LE COLPORTEUR
Quelques jours après la nuit pendant laquelle nous avons vu le baron de Lascars s’introduire dans le parc du château de Port-Marly avec Liseron, et braquer sur Tancrède
d’Hérouville le canon de son pistolet prêt à faire feu, la marquise assise, en peignoir du matin, devant une toiletteduchesse encadrée de dentelles, abandonnait son admirable chevelure blonde aux mains adroites et légères d’une de ses femmes. Il était tout au plus dix heures. Tancrède, parti dès le point du jour pour la chasse, ne devait revenir que dans l’après-midi. — Pauline se livrait à une douce rêverie, tout en regardant ses deux fils, souples, alertes, hardis autant l’un que l’autre, déployer leur force et leur grâce dans une lutte enfantine, pousser des cris de joie, rouler et rebondir avec l’élasticité de leur âge sur le tapis moelleux, aussi épais, aussi touffu qu’une pelouse au printemps. Une seconde camériste franchit le seuil de la chambre à coucher, et s’arrêta près de la toilette, attendant que sa maîtresse l’interrogeât.
— Que voulez-vous, Gertrude? — lui demanda Pauline.
— Madame la marquise, — répondit la camériste — un brave homme, qui sollicite l’honneur d’être admis en présence de madame la marquise, vient d’arriver au château...
-, — Qu’est-ce que ce brave homme ?
— Un colporteur.
— Je n’ai besoin de rien.
— Ah ! madame la marquise — reprit Gertrude, ce n’est pas un colporteur comme les autres... — il arrive des pays lointains... de l’Egypte et des Indes... — Sa balle est pleine des choses les plus belles et les plus curieuses du inonde... — il m’en a fait voir quelques unes afin que je
puisse en parler à madame la marquise en pleine connaissance de cause.
— Qu’est-ce donc qu’il vous a montré, Gertrude? — demanda Pauline dont la curiosité féminine commençait à * s’éveiller.
— Ce sont des châles en crêpe de Chine, tout brodés de fleurs brillantes et d’oiseaux si bien coloriés qu’on les croirait naturels et vivants... — des étoffes merveilleuses où l’or se mêle avec la soie dans un tissu qui ne ressemble point à ceux qu’on fabrique en nos pays... — Ce sont des écharpes faites pour les sultanes, des dentelles d’argent, des flacons d’essence de rose et d’autres précieux parfums, des bijoux à la mode orientale... — que sais-je, enfin ?...
— Je n’ai pas tout vu, madame, et d’ailleurs il y a de tout dans la balle du colporteur.
— Votre admiration me semble montée sur un ton trèshaut, Gertrude ! — répondit Pauline en souriant — mais si rares que soient les merveilles dont vous parlez, elles me seraient parfaitement inutiles!... — Vous le savez comme moi, mes armoires et mes coffrets regorgent d’étoffes et d’écharpes, de parfums, de dentelles et de bijoux.
— Faut-il donc congédier le colporteur ?
— Sans doute, puisque je ne veux aujourd’hui faire aucune emplette...
— Ah ! madame la marquise — reprit la femme de chambre avec persistance — acheter quelque chose serait cependant une bonne action.
— Une bonne action, dites-vous ?
— Oui, madame la marquise.
— Comment?
— Le brave homme est pauvre et chargé de famille, père de trois enfants qu’il a grand peine à nourrir... — ses marchandises ne peuvent tenter que les gens riches, et les gens riches ne sont pas nombreux, si bien qu’il est loin d’être heureux.
— S’il en est ainsi — s’écria Pauline — qu’il vienne 1 faites-le monter ! — il ne sortira pas d’ici les mains vides, et la coquetterie trouvera son compte à la charité.
Gertrude sortit radieuse, -r- L’intelligente camériste venait de gagner loyalement deux jolis mouchoirs de soie promis par le colporteur, à la condition qu’elle déciderait sa maîtresse à le recevoir. Au bout de quelques minutes Gertrude reparut, précédant un petit homme sec et fluet, bizarrement vêtu moitié à la française, moitié à l’orientale, basané de visage comme un mulâtre, et courbé sous le poids d’une balle énorme qui semblait écraser ses chétives épaules. La figure bronzée du petit homme exprimait un respect timide poussé presque jusqu’à la crainte. — En, présence de la marquise d’Hérouville, il offrait la physionomie d’un turc prêt à se prosterner devant son vizir.
— Mon ami — lui dit Pauline avec bonté — montrezmoi toutes les richesses apportées par vous... — il est impossible que je ne trouve point parmi vos marchandises quelques objets à ma convenance.
Le petit homme croisa sur sa poitrine ses deux mains, inclina la tête en ployant le genou, puis se mit à défaire sa balle, et en étala le contenu sur les meubles et sur le tapis, sans prononcer une parole. Les deux enfants de la marquise avaient interrompu leurs jeux et regardaient le nouveau venu avec une muette curiosité. A la vue des étoffes
éblouissantes, des babouches brodées d’or et des narguilhés de Smyrne, ils se mirent à frapper dans leurs mains en poussant des exclamations joyeuses.
Lorsque le colporteur eut achevé son exhibition, et qu’il me resta plus rien à sortir de la balle, il se recula de quelques pas, puis, bien différent de ses confrères dont la loquacité proverbiale est intarissable, et qui s’essouflent à faire avec une verve gasconne l’éloge de leurs marchandises, il demeura silencieux, ne prenant la parole que pour répondre à Pauline lorsqu’elle lui demandait le prix ou l’usage de quelqu’un des objets étalés devant elle. Dans cette attitude d’immobilité complète, le colporteur ressemblait vaguement à une statue de bronze ; pas un des muscles de son visage ne bougeait, — seulement, ( lorsqu’il avait la certitude de n’étre point observé ) — ses yeux vifs et perçants promenaient autour de la chambre des regards investigateurs et semblaient étudier les moindres dispositions de l’appartement. Pauline examina tout, avec attention et avec intérêt, pendant plus d’une heure; — elle fit choix ensuite d’un assez grand nombre de pièces' d’étoffes et de plusieurs bijoux tunisiens d’une forme originale, — elle paya en or le prix demandé par le marchand, et même elle ajouta libéralement quelque chose à cette somme, puis elle donna l’ordre à ses femmes d’aider le colporteur à remettre en bon ordre les marchandises dans la balle, et quand ce fut terminé, elle dit :
— Gertrude, mon enfant, emmener ce brave homme, et qu’on le fasse dîner à l’office...
Le colporteur balbutia quelques paroles de reconnaissance ; il s’inclina au départ comme il l’avait fait à l’arrivée
et suivit la camériste, en ayant soin de graver dans sa mémoire la topographie* exacte des antichambres, des couloirs des galeries qu’il traversait, et des escaliers que son guide lui faisait descendre. Une fois dans les régions inférieures du château, il fut éntouré par tous tes domestiques, et forcé de procéder à une exhibition nouvelle, à laquelle, nous devons le dire, il se'prêta de la meilleure grâce du monde. La curiosité des valets, — ( personne ne l’ignore ) — est en général bien autrement avide et exigeante que celle des maîtres. — Le porte-balle se vit harcelé longuement de questions saugrenues au sujet des payslointains qu’il avait visités, et il lui fallut conter une histoire à propos de chaque objet rapporté par lui. Il se tira d’ailleurs avec une merveilleuse aisance de ces récits improvisés; autant, en présence de madame d’Hérouville, il s’était montré silencieux, réservé, timide, autant, au milieu de la livrée mâle et femelle, il fit preuve d’une faconde inépuisable, d’un entrain soutenu, d’une fertilité d’imagination digne des plus grands éloges. Il avait réponse à tout et trouvait moyen de garder son sérieux en débitant des calembredaines inouïes à ses auditeurs stupéfaits et émerveillés. Sa complaisance le rendait déjà populaire dans le royaume des cuisines ; — il acheva la conquête de ,1a valetaille par une libéralité grandiose et complètement inattendue...
— J’ai fait en haut — dit-il — d’excellentes affaires avec madame la marquise, votre digne maîtresse, — ( puisse Dieu bénir la chère dame et lui donner longue vie et prospérité ! ) — il est juste, mes chers amis, que je vous fasse profiter dans une certaine mesure de ma bonne fortune.. — acceptez donc sans scrupule, acceptez ces petits objets ! —
Digi
mes bénéfices me permettent d’être généreux, et si toutes mes journées ressemblaient à celle d’aujourd’hui, je serais bientôt un richard...
En même temps il distribuait aux femmes des rubans, des coupons d’étoffe; — aux hommes des pipes turques ou des stylets mauresques damasquinés. Ces présents, quoique d’une valeur assez minime, portèrent l’enthousiasme à son comble. Le cuisinier se fit un point d’honneur de servir au porte-balle un dîner digne d’un ministre. Le maître d’hôtel daigna se rendre lui-même à la cave afin d’y choisir les plus vieux vins des meilleurs crus. Chacun voulut boire à la santé du voyageur, et l’expansion devint bientôt générale sous l’influence des verres pleins et des bouteilles vides. Les rôles alors changèrent complètement. — Le petit homme au lieu de satisfaire la curiosité générale, comme il avait fait jusqu’alors, se mit à questionner à son tour et le fit avec une habileté si grande, que les valets ne soupçonnèrent pas le moins du monde qu’ils répondaient à un véritable interrogatoire. Bientôt le colporteur, grâce à ces langues si bien déliées, n’ignora rien de ce qui semblait l’intéresser outre mesure ; — nous voulons parler des habitudes d’intérieur et delà façon de vivre du marquis d’Hérouville et de sa femme. Le petit homme paraissait tenir particulièrement à savoir si les absences du marquis étaient fréquentes, si elles étaient régulières, et si elles se prolongeaient parfois pendant une journée et pendant une nuit tout entière... La table resta mise dans l’office jusqu’au soir, et le crépuscule commençait à descendre du ciel lorsque le bizarre personnage que nous avons mis en scène rechargea sur ses épaules sa balle beaucoup plus légère qu’au moment
de son arrivée, et se dirigea vers la grille du château, sous la conduite du maître d’hôtel et d’un valet de pied. Il marchait d’un pas incertain et titubant — tranchons le mot, il festonnait, comme disent les trop fervents adorateurs de la dive bouteille, et son équilibre se trouvait par instants compromis au point de faire croire à une chute imminente.
— Ah! ça! mon brave — lui dit le maître d’hôtel, qui de son côté n’olfrait point un aplomb bien irréprochable, — vous me semblez un peu chancelant ce soir, — ( c’est la faute du Chambertin ! ) voulez-vous un lit au château... je vous l’offre de bien bon cœur...
— Grand merci répondit le porte-balle — je suis plus solide que je n’en ai l’air... — les jambes sont molles présentement, j’en conviens, mais elles ne refusent point le service... — il faut que je sois à Paris demain matin... — j’y suis attendu pour affaires et vous voyez que je n’ai pas de temps à perdre...
— Comme ça, vous allez voyager toute la nuit sur le grand chemin ?
— J’arriverai vers les deux heures du matin...
— Et'si vous rencontrez des voleurs en route ?
— Est-ce qu’il y a des voleurs dans le pays?..
— Dam !.. on le dit...
— Je n’y crois point...
— On parle cependant plus qu’il ne faudrait d’une fameuse bande qui doit avoir son repaire pas bien loin d’ici...
— Contes de bonnes femmes que tout cela...
— Eh ! eh!., il ne faudrait pas trop s’y fier, et comme vous portez de l’argent et des marchandises précieuses, les
brigands feraient une bonne affaire en mettant la main sur vous...
— Pas déjà si bonne, mon digne monsieur car, s’ils entamaient la conversation, j’ai là de quoi leur répondre...
— Ah ! vous avez pris vos précautions ?..
— ' Mon Dieu, oui... — regardez plutôt.
Le colporteur tira de ses poches deux pistolets doubles et les mit sous les yeux du maître d’hôtel.
— Diable ! — s’écria ce dernier — ce sont là de bons chiens de garde... — les voleurs seraient mal reçus !
— J’ose le dire, mon digne monsieur !.. — je suis petit mais j’ai du courage ! — je défendrais ma vie et mon bien... #
— Il ne me reste donc, mon brave, qu’à vous souhaiter un heureux voyage.
— J’arriverai à bon port, soyez-en sûr. — Mais je ne vous en remercie pas moins de votre offre obligeante...
— Suivez bien le milieu de la route et ne vous laissez point rouler dans la Seine...
— Je tâcherai...
La grille s’ouvrit et le colporteur s’éloigna dans la direction de Bougival en titubant plusque jamais.
— Le diable m’emporte s’il arrive cette nuit ! dit le maître d’hôtel au valet de pied en haussant les épaules, — il va se laisser choir d’ici à cent pas, au fond de quelque fossé!.. Tant pis pour lui !.. — * Je m’en lave les mains... — je lui ai offert l’hospitalité... — je ne pouvais faire mieux; — le reste le regarde... — Sur ce, rentrons, Baptiste... il fait grandement soif, mon garçon, et nous • allons vider une bouteille ou deux.
Aussi longtemps que le colporteur pût se croire en vue des deux hommes qui l’avaient reconduit jusqu’à la grille, il décrivit de nombreux zigs-zags, et sa démarche fut celle d’un passager novice, debout sur le pont d’un navire et secoué par un tangage et par un toulis formidables, mais dès qu’il eut disparu dans les ténèbres, son attitude changea, — sa taille se redressa, — son pas devint ferme et assuré...