‹ Les pirates de la SeineChapitre 24 sur 37 · AU CHATEAU · texte numérisé non relu

AU CHATEAU

Ce drame étrange et sinistre dont le dénouement fatal pouvait à chaque seconde éclater dans toute son horreur, cette poursuite silencieuse du meurtrier, s’acharnant sur les pas d’un ennemi qui ne soupçonnait point sa présence, durèrent plusieurs minutes, et ces minutes furent longues comme des siècles pour Lascars et pour Liseron. Tancrède d’Hérouville et la marquise se dirigeaient du côté du château; — ils marchaient lentement, nous le savons, et les ténèbres protectrices semblaient s’épaissir autour d’eux .. — Mais enfin ils atteignirent l’extrémité de l'allée couverte et ils s’engagèrent sans défiance sur le tapis vert qui s’étendait autour du château, et qu’ornaient des bassins de marbre blanc, des eaux jaillissantes et de vastes corbeilles de fleurs. Là, rien ne les défendait plus, l’égide d’obscurité venait de s’évanouir, et les clartés vives de la lune les enveloppaient de toutes parts. Un sourire cruel, ou plutôt le rictus farouche d’une bête fauve qui se sent maîtresse de sa proie, vint aux lèvres du baron. L’infâme gentilhomme était sûr de son coup. Plus d'une fois il avait tenu et gagné le pari d’abattre au vol une hirondelle avec la balle d’un pistolet. — Rien ne le pressait donc, il pouvait ajuster à loisir et prendre tout son temps. Une instinctive curiosité lui fit jeter un coup-d’œil sur la marquise dont la taille

svelte et souple, élégante et gracieuse comme celle d’une jeune déesse, se déployait à quelques pas devant lui. — Sous un réseau de blanches dentelles les épaules de madame d’Hérouville semblaient taillées en plein marbre de Paros ; ses bras nus sortaient de ses manches larges comm£ du calice d’une fleur; — ses beaux cheveux blonds se tordaient derrière sa tête, avec une négligence adorable, ainsi qu’un flot d’or et de soie.

— La baronne de Lascars avait une chevelure pareille à celle-là!.. — se dit holand avec un nouveau sourire — avant le quart d’une seconde cette jolie marquise sera veuve !.. — les consolateurs ne lui manqueront pas !..

Le bras du baron se souleva ; — son coude se rapprocha de son corps; — le canon du pistolet prit une direction horizontale et l’index de la main droite se reploya sur la gâchette. Il ne fallait plus désormais qu’un mouvement léger, une pression nerveuse à peine perceptible, pour envoyer Tancrède chez les morts... Ce mouvement ne fut pas fait; — cette pression nerveuse n’eut pas lieu. — Un revirement brusque venait de s’opérer dans les pensées de Lascars ; — son bras retomba sans que le chien se fut abattu sur la platine, et, à la grande surprise de Liseron, le pistolet desarmé rentra dans la poche d’où il était sorti quelques minutes auparavant. .. Après avoir donné une conclusion si peu attendue à la scène que nous venons de raconter, le baron, calme en apparence comme un promeneur inoffensif et désintéressé, suivit du regard le marquis et sa femme jusqu’au moment où ils rentrèrent au château par une porte qui se referma derrière eux. Aussitôt qu’ils eurent disparu, Lascars tourna sur ses talons.

— Compère Liseron — demanda-t-il — es-tu là?..

— Oui, maître... — répondit le lieutenant qui s’était arrêté tout près de son chef, sur l’extrême limite des ténèbres et de la lumière.

— Regagnons le Moulin-Noir — continua le baron — nous n’avons plus rien à faire ici cette nuit.

— A vos ordres, maître ! — Pas accéléré 1 en avant ! marche !... dit Liseron d’un ton plaisant.

Les deux hommes reprirent la route qu’ils avaient parcourue déjà, et tandis qu’ils cheminaient côte à côte, le dialogue suivant s’engagea entre eux.

— Tu ne comprends pas grand chose, n’est-il pas vrai ? — dit Lascars — à ce qui vient de se passer sous tes yeux.

— Vous pouvez même ajouter, maître, que je n’y comprends absolument rien — répliqua Liseron.

— Mon brusque changement de résolution te surprend? — reprit le baron — il te semble étrange qu’animé comme je le suis d’une haine implacable, et tenant dans ma main la vie de mon ennemi, j’aie écarté cette main et laissé l’ennemi s’éloigner?

— Oui, maître, et c’est là justement ce qui me confond, car enfin vous paraissiez bien décidé, tout à l’heure, et quand j’ai voulu vous dire avec humilité que le moment me semblait mal choisi, vous m’avez imposé silence d’une façon qui ne souffrait pas de réplique.

— C’est vrai — murmura Lascars — mais , grâce au ciel, la réflexion m’est venue avant qu’il fût trop tard ! Je me suis souvenu qu’il fallait rarement suivre son premier mouvement, sous peine d’avoir à s’en repentir. Bref, j’ai

repris mon empire sur moi-même, et je m’en félicite, car si j’avais cédé tout à l’heure à la soif homicide qui me dévorait, le marquis d’Hérouville n’existerait plus, il aurait passé sans transition du bonheur à la mort, il n’aurait pas souffert et je serais maintenant en proie au chagrin incurable de m’être incomplètement vengé. Comprends-tu cela, Liseron ?

— Pas très-bien, je l’avoue — répondit le lieutenant — car enfin, si la mort de votre ennemi vous semble une vengeance incomplète, que faut-il donc pour vous satisfaire ?

Une lueur fauve, d’un éclat satanique, fit étinceler les prunelles du baron.

— Ce qu’il me faut — répliqua-t-il avec un accent haineux dont rien ne saurait donner une idée — ce qu’il me faut, c’est la souffrance morale de cet homme ! c’est l’agonie lente de son âme précédant celle de son corps !... — Je tuerai son bonhçur avant de le tuer lui-même ! il est heureux époux, il est heureux père ! — je l’attaquerai d’abord dans ses enfants et dans sa femme, et peut-être ensuite trouverais-je plus de joie à lui laisser la vie qu’à lui donner la mort !

En écoutant les paroles que le prétendu Joël Macquart venait de prononcer, Liseron, malgré lui, frissonna de la tête aux pieds.

— Qu’as-tu à répondre? — demanda Lascars.

— Pas un mot, maître — murmura le lieutenant d’une voix altérée.

— On dirait que je te fais peur !

— Vous m’épouvantez un peu, j’en conviens, et si le

grand diable d’enfer n’était n’était point une invention à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants, je croirais qu’il a pris cette nuit votre forme et que c’est lui qui marche en ce moment à côté de moi.

— Flatteur ! — s’écria Lascars en riant — il faut toute ma modestie naturelle pour qu’une comparaison comme la tienne ne me donne pas un fol orgueil.

— A propos — ajouta le baron après un silence — pourquoi donc, tout à l’heure, toi qui n’as point sur ces choses les mêmes idées que moi, voulais-tu m'empêcher de tuer monsieur d’Hérouville ?

— Oh ! mon Dieu, tout bonnement parce que je pensais au solide.

— Explique*toi mieux.

— Je me disais qu’un coup de pistolet tiré cette nuit sur le marquis nous faisait perdre d’amples bénéfices, car le pillage immédiat du château étant impossible, la veuve n’aurait pas manqué de regagner Paris.au plus vite, eh emportant avec elle son or et ses bijoux — voilà pourquoi, dans mon gros bon sens, il me semblait qu’il fallait attendre.

Lascars et son lieutenant venaient d’atteindre en causant ainsi la petite porte du parc. — Ils sortirent sans encombre de l’enceinte et suivirent le sentier qui devait les ramener à leur canot. Laissons-les se diriger vers le Moulin -Noir, et rejoignons le marquis et sa femme. Le château de Port- Marly, nous l’avons dit dans un précédent chapitre, constituait une habitation vraiment princière. Les somptuosités de ses décorations intérieures et de son ameublement étaient

dignes d’un palais. — Les salons de réception, les deux salles à manger, l’une d’apparat, l’autre de famille, occupaient le rez-de-chaussée auquel on accédait depuis le parc par un large perron à douille rampe. L’appartement de Tancrède d’Hérouville et celui de sa femme se trouvaient au premier étage. — Chacun d’eux était composé d’une antichambre, d'un salon, de deux chambres à coucher, d’une ‘bibliothèque servant de cabinet de travail, et d’une salle de bain. — Nous passons volontairement sous silence un certain nombre de pièces accessoires. Ces appartements, tout à fait indépendants l’un de l’autre, étaient réunis par une galerie vitrée, ornée de statues de marbre et de bronze, et de tableaux de maîtres des écoles italiennes et françaises.

— Cette galerie, constituant un véritable musée, renfermait des richesses artistiques dont plus d’une résidence royale aurait été jalouse. Des lanternes flamandes d’un précieux travail, garnies de verres dépolis, entretenaient pendant toute la nuit une clarté douce dans les vestibules, les escaliers et les couloirs. Tancrède reconduisit sa femme à l’appartement qu’elle occupait. Une jeune camériste, souriante et fraîche, attendait sa maîtresse dans le salon qui précédait la chambre à coucher.

— Mariette, mon enfant — lui dit madame d’Hérouville

— vous pouvez vous retirer.

— Madame la marquise n’a pas besoin de moi ce soir ?

— demanda la camériste.

— Non, je me déferai seule ; allez...

Et la marquise franchit le seuil de sa chambre. — Cette pièce était une véritable merveille de luxe bien entendu, et de bon goût, nous pourrions presque dire de simplicité

dans la richesse. Le plafond en coupole et peint à fresque figurait un ciel lumineux, au milieu duquel voltigeaient des papillons éblouissants et de grands oiseaux des tropiques aux ailes bigarrées de vives couleurs. Les boiseries blanches, sculptées avec un art exquis et sobrement rehausées de filets d’or, ne supportaient que trois tableaux, mais quels tableaux, ou plutôt quels chefs-d’œuvre ! Le premier était une Madone , de Murillo; le second, une Adoration des Mages , du Titien ; et, le troisième, l'Enfant Jésus et saint Jean- Baptiste, du Corrége. La marquise d’Hérouville étant blonde, Tancrède avait voulu que les draperies qui l’entouraient fussent d’une brocatelle du bleu le plus tendre. La même étoffe recouvrait les sièges en bois doré d’un merveilleux travail. Le tapis de la Savonnerie offrait, sur ses fonds d’une blancheur sans tache, un semis de bouquets de myosotis, de pervenches et de bluets. Le lit bleu, semblable à un dais et empanaché de plumes blanches, s’élevait sur une estrade et disparaissait à demi sous les plis lourds de la brocatelle et sous les nuages vaporeux de la mousseline des Indes. La cheminée elle-même était en marbre bleu lapis. Sa large tablette supportait une magnifique pendule, du style Louis quatorzième, et deux immenses potiches du Japon, illustrées d’oiseaux bleus impossible et de fleurs d’azur fantastiques. A côté de la couche monumentale que nous avons décrite reposaient côte à côte deux petits lits jumeaux, noyés parmi des flots de tulle et de gaze, de dentelles et de rubans. Dans chacun de ces lits se voyait un enfant blanc et rose, d’une merveilleuse beauté. Les traits de ces enfants n’étaient point pareils, mais tous deux ressemblaient à des anges endormis et les maîtres immortels

dont les œuvres rayonnaient sur les panneaux de la boiserie, Murillo, Titien, le Corrége, n’auraient pas rêvé d’autres modèles pour leurs plus divines créations. L’un de ces chérubins avait cinq ans environ. L’autre semblait de deux ans plus jeune. Leurs longs cils recourbés répandaient une ombre de velours sur leurs joues faites de roses pétries dans du lait. Leurs lèvres vermeilles souriaient à l’un de ces songes enchanteurs que Dieu envoie au sommeil si pur de l’enfance. Madame d’Hérouville, toujours appuyée sur son mari, s’approcha des lits jumeaux et enveloppa les deux enfants d’un regard où toutes les flammes de l’amour maternel éclataient. Tancrède, quittant le bras de sa femme, se pencha vers la plus jeune des innocentes et charmantes créatures ; il effleura de ses lèvres le front ombragé de boucles blondes, lentement, doucement, avec des précautions infinies, afin de ne point interrompre le sommeil béni du petit ange.

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