PRESSENTIMENTS
Pendant la nuit précédente, un mauvais rêve, ou plutôt un lourd cauchemar était venu s’asseoir sur la poitrine de Pauline et l’oppresser péniblement. Le jour naissant avait chassé le cauchemar sans même laisser dans l’esprit de la jeune femme un souvenir bien distinct de ses terreurs nocturnes, mais la marquise n’-en était pas moins restée
sous une impression profonde de tristesse et de vague effroi.
— Chère bien aimée — s’écria Tancrède en donnant à sa femme le baiser du matin — qu’as-tu donc? — comme te voilà pâle !..
— J’ai mal dormi... — répondit Pauline.
— Es-tu souffrante?..
— Physiquement, non... — moralement, oui...
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que mon âme est pleine de noir, et que je sens malgré moi mes yeux se remplir de larmes..
En effet, tandis que Pauline disait ce qui précède, ses paupières se mouillaient, et deux ou trois perles liquides se suspendaient à ses longs cils de velours.
— Mon Dieu ! reprit Tancrède très-ému et très-agité en serrant la marquise dans ses bras — mon Dieu, chère enfant, tu pleures!..
— Je te répète que c’est sans le vouloir...
— Mais enfin, poursuivit le marquis — ce n’est pas, ce ne peut pas être sans motif... — Pourquoi ces larmes?..
— Je l’ignore...
— Qu’est-il arrivé ?
— Rien...
— Ce chagrin qui t’oppresse, d’où vient-il ?..
— Je ne le sais pas ; d’ailleurs ce n’est point un chagrin puisque mon bonheur est si grand, si complet, si infini, que les anges eux-mêmes doivent me l’envier dans le ciel !.. — je suis heureuse... je le comprends... je ne l’ai jamais si bien compris... mais il me semble que je vais cesser de l’être...
— Cesser d’être heureuse, ma Pauline ! y songes-tu ! — c’est de la folie !..
— Oui, sans doute, oui... c’est de la folie... mais tu m’interroges... je réponds...
— Personne au monde ne peut rien contre ton bonheur, poursuivit le marquis, ou plutôt contre le nôtre, car notre bonheur, c’est notre amour, et notre amour ne finira pas ! . .
— Oh jamais!., jamais.. — s’écria Pauline — mon coeur n’aura battu que pour toi quand la mort viendra le glacer !..
— Que parles-tu de mort, au printemps de la vie!.. — d’où te viennent ces idées lugubres?..
— De cette tristesse de mon âme dont la cause m’est inconnue... — j’ai de sombres pressentiments... — il me semble qu’une catastrophe inévitable nous menace et va nous atteindre... il me semble que toute ma joie, toutes mes félicités vont s’évanouir comme un rêve..
En ce moment les larmes de Pauline firent explosion et coulèrent avec abondance pendant quelques secondes, tandis qu’elle appuyait sa tête blonde sur l’épaule de son mari. Ce dernier prit dans ses mains les deux mains de la jeune femme et les couvrit de baisers, puis il murmura près de son oreille, de cette voix douce et caressante avec laquelle on parle aux enfants :
— Chère bien-aimée, je ne t’ai jamais vue ainsi... Tu ne souffres pas physiquement, dis-tu... tu te trompes.. — Tes mains sont brûlantes de fièvre... — un malaise dont tu ne te rends pas compte amène à sa suite ces angoisses morales... cherchons ensemble d’où vient ce malaise... —
nous vivons ici dans une solitude presque absolue... n’en éprouves-tu pas quelque ennui... Ceci m’expliquerait tout, chère femme, car l’ennui est un mal terrible...
Un sourire vint aux lèvres de Pauline, semblable à un joyeux rayon de soleil perçant les nuages qui versent la pluie.
— Ai-je bien deviné? — demanda Tancrède.
— Ah ! mon ami, me connais-tu si mal? répondit vivement la marquise — la solitude avec toi, avec nos enfants, c’est le ciel ! — si l’ennui pouvait m’atteindre auprès de trois êtres chéris, je serais indigne d’être heureuse !.. mais grâce au ciel, il n’en est rien ! — cette résidence est un vrai paradis terrestre où les journées me semblent trop courtes et les heures trop rapides!., ne cherche pas plus longtemps, je t’en prie, le mot d’une énigme insoluble... — j’ai mal dormi, je te le répète... Des rêves étranges et sinistres, dont le souvenir est effacé maintenant, ont troublé mon sommeil... — Je suis restée sans doute sous l’impression de ces vains fan tomes de la nuit... — cette impression se dissipera... Elle se dissipe déjà, je le sens... avant une heure les pressentiments et les tristesses qui m’assiégeaient au moment du réveil auront pris la fuite, et tu me retrouveras telle que je suis en réalité, telle que je veux être toujours, heureuse et souriante, avec la reconnaissance du présent et la confiance en l’avenir...
— Pauline que tu me fais de bien !... que ces paroles sont douces et consolantes!., s’écria M. d’Hérouville, oui, je te crois., je veux le croire... j’avais déjà peur, chère enfant, mais voici le nuage qui s’envole et le ciel qui redevient pur...
La marquise avait dit la vérité, ou du moins, en prononçant les paroles que nous venons de reproduire, elle était de bonne foi. Tandis que tout en parlant, elle appuyait son front sur l’épaule forte et sur la poitrine loyale de son mari bien-aimé, les vagues angoisses flottant dans son atmosphère s’évanouissaient, et bientôt elles eurent complètement disparu, ainsi qu’une neige fondue par les premiers rayons du soleil d’avril. La matinée se passa comme de coutume et, vers midi, Pauline se trouva si bien remise que lorsque Tancrède lui fit l’offre de rester auprès d’elle ce jour-là et de ne point aller à Versailles où l’appelaient cependant d’impérieux devoirs et où son absence ne pouvait manquer d’ètre remarquée, elle n’y voulut pas consentir, et, souriante et gaie, elle conduisit le marquis jusqu’au carrosse qui devait l’emporter pour vingt-quatre heures. Monsieur d’Hérouville s’éloigna parfaitement rassuré. Aussitôt que le bruit des chevaux et des roues du brillant équipage eut cessé de se faire entendre, Pauline prit ses deux (ils par la main et s’engagea avec eux dans l’une des longues avenues de tilleuls qui gravissaient le flanc des collines derrière le château. Parvenue à l’endroit le plus élevé du parc elle s’arrêta dans une salle de verdure ombragée par des marronniers deux fois séculaires, et entourée de larges bancs de pierre polie formant le cercle autour d’une table de marbre digne de supporter les homériques festins des chevalier de la table ronde. Là elle s’assit sur un des bancs, et tandis qu’ Armand et Paul jouaient à ses pieds avec les marrons d’Inde qui jonchaient le sol, elle contempla longtemps l’horizon magnifique s’étendant à perte de vue sous ses yeux. Au milieu des
campagnes semées de villages et de maisons, la Seine déroulait ses méandres comme les anneaux d’un serpent immense moiré d’argent et d’azur. — Les grands arbres de cette île étroite et longue qui s’avance jusqu’aux dernières maisons de Port-Marly formaient un vif contraste avec les tons vaporeux des lointains fuyant dans la brume, que couronnaient d’une sorte de coupole nuageuse les fumées de la grande ville assise aux conûns de la plaine. On connaît ce panorama, l’un des plus beaux qui soient au monde, — il n’existe pas un Parisien, croyons-nous, qui plus d’une fois ne l’ait contemplé du haut de la terrasse de Saint-Germain, mais, pour en bien connaître, pour en bien apprécier les joyeuses splendeurs, il faut le voir illuminé par les rayons d’un soleil radieux. Lorsqu’au contraire un ciel nuageux et morne tamise à grand peine dans l’espace des clartés pâles, et semble étendre devant les yeux du spectateur un rideau de brouillards transparents, ces plaines qui s’étendent à perte de vue, ces horizons succédant aux horizons, dégagent une immense tristesse, une insurmontable mélancolie... La campagne Parisienne et la campagne de Rome — (les deux extrêmes cependant !) — produisent alors le même effet..'. Ce jour-là, nous l’avons dit, le ciel était bas et sombre et cette tristesse pénétrante dont nous venons de parler s’exhalait de toutes choses. Pauline, à peine remise du malaise moral dont nous connaissons les causes, ne pouvait manquer de ressentir trèsvivement cette impression. — En effet ses idées noires, ses pressentiments de mauvais augure lui revinrent presqu’aussitôt ; — elle s’effraya de sa solitude ; — elle regretta d’avoir laissé partir Tancrède ; — son cœur se gonfla de
nouveau ; — ses larmes recommencèrent à couler ; — il lui sembla qu’un danger inconnu, mais terrible, était près d’elle, autour d’elle, l’enveloppant de toutes parts, et que ce danger, d’une minute à l’autre, allait se révéler sous une forme effroyable. Ces appréhensions funestes grandirent avec une foudroyante rapidité. . — La marquise à moitié folle d’épouvante, interrompit les jeux de ses fils, et, prenant dans ses bras le petit Armand qui n’aurait pu la suivre assez vite, elle se dirigea haletante et éperdue vers le château...