirent pendant deux-cent-cinquante ou trois cents pas le sentier légèrement montueux dans lequel nous les avons vus s’engager ; — ils cheminaient d’un bon pas et sans échanger une parole.

— Maître, — dit Liseron tout à coup, en ralentissant son allure.

— Eh bien ? demanda Lascars. Qu’y a-t-il?

— A l’endroit où nous voici, reprit le lieutenant — la muraille n’est pas très-haute, voulez-vous que je vous fassse la courte échelle ? - vous grimperez sur mes épaules et vous atteindrez le chaperon en un clin-d’œil.

— Et toi ? — demanda le baron — comment monteras-tu ?

— Vous me tendrez la main et vous me hisserez jusqu’à vous.

— Gela pourra se faire si nous ne trouvons pas d’autre moyen de pénétrer dans l’enceinte, mais il me paraît invraisemblable qu’un parc aussi vaste n’ait aucune issue sur la campagne, marchons encore.

— Marchons tant que vous voudrez, maître, — nous avons devant nous toute la nuit.

Les prévisions de Roland ne tardèrent point à se réaliser. — Les deux rôdeurs nocturnes arrivèrent près d’une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille pour le service des jardiniers et des gardes-chasses. Le baron fit halte.

— Tu vois que je ne me trompais point, dit-il à Liseron. — As-tu dans ta poche ce qu’il faut pour ouvrir cette , porte ?

— Toujours ! — je ne marche jamais sans mes petits instruments ; je vais dire deux mots à la serrure, et je réponds du succès, à moins que des verrous intérieurs n’aient été poussés, auquel cas je ne puis rien.

Tout en parlant Liseron tira des profondeurs de sa poche un outil en fil de fer, bien connu des voleurs avec effraction, et à peu près semblable à un crochet recourbé. Il introduisit cet outil dans la serrure, comme il eut fait d’une clef ; — le pêne joua dans la gâche aussitôt, sans opposer la moindre résistance, et la porte s’ouvrit avec un gémissement lugubre.

— Ah diable ! — murmura Liseron — voilà des gonds rouillés auxquels je promets une goutte d’huile si nous devons venir souvent par ici.

— Suis-moi, — dit Lascars en pénétrant le premier dans le parc — et referme la porte derrière nous.

Cet ordre fut exécuté et nos personnages se trouvèrent dans une allée sombre et majestueuse, presque semblable à la nef d’une cathédrale. — Les troncs , rugueux d’une double rangée de tilleuls trois fois centenaires s’alignaient à droite et à gauche, ainsi que des piliers gigantesques. Au-dessus de ces colonnes végétales, à une grande hauteur, les branchages arrondis formaient la voûte. Sous ces dômes verdoyants, dont la nature avait fait tous les frais, régnaient le silence et l’obscurité. — Çà et là, par une éclaircie du feuillage, se glissait un rayon égaré de la lune, pâle flèche d’argent tombant jusqu’au sol et rendant les ténèbres environnantes encore plus opaques. A l’extrémité de l’allée obscure se voyaient, ou plutôt se devinaient les bâtiments du château, à demi plongés dans les ombres nocturnes. Ce fut de ce côté que se dirigea Lascars, suivi pas à pas par Liseron. Tous deux atteignirent un endroit où l’avenue qu’ils suivaient se trouvait coupée à angle droit par une seconde avenue, selon la mode des jardins à la française dessinés par Le Nôtre, dont on retrouve dans le parc de Versailles les grandioses conceptions. Le baron allait passer outre, lorsqu’il sentit la main de son lieutenant se poser sur son bras. — Il se retourna en murmurant :

— Que me veux-tu ?

Liseron effleura de ses lèvres l’oreille de Lascars, et répondit, d’une voix faible comme un souffle :

— Arrêtez-vous, maître, et surtout parlez bas.

— Pourquoi? — reprit Lascars étonné.

— Nous ne sommes plus seuls.

Le baron tressaillit.

— Tu crois? balbutia-t-il.

— J’en suis sûr ; — regardez et écoutez.

En même temps Liseron indiquait du geste l’avenue latérale se croisant avec celle où il se trouvait avec son chef. Roland écouta avec attention, et, au bout d’une ou deux secondes, il lui sembla que le bruit presque indistinct de pas légers, foulant le sable et froissant les feuilles mortes, arrivait jusqu’à lui. Ses regards interrogèrent avidement les ténèbres, et bientôt il lui fut impossible de conserver l’ombre d’un doute ; — un de ces rayons de lune, dont nous avons parlé tout à l’heure, se glissait par une éclaircie et formait dans les ténèbres une pâle traînée de lumière. — Soudain, deux formes humaines traversèrent cette zone vaguement éclairée et disparurent aussitôt après; mais le baron avait eu le temps de distinguer une femme en robe blanche, appuyée sur le bras d’un homme, dans une attitude gracieuse et tendre. Cet homme et cette femme se rapprochaient insensiblement de Lascars.

— En vérité — murmura ce dernier — * mon lieutenant est un précieux compagnon !.. — ses yeux et ses oreilles sont incomparables et valent ceux des Indiens peaux-rouges !.. — sans lui je n’aurais rien entendu !..

Pour la seconde fois, Liseron se pencha vers Roland.

— Maître — lui dit-il — ne restons pas là... — la plus légère brise pourrait écarter le feuillage et laisser arriver jusqu’à nous quelque rayon égaré qui nous trahirait...

Le conseil était sage. — Lascars ne fit aucune difficulté de le suivre, et, quittant l’avenue, il alla se mollre en embuscade derrière un tronc d’arbre assez gros pour abriter

Liseron en même temps... Quelques secondes s’écoulèrent. — L’horloge du château et celle- du clocher de Port-Marly se mirent à sonner toutes deux à la fois onze heures du soir. Le bruit des pas sur le sable de l’allée se rapprochait et devenait de plus en plus distinct... — Les promeneurs allaient effleurer l’arbre qui servait de cachette aux deux bandits.

— Quels sont ces gens ? — ^e demandait Lascars — une jolie femme de chambre, peut-être, au bras d’un galant valet de pied... — Oui, c’est probable... c’est même certain, car le marquis d’Hérouville et sa femme doivent reposer depuis longtemps.

La réponse à la question que Roland se posait en ces termes ne se fit point attendre.

— Cette nuit est bien belle, n’est-ce pas, mon amie? dit à sa compagne l’invisible cavalier, en passant à quelques pas du baron — l’air se fait tiède pour nous étreindre, l’obscurité nous enveloppe et nous caresse !.. — les nocturnes parfums des fleurs et des gazons montent vers nous ! de toutes les douces choses de ce monde, la solitude à deux, quand on s’aime comme nous nous aimons, n’estelle pas la plus douce ?..

Trop émue, sans doute, pour parler, celle à qui s’adressait ces tendres paroles n’y répondit qu’en s’appuyant avec plus d’abandon sur le bras amoureux qui la soutenait en l’enlaçant, puis le couple inconnu continua lentement sa route, en laissant derrière lui cette senteur enivrante qui s’exhale de la chevelure et des vêtements d’une femme jeune et belle. Personne, en ce moment, n’aurait pu jeter les yeux sans épouvante sur le visage de Lascars, si la

clarté du jour avait éclairé ce visage. Les traits décomposés du gentilhomme offraient une expression hideuse; — la haine faisait trembler ses lèvres, et ses yeux s’injectaient de sang. Il venait de reconnaître la voix de l’homme qu’il abhorrait ; — la voix de Tancrède d’Hérouville !..

— J’avais résolu de ne point agir cette nuit... — se ditil dans un transport de rage froide — mais puisque le démon envoie mon ennemi à portée de ma main, je ne retarderai pas plus longtemps ma vengeance et j’en veux

finir tout de suite !.. *

En se tenant à lui même ce langage, Lascars tira de sa poche un des petits pistolets dont il s’était muni ; — il en arma sans bruit les deux coups, et, quittant le tronc d’arbre qui l’abritait, il se glissa comme un serpent sur les traces du marquis. Quelque implacable que fût sa haine, — quelqu’ardent et impétueux que fût son désir de vengeance, — celte haine et 'cette vengeance ne pouvaient s’assouvir à l’instant même... — l’obscurité qui régnait dans l’avenue enveloppait d’un voile impénétrable la victime désignée et Lascars, pour ne faire feu qu’à coup sûr, pour envoyer ses balles droit au cœur qu’il voulait glacer, devait attendre qu’une nouvelle éclaircie, qu’un nouveau rayon lumineux, lui permissent de voir distinctement son ennemi. Il était facile de prévoir que la détonnation du pistolet et les cris de la marquise donneraient promptement l’alarme... les valets ne se feraient point attendre, mais, avant leur arrivée, l’assassin aurait disparu, et les serviteurs consternés ne trouveraient qu’une femme évanouie auprès d’un cadavre baigné dans son sang. Lascars —

nous l’avons dit — se mit en devoir de suivre Tancrède, et fut lui-même suivi par Liseron.

— Maitre — demanda ce dernier tout bas — où diable allez-vous ainsi?..

— A la vengeance — répondit Roland.

— Vous songez à tuer monsieur d’Hérouville ?

— Oui.

— Maitre — balbutia Liseron — prenez garde...

Il n’eut pas le temps d’achever.

— Silence!.. — dit Lascars, en l’interrompant d’un ton qui ne souffrait pas de réplique.

— Diable de capitaine ! — pensa le lieutenant — quelle superbe affaire il sacrifie au plaisir de se venger vitel — enfin, il est le maitre et je n’ai rien à dire !..

Le marquis et sa compagne marchaient toujours sur le sable fin et doux qui criait à peine sous leurs pieds. — * Ils allaient silencieux la main dans la main, mollement appuyés l’un sur l’autre, fondant leurs âmes dans une commune pensée qu’un silence éloquent exprimait mieux que les plus ardentes paroles... Rien n’existait en dehors d’euxmêmes; le ciel, la terre, les désirs, les ambitions, les joies et les soucis de la vie, tout avait disparu ! — l’amour seul remplissait le monde ! C’étaient des gens heureux ! — oh oui! bien heureux! — ils aimaient; — ils étaient aimés ; — ils étaient ensemble ; — ils étaient seuls... Si le bonheur n’était pas avec eux, pur, immense et complet, où donc était-il'? Mais la mort aussi était là, sous la figure de Lascars tenant d’une main fiévreuse son pistolet tout armé. Une seconde encore, sans doute, et la mutuelle ivresse de deux êtres charmants allait être interrompue par un coup

de foudre !.. et l’un de ces cœurs pleins d’amour allait cesser de battre !..

Page 1