UN CŒUR QUI LUTTE
La marquise sourit d’abord avec ivresse à cette caresse si discrète et -si tendre, où débordait le cœur paternel, puis un indéfinissable sentiment d’inquiétude, nous pourrions presque dire d’angoisse, se peignit sur son visage, lorsque Tancrède se redressa, mais cette angoisse disparut avec la rapidité de l’éclair, car déjà monsieur d’Hérouville se penchait vers le second berceau, et il embrassait l’aîné des enfants comme il venait d’embrasser le plus jeune. L’angé-
lique figure de la marquise devint aussitôt radieuse. Une larme d’émotion et de reconnaissance mouilla sa paupière, et elle murmura d’une voix que l’attendrissement rendait tremblante :
— Tu l’aimes donc aussi, mon pauvre Paul?
— Si je l’aime? — répondit Tancrède avec feu — et pourquoi donc ne l’aimerais-je pas autant que son frère?...
— C’est ton fils... — à ce titre, il m’est cher et sacré!...
— Entre lui et Armand, je le jure, mon cœur ne choisit pas.
La jeune femme jeta ses deux bras au cou de son mari et lui dit dans un long baiser :
— Va, tu es bon comme Dieu lui-même, et, si je n’avais le bonheur de vivre avec toi, la grâce suprême que je demanderais au ciel serait la joie de mourir pour toi !...
— Chère, bien chère Pauline — répondit le marquis — n’es-tu pas mon ange adoré ? n’es-tu pas le sourire et la lumière de mon existence?... — n’es-tu pas l’orgueil et l’honneur de ma maison ?... — Chaque jour, à chaque heure du jour, je bénis le Dieu de bonté qui nous avait fait l’un pour l’autre, et qui a daigné réunir enfin ceux que le monde semblait séparer.
Ici nous devons, avant de poursuivre notre récit, revenir sur nos pas, pour la dernière fois, et tourner nos regards vers le passé. A la fin de la seconde partie de ce livre, npus avons vu le marquis d’Hérouville et la duchesse de Randan quitter Aix-la-Chapelle en emmenant avec eux Pauline qui se croyait, et qu’ils croyaient eux-mêmes, veuve du baron de Lascars. Nos lecteurs se souviennent-ils des paroles adressées par Tancrède à sa sœur, après lui avoir fait l’aveu
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du brûlant amour qui le dévorait. Ges paroles, les voici : « Je n’oublie ni ce que je suis, ni quel est le sang dont je » sors... Je souffrirai, je mourrai s’il le faut, mais jamais * la veuve d’un misérable et d’un faussaire ne deviendra » marquise d’IIérouville !... » En parlant ainsi, Tancrède était de bonne foi. Il se croyait capable de vivre, sinon calme, du moins résigné, auprès de Pauline devenue libre, et de l’aimer toujours sans lui dire jamais qu’il l’aimait I Hélas ! il devait s’apercevoir bien vite que l’entreprise tentée par lui était au-dessus des forces humaines !... La jeune femme fit au frère et à la soeur le récit de sa vie... — elle leur dit toutes ses souffrances, elle leur dévoila le piège infâme tendu par Lascars et dans lequel la fatalité l’avait fait tomber... Elle ne parla point, il est vrai, de l’amour naïf et profond qui s’était emparé de tout son être depuis la nuit sinistre où, pour la première fois, elle avait vu Tancrède, mais cet amour, comme une flamme qui se fait jour en dépit des obstacles, éclata dans ses réticences, dans son trouble, dans son silence. Le marquis se sentit aimé, ou plutôt adoré, et l’ardeur de sa passion grandit encore.
L’enfant de Lascars vint au monde... Ce fut un fils. La duchesse de Randan voulut être la marraine de l’orphelin. Le marquis n’eut pas le courage d’assister à la cérémonie du baptême ; il s’éloigna de Paris en dévorant ses larmes. La naissance de cet enfant lui semblait un nouvel obstacle ajouté à tous ceux qui déjà le séparaient de Pauline. Plusieurs mois s’écoulèrent. Tancrède, comblé par le hasard des précieuses faveurs qui peuvent et doivent rendre un homme heureux ; — Tancrède, grand seigneur, imraensé-
ment riche, parfaitement spirituel et beau, était en réalité le plus malheureux des hommes ! Epouvanté des ravages que causait en lui la passion, il sentait chaque jour son énergie morale diminuer, et il se disait en frémissant que bientôt peut-être il lui faudrait manquer à sa parole et à son serment. Alors, comme un soldat trahi par la fortune des batailles, il tentait de chercher son salut dans la fuite ; — il se jurait de ne plus revoir Pauline ; — il sollicitait du ministre de la guerre un congé illimité, et il parlait pour quelque lointain voyage, mais, à peine éloigné de quelques vingt-cinq lieues, il donnait aux postillons l’ordre de tourner bride, et il revenait, furieux et désespéré, comprenant bien que son corps seul fuyait Paris, que son âme restait auprès de la baronne de Lascars, et qu’il lui était aussi impossible de vivre sans elle que de vivre sans air. 11 lut- ' tait encore cependant, ou plutôt il se débattait en vain. — Des nuits sans sommeil succédaient à des jours sans repos; sa vigoureuse nature semblait minée par un mal inconnu; ses joues se creusaient ; un large cercle de bistre estompait le contour de ses paupières, et la fièvre continuelle qui brûlait son sang, allumait dans ses prunelles un feu sombre; en un mot, Tancrède d’Hérouville, dans tout l’éclat de la jeunesse et sous son brillant uniforme de colonel, offrait aux regards étonnés, le visage pâle des moines et des ascètes émaciés par les veilles, les mortifications et les extases. Ce changement si grand, si complet, n’échappait point à la duchesse. — Elle en éprouvait autant d’effroi que de douleur, elle devinait sans peine les causes qui le faisaient naître, mais elle n’osait aborder avec son frère un sujet dangereux, et rompre avec lui le silence qu’il s’obsti-
île
nait à garder vis-à-vis d’elle. Pauline de Lascars aurait ressenti comme Tancrède, et sans doute avec la même violence, tous les troubles, tous les orages, tous les déchirements de la passion, mais les joies et les soucis de la maternité mettaient dans sa vie un puissant élément de distraction. — Elle aimait, certes, monsieur d’Hérouville autant qu’on puisse l’aimer, mais la chère et chétive créature qu’elle avait mis au monde prenait une grande part de son âme, et, quand elle contemplait son fils endormi, elle sentait bien qu’elle n’était pas seule ici-bas et qu’il existait pour elle d’autres intérêts que ceux de l’amour. La maternité la consolait de tout, même de la mort de la bonne madame Audouin, qui s’était doucement éteinte après avoir embrassé une dernière fois sa fille adoptive. Pauline partageait sa vie entre l’iiôtel de la duchesse, à Paris, et le château de Randan ; Jane ne pouvait se passer de son amie et se refusait à toute séparation, même de courte durée. Une déliceuse enfant, Mathilde, sœur de Jane et de Tancrède, sortie du couvent où elle avait vécu pendant le voyage du marquis et de la duchesse en Allemagne, aimait de son côté madame de Lascars comme on aime une sœur aînée, et lui prouvait sans cesse cette affection avec la touchante ingénuité de son âge.
— Mon Dieu — se demandait parfois la duchesse — pourquoi Pauline p’est-ellé pas véritablement notre sœur?
Onze mois environ s’étaient écoulés depuis les scènes auxquelles l'hôtellerie du Faucon-Blanc, à Aix-la-Chapelle, avait servi de théâtre. La fin de décembre approchait, et madame de Randan avait abandonné son château des bords
de la Seine pour son hôtel de la rue Saint-Guillaume. Onze heures du matin venait de sonner. Pauline,, absorbée par son fils, ne descendait que beaucoup plus tard, et la duchesse se trouvait encore dans son appartement avec sa jeune sœur. Une de ses femmes lui vint annoncer que le marquis d’Hérouville venait d’arriver et qu’il attendait au salon. Depuis près d’une semaine, Tancrède n’avait point paru à l’hôtel. La duchesse, surprise et joyeuse de cette visite matinale, s’empressa d’aller rejoindre son frère. Elle le trouva debout auprès de la haute cheminée armoriée, sur laquelle il appuyait son coude. Tancrède s’absorbait si complètement dans sa pensée qu’il ne s’aperçut pas tout d’abord de la présence de la duchesse. Cette dernière, immobile en face de lui, le contempla pendant quelques secondes avec un étonnement douloureux. 11 était méconnaissable. Le désordre de son costume et de sa chevelure témoignaient avec une déchirante éloquence du désordre de son esprit. Sa livide pâleur lui donnait l’apparence d’un spectre. L’une de ses mains pressait sa poitrine et paraissait étreindre son cœur; — l’autre pendait à son côté, si amaigrie, si diaphane, qu’elle ressemblait à une main de cire ; — ses yeux étaient rougis et gonflés..
Nous avons constaté déjà le changement immense survenu depuis quelque temps dans l’apparence du marquis. — Huit jours avaient suffi pour achever l’œuvre de dévastation.
— Pauvre frère... se dit la duchesse en poussant un soupir — il se consume à petit feu !... il se tue ! sa lutte contre son cœur est un suicide ; véritable !... Voilà donc comment aiment les hommes... quand ils aiment !...
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Madame de Randan s’approcha tout à fait du marquis et lui prit la main en murmurant de sa voix la plus douce :
— Tancrède...
Monsieur d’Hérouville tressaillit, comme si la duchesse, en le touchant et en lui adressant la parole, venait de l’arracher brusquement au plus profond sommeil. Ses yeux se fixèrent avec une sorte d’égarement sur le visage attristé de sa sœur, et il balbutia, sans presque avoir conscience de ce qu’il disait :
— C’est toi, chère Jane... — Je suis heureux, oh! bien heureux de tç voir.
— Et moi, mon frère — répondit la duchesse en embrassant Tancrède — je suis triste... bien triste.
— Triste !... — répéta Tancrède — et pourquoi ?
— Parce que tu souffres.
Le marquis laissa tomber sa tête pâle sur sa poitrine.
— C’est vrai, murmura-t-il d’une voix sourde, je souffre, ma sœur... je souffre beaucoup.
— Ah ! — s’écria madame de Randan, je le savais bien ! les yeux d’une sœur sont clairvoyants comme ceux d’une mère ! mais tu semblais vouloir me faire un mystère de cette souffrance, et je n’osais te questionner.
— Tu avais raison, chère Jane... — répliqua monsieur d’Hérouville — le moment n’était pas venu et j’aurais sans doute refusé de te répondre.
— Et, aujourd’hui? — demanda vivement la duchesse.
— Aujourd’hui je suis ici pour t’ouvrir mon âme... je me sens à bout de forces et tu vas tout savoir.
— Laisse-moi d’abord te remercier de ta confiance, quoiqu’elle soit un peu tardive, — dit vivement la jeune femme — et parle ensuite, parle vite!... — J’ai hâte de t’entendre... non par curiosité, Dieu m’en est témoin, mais parce que, quand je connaîtrai le mal, je trouverai peutêtre le remède.
Tancrède se laissa tomber dans un des larges fauteuils, du temps de Louis XIV, formant un demi cercle en face de la cheminée dans laquelle brûlait un grand feu. Il posa son coude sur l’accotoir de ce fauteuil, il appuya sa joue sur sa main, puis il resta silencieux et comme absorbé pendant un instant. La duchesse respecta sa rêverie.
— Excuse-moi, chère sœur — tit-il tout à coup en relevant le front — je dois te paraître bien étrange, mais véritablement ma tête s’affaiblit.
Madame de Randan eut aux lèvres un sourire contraint.
— Ta tête s’affaiblit !... — répéta-t-elle, à ton âge ! tu me permettras de n’en rien croire.
— Eh ! qu’importe l’âge ? — répliqua Tancrède — d’ailleurs suis-je jeune encore ? depuis quelque temps j’ai beaucoup, beaucoup vieilli... — Ah ! tu le sais aussi bien que moi! — reprit-il en interrompant un geste de dénégation de la duchesse — mais ce n’est point de cela qu’il s’agit... Ce n’est point pour cela que je suis venu... écoute-moi... j’irai droit au but.
— Tu ne doutes, je l’espère, ni de mon attention pro-
fonde, ni de mon intérêt sans bornes? murmura Jane de Randan.
— Ni de l’un, ni de l’autre, et tu vas en avoir la preuve.
— Je n’ai d’autres proches parents que toi et Mathilde ; j’aime Mathilde autant que je t’aime, mais la chère enfant est trop jeune pour être utilement consultée sur la plus grave de toutes les questions, une question qui touche à l’honneur... Il ne me reste donc que toi, chère Jane, et je t’érige en tribunal de famille*!... ton jugement sera sans appel. — Comme tu me diras d’agir, j’agirai.
— La mission que tu me donnes est bien haute, la tâche que tu m’imposes est bien lourde... répondit la duchesse, parle cependant, mon frère... je tâcherai de suffire à cette tâche et d’être digne de cette mission.
— Je suis placé dans une situation étrange et triste...
— continua Tancrède, il me faut, ou cesser de vivre, ou commettre une action que ma conscience et mon orgueil patriciens me représentent comme indigne de ma naissance et de mon nom.
— Un'e action indigne!... s’écria madame de Randan, toi, mon frère !... allons donc!... C’est impossible !...
— Tu vas en juger à l’instant !... J’éprouve pour Pauline un amour insensé!... Depuis près d’un an je lutte contre cet amour... — Aujourd’hui tout est fini pour moi... mes forces sont à bout... la lutte est vaine... — je suis vaincu... — Regarde-moi, ma sœur, et tu me reconnaîtras à peine... le combat sans merci livré par mon orgueil à mon amour m’a brisé... — il faut que Pauline m’appartienne ou que je meure, il faut que je donne mon nom à la
veuve du baron de Lascars, ou que j’emporte avec moi dans la tombe ce nom sans tache.
— Je ne te comprends pas, mon frère ! s’écria la duchesse avec feu — comment donc un mariage avec une femme pure et charmante pourrait-il être un outrage à l’honneur?...
— Pauline est pure comme les anges, je le sais bien !... répondit vivement Tancrède, mais le nom qu’elle porte est un nom déshonoré !...
— Est-ce la fauffe de la pauvre enfant si son mari fut un scélérat? serait-il juste de la rendre responsable des crimes dont elle est innocente ?
— Non, certes! cent fois non ! et cependant les crimes des pères retombent sur les enfants, — Dieu lui-même l’a voulu ainsi !...
— Les hommes l’ont voulu peut-être, je te l’accorde, — répliqua Jane, mais Dieu, jamais!... — Dieu, la bonté, l’équité suprêmes, ne peut frapper injustement!... — Et que me parles-tu, d’ailleurs, d’un nom souillé transmis par les pères aux enfants... — Ce funeste héritage n’a rien à faire ici !... — En devenant ta femme, Pauline quitterait son nom pour prendre le tien, et je te jure qu’elle le porterait dignement.
— Ainsi donc, — s’écria Tancrède, transfiguré, rayonnant — ainsi, tu ne me conseilles point de choisir la mort plutôt qu’un mariage avec Pauline ?
— Je te conseille, je t’ordonne au besoin, en ma qualité de juge suprême et sans appel, de vivre et d’être heureux.
— Mais nos ancêtres, — que diront-ils?
La duchesse se mit à rire fort irrévérencieusement. — Une joie si profonde, si ardente, s’emparait de toute son âme, qu’elle oubliait un peu le respect du passé.
— Nos ancêtres!... — répondit-elle — en vérité, mon frère, je t’admire fort de songer à eux quand il s’agit de ton amour et de ton bonheur !... Tu te demandes ce qu’ils diront?... sois en sûr, ils ne diront rien, ou s’ils parlent, par grand miracle, du fond de leurs tombes armoriées, ce sera pour souhaiter la bienvenue à la plus charmante marquise d’Hérouville des temps passés et des temps à venir.
Au point où il en était arrivé, Tancrède ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre ; — s’il eut mis en avant des arguments nouveaux, ç’aurait été surtout afin de fournir à sa sœur l’occasion de les réfuter... — Heureusement il n’en fit rien... Il pressa contre son cœur, et il embrassa avec une indicible effusion le charmant avocat qui venait de gagner si triomphalement la cause qu’il plaidait contre lui-même, et il s’écria :
— Tu m’as vaincu, chère Jane! je cède! j’étais dupe d’un faux point d’honneur! — mes yeux se sont ouverts, et je rougis de mon aveuglement!... Le marquis d’Hérouville peut prendre pour femme, sans hésiter, celle que la duchesse de Randan consent à nommer sa sœur.
— Enfin tu consens !... — murmura Jane avec un radieux sourire — le ciel en soit béni !... Mais sais-tu, mon pauvre frère, qu’on a bien de la peine à te rendre heureux!...
— Es-tu sûre que, de son côté, Pauline consentira?... demanda Tancrède qui semblait prendre plaisir à se créer de nouvelles et folles inquiétudes.
— Oui, mon frère, oui, j’en suis sûre, répondit la duchesse avec l’accent d’une moquerie inofFensive — et tu n’en doutes pas plus que moi, car tu sais bien que Pauline t’adore 1...
— Je le crois... je l’espère... balbutia le marquis — mais enfin on craint toujours.
— Et l’on a tort ! interrompit la duchesse — je vais d’ailleurs t’apporter une certitude positive.
— Qui te la donnera ?
— Pauline elle-même.
— Tu vas donc la voir ?
— A l’instant.
— Que lui diras-tu ?
— Rien qu’elle ignore, rien qui l’étonne, sois-en persuadé, mon frère, car je lui parlerai de ton amour, et, portant la parole en ton nom, je lui demanderai sa main.
— Déjà!
— Recules-tu ?
— Non pas.
— Eh bien ! je cours... — oh ! n’essaie point de me retenir... ce serait inutile, car je ne veux rien écouter... attends-moi là, mon frère, tu ne m’attendras pas longtemps.
La duchesse quitta rapidement le salon et prit le chemin de l’appartement de Pauline. Au bout d’un quart d’heure elle reparut ; — elle n’était plus seule ; — elle tenait par la main la fiancée de Tancrède.
Un an et quelques jours après les événements accomplis
à Aix-la-Chapelle, le mariage du marquis Tancrède d’Hérouville et de Pauline Talbot, baronne de Lascars, fut célébré à minuit, dans une petite église, sans pompe aucune et devant un nombre restreint de témoins appartenant à la plus haute aristocratie. Immédiatement après la bénédiction nuptiale, Tancrède fit monter Pauline en chaise de poste et l’etnmena dans une terre qu’il possédait en Tourraine. Là, commencèrent pour les jeunes époux les douceurs d’une lune de miel qui dura une année tout entière, et qui sans aucun doute aurait duré plus longtemps si le marquis n’avait été rappelé à Paris par les nécessités de sa position et par les devoirs de sa charge. Presque aussitôt après l’installation de la nouvelle marquise à l’hôtel d’Hérouville, un enfant vint au monde. — Ce fut encore un fils. — Il reçut le nom d’Armand. Tancrède, transporté de joie et d’orgueil, se prit pour ce fils d’une adoration dont il nous serait difficile de donner une idée, mais en même temps — (et ceci nous parait faire grand honneur à la délicatesse exquise de son âme) — il témoigna la plus paternelle affection à l’enfant du baron de Lascars, et finit par ressentir à tel point cette affection qu’il en arrivait souvent à se croire le vrai père de l’orphelin. Trois ans passèrent, et pendant ces trois ans, aucun nuage ne vint obscurcir le ciel pur et radieux des deux époux dont l’existence se partageait entre Paris, le château de Randan et la terre en Tourraine où la lune de miel s’était écoulée. Le marquis ne songeait point à faire habiter à sa femme le château de Port-Marly. — 11 craignait que la proximité de Bougival ne rappelât à Pauline les pénibles souvenirs d’un mariage odieux, mais un jour Pauline elle-même lui donna l’assu-
rance que son bonheur présent était si grand, si complet, que rien désormais ne lui pouvait remettre en mémoire un passé douloureux. La proximité de Paris et de Versailles, on doit le comprendre, rendait l’habitation de Port-Marly infiniment précieuse pour le marquis que son service de colonel et ses devoirs de courtisan appelaient souvent près du roi. En conséquence, et n’ayant plus à craindre de froisser les répugnances de Pauline, Tancrède visita le château et le parc avec elle , ordonna des modifications et des embellissements, fit renouveler en grande partie le mobilier et reconstitua sous tous les rapports la plus somptueuse résidence qu’il fut possible d’imaginer. Aussitôt que la tâche des artistes et celle des ouvriers furent achevées — aussitôt que l’habitation, splendidement restaurée, se trouva digne de recevoir ses hôtes, le marquis et la marquise quittèrent Paris avec les deux enfants et vinrent s’installer à Port-Marly. Nous savons déjà quelle brillante réception leur avait été faite par leurs vassaux du village et des alentours. Nous avons vu briller les feux de joie, — nous avons entendu résonner les décharges de mousqueterie et retentir les cris d’allégresse parmi les ténèbres illuminées...