AU MOULIN-NOIR
Le colporteur conserva cette allure rapide et dégagée jusqu’auprès du cabaret de Sauvageon, dans lequel il entra. Un groupe de trois ou quatre buveurs entourait une des petites tables vertes, et vidait à grand bruit un énorme broc de vin d’Argenteuil. Le colporteur fit un signe de tête presque imperceptible à Sauvageon qui répondit par un clignement d’œil, et qui dit d’une voix très-haute :
— Ah ! ah ! vous voilà mon brave homme... — Vous m’apportez la forte toile dont j’avais besoin pour nappes et serviettes... — C’est bien... — J’aime l’exactitude... — Venez avec moi par ici... — Nous allons examiner la marchandise ensemble...
En même temps le prétendu Caillebotte prenait sur line des tables un flambeau muni de sa chandelle allumée et montait au premier étage, suivi du porte-balle. Au bout de dix minutes ce dernier, débarrassé de son costume semioriental et de l’épaisse couche de bistre qui recouvrait sa
figure, sortait du cabaret par une porte de derrière, descendait dans un des canots amarrés au bord de l’eau, et mettait le cap sur le Moulin-Noir. 11 trouva le baron de Lascars debout auprès de l’embarcadère.
— Enfin te voilà, Liseron! — s’écria le chef des Pirates de la Seine — Je t’attendais avec impatience !
— J’ai bien employé ma journée, — répondit le lieutenant — et j’ose me flatter, capitaine, que vous serez content de moi...
Après ce début, Liseron rendit compte à Roland de tout ce qu’il avait appris dans cette journée si bien employée, et le faux Joël Macquart se montra satisfait des renseignements.
— Y a-t-il des ordres pour demain, capitaine? — demanda le lieutenant comblé des éloges les plus flatteurs.
— Oui...
— Lesquels?
— Arrange-toi pour avoir chaque jour, à partir de demain, deux hommes en faction depuis le matin jusqu’au soir vis-à-vis la grille du château de Port-Marly...
— C’est facile, capitaine, mais ces deux hommes n’attireront-ils pas l’attention ?
— Non, en s’y prenant adroitement... — il suffira de varier les costumes et de créer des situations vraisemblables. L’une de nos vedettes, par exemple, pourra pêcher éternellement à la ligne sans exciter le plus léger soupçon... — Le pêcheur à la ligne n’est-il pas, de sa nature, patient et obstiné? — un mendiant qui se repose, un ivrogne cuvant son vin dans un fossé, un paysan faisant paître la chèvre qu’il tient en laisse, sont aussi gens inoffensifs dont on ne
saurait se méfier... — Rien n'empêcheranotre second émissaire de jouer successivement tons ces rôles...
— Ce sera fait, capitaine...
— La consigne de nos vedettes, s’il vous plaît?..
— Surveiller les mouvements du marquis d’Hérouville et me prévenir sans perdre une minute du moment de son départ soit pour Versailles, soit pour Paris...
— Suffit, capitaine — Vous serez obéi réligieuse-
ment...
Laissons s’écouler un intervalle d’une quinzaine de jours. Les deux espions placés par les ordres de Lascars et par les soins de Liseron à proximité des grilles du château de Port-Marly avaient exercé la plus active surveillance, et leurs rapports confirmaient les renseignements donnés par le lieutenant, c’est-à-dire que chaque semaine, le lundi et le vendredi, Tançrède d’Hérouville quittait son château vers deux heures de l’après-midi, pour se rendre soit à Paris, soit à Versailles, où l’appelaient les devoirs de sa charge, et ne revenait que le mardi et le samedi dans la matinée. Lascars avait décidé qu’il agirait dans la nuit du lundi au mardi de la troisième semaine, à l’époque où le croissant presque invisible de la nouvelle lune laissait les ténèbres régner en souveraines sur la terre. Le jour fixé arriva. — L’un des espions, ce jour là, vint au Moulin- Noir, un peu après trois heures, et apprit au capitaine que monsieur d’Hérouville venait de partir comme de coutume, emmenant avec lui son cocher, son valet de chambre et deux valets de pied. Le temps était sombre et couvert. — De grands nuages se traînaient lentement au-dessus des
campagnes jaunies par l’automne et ne laissaient pas même soupçonner derrière eux la présence du soleil.
— Ceci nous promet une nuit obscure ! — murmura Lascars — une nuit telle enfin qu’il la faut à des projets comme les miens!...
Son visage prit une expression de joie sinistre et ses yeux étincelèrent d’un feu sombre, tandis qu’il approchait de ses lèvres un petit sifflet d'argent dont le son bien connu avertissait Liseron qu’il fallait accourir. Le lieutenant ne se fit point attendre.
— Vous avez besoin de moi, maître ? — demandat-il.
— L’expédition est pour cette nuit — répondit
Lascars.
Liseron se frotta les mains.
— Nous allons donc enfin rendre visite au château de Port-Marly ! — s’écria-t-il — bonne affaire ! — nous ne reviendrons pas les mains vides !.. — Pour quelle heure le départ, capitaine ?
— Nous partirons d’ici à onze heures et demie... — Nous entrerons dans le château à une heure après-minuit...
— Voilà qui me semble merveilleusement combiné ! une heure du matin, c’est le moment du plus lourd sommeil.. — Emmènerons-nous toute la bande?..
— Non.
— Combien d’hommes?
— Douze suffirons... — tu choisiras les plus actifs et les plus résolus...
— Oui, maître... — Quelle tenue?..
— La tenue habituelle d’expédition... — Haillons déchiquetés, loques pendantes, visages noircis et méconnaissables...
— Les armes?...
— Pistolets, hachettes et couteaux... — En outre, chaque homme devra porter à sa ceinture deux torches résineuses qui serviront à allumer l’incendie...
— Je surveillerai tous ces détails... — votre plan, capitaine, est-il entièrement arrêté?..,
— Oui.
— Puis-je le connaître?..
— Plus tard. — Je t’instruirai de mes intentions quand il en sera temps...
Liseron porta la main à son bonnet de laine en façon de salut militaire.
— Suffit., murmura- 1- il — j’attendrai.. — Vous n’avez pas d’autres ordres à me donner, capitaine ?..
— Non.
Le lieutenant s’éloignait — Lascars le rappela.
— Tu m’as dit, je crois — lui demanda-t-il — que madame d’Hérou ville était belle?..
— Si elle est belle ! — s’écria Liseron avec feu — ah I sacrebleu ! je le crois bien ? — moi qui vous parle, capitaine, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau, même pas les peintures et les statues qui sont dans le palais du roi.
— Et — continua Lascars — les valets du château affirment que le marquis aime sa femme ?
— C’est-à-dire qu’il en est fou ! qu’il en perd la tête ! — et, entre nous, capitaine, voilà une chose que je comprends, car à sa place j’en ferais autant! Si vous voulez me
donner la marquise pour ma part du pillage, je ne réclamerai pas autre chose et je me déclarerai content et satisfait de mon sort...
Le baron haussa les épaules.
— Ne vas pas t’aviser de devenir sentimental, mon pauvre Liseron — dit-il ensuite avec un rire moqueur — tu serais un homme perdu ! — je n’ai jamais compris les bandits romanesques!.. — Contente-toi d’aimer le bon vin et d’adorer les beaux écus neufs ! c’est là ton loti.. — Crois-moi, n’en souhaite jamais d’autre.
Le lieutenant se retira, quelque peu confus de cette admonestation railleuse et Lascars, resté seul, se dit à lui même :
— Décidément, le démon m’inspire!... — il vient de me montrer la voie qu’il faut suivre pour que ma vengeance soit complète !... — Marquis Tancrède d’Hérouville, c’est la honte, et non le sang, qui payera votre dette ! — une morte bien aimée emporte d’abord avec elle le cœur brisé de son époux, puis le temps passe, le désespoir s’éteint, l’époux oublieux reprend son cœur, mais on pleure des larmes de sang, des larmes inguérissables, sur une femme vivante, vivante et déshonorée.
A onze, heures du soir, ce jour-là, le plus étrange spectacle s’offrait aux regards dans la grande salle du Moulin-Noir. Cette pièce était de dimensions imposantes,
— elle occupait presque en entier le rez-de-chausêe du vieux bâtiment ; — les meules, les blutoirs et les engrenages qui la garnissaient autrefois avaient disparu, et nous ne saurions trouver pour elle de point de comparaison
plus exact que l’entrepont d’un vaisseau de haut bord, dont on aurait supprimé les mâts, les embrâsures et les canons. — Elle servait tout à la fois de dortoir et de réfectoir aux Pirates de la Seine. — Un nombre de hamacs correspondant au nombre des hommes de la bande se suspendait le long des murs, et le milieu était occupé par une table énorme, formée de planches ajustées grossièrement et clouées sur des tréteaux. Quatre lampes decuivre, à larges becs, suspendues au plafond par des chaînes de fer, répandaient dans la grande salle une clarté relativement vive, car nous prions nos lecteurs de se souvenir que ceci se passait à une époque où l’éclairage avait encore à faire de notables progrès. La table était couverte de grands plats de faïence commune contenant les restes d’un repas plus plantureux que délicat, consistant en montagnes de choux, et de pommes de terre au lard, moutons rôtis et jeunes cochons grillés presque entiers. Une multitude de de brocs de bois cerclés de fer et de bouteilles noires au gros ventre, prouvait jusqu’à l’évidence que ni le vin ni l’eau-de-vie n’avaient fait défaut. Le festin, cependant, ne tournait à l’orgie d’aucune façon. — Les dialogues étaient bruyants il est vrai, et les répliques s’échangeaient avec vivacité entre les nombreux convives . assis autour de la table sur des bancs de bois et des escabelles, mais on n’entendait retentir ni menaces, ni vociférations, ni chansons tapageuses... — Chose digne de remarque et d’admiration, aucun de Pirates n’était ivre. Ceux qui devaient passer la nuitdans leurs lits, buvaient encore en cassantdes noix, ou bourraient leurs courtes pipes aux tuyaux plus noirs quel’ébène. Les onze hommes prêts à partir sous la conduite
du capitaine et du lieutenant, mettaient la dernière main à leurs préparatifs. Déjà ils avaient revêtu leur costume d’expédition, et jamais loques plus pittoresques, jamais haillons plus triomphants ne firent battre le cœur et ne charmèrent les crayons de l’immortel Callot, ce Michel- Ange de la guenille fièrement portée. Les douze Pirates ainsi vêtus semblaient des échappés de la Cour des Miracles.
Les uns faisaient jouer les batteries de leurs pistolets et s’assuraient que les bassinets étaient remplis de poudre bien sèche... D’autres donnaient le fil, à l’aide de tessons de faïence, aux lames courtes et larges de leurs couteaux et de leurs hachettes. Quelques-uns, enfin, achevaient de se noircir le visage avec une préparation composée de suie écrasée dans de l’huile, ce qui leur prêtait un aspect hideux, effrayant, et les rendait complètement méconnaissables. Onze heures et demie sonnèrent. Lascars entra dans la salle basse et fut accueilli par une joyeuse acclamation. Le capitaine des Pirates de la Seine portait un costume non moins délabré que les vêtements de ses soldats, mais il ne se peignait jamais la figure. Les exigences des rôles qu’il lui fallait jouer, et la nécessité de revêtir divers déguisements, l’avaient contraint à couper la longue barbe noire, mélangée de fils d’argent, avec laquelle nous l’avons vu faire sa première apparition dans le cabaret du Goujon- Aventureux. Il s’était procuré chez un loueur de costumes, de perruques et de masques polir les bals masqués de l’Opéra, une barbe rousse ample et touffue qui s’ajustait merveilleusement à son visage dont elle cachait plus des trois quarts. Une chevelure postiche également rousse à grandes mèches ébouriffées, sur laquelle reposait un bonnet
de laine, suffisait, avec sa barbe, à rendre complète sa métamorphose.
— Camarades — dit-il aux bandits qui s’étaient levés et qui l’entouraient — nous tentons cette nuit une entreprise qui, si elle réussit, doit nous rapporter plus d’or qu’aucune de nos expéditions précédentes...
Interrompu pendant une ou deux secondes par un brouhaha d’enthousiasme, il continua, aussitôt que le calme fut rétabli :
— Je compte sur votre prudence et sur votre discipline accoutumées... — obéissance passive à mes moindres ordres, telle est la première, telle est l’indispensable condition du succès... — Quand au courage, je n’en parle pas... — Yos preuves ne sont plus à faire !.. — En route, camarades, et que ceux qui restent souhaitent bonne chance à ceux qui partent !
La petite troupe quitta la salle basse du Moulin-Noir et prit le chemin de l’embarcadère.
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