LA SOIRÉE
Lorsque madame d’Hérouville eut quitté les avenues sombres et mystérieuses où ses pas, bien légers pourtant, résonnaient comme sous les voûtes d’une cathédrale, lorsque devant elle se déroulèrent les riantes pelouses semées de fleurs qui s’étendaient autour du château, lorsqu’enfin elle se retrouva tout près de ses serviteurs et de ses femmes, elle ressentit un soulagement immense ; — ses folles terreurs s’apaisèrent, un calme relatif rentra dans son âme... Elle ralentit le pas, rentra dans le château, regagna son appartement et n’en sortit plus. Les heures de cette journée s’écoulèrent avec une lenteur désespérante.
— Mon Dieu ! se disait la jeune femme en regardant l’aiguille d’or se traîner sur le cadran émaillé de la pendule,
— mon Dieu ! si Tancrède était là, il me semble que je n’aurais jamais éprouvé de bonheur pareil à celui que me donnerait sa présence ! — Mais il ne reviendra que demain!
— Ah! demain n'arrivera jamais ?...
Un instant Pauline eut l’idée de monter en carrosse et de rejoindre son mari à Versailles. — Pendant quelques minutes ce désir la domina si complètement qu’elle sonna l’une de ses femmes pour lui donner l’ordre de faire atteler, mais au moment de parler, elle hésita, elle recula, et finit par renoncer à ce brusque départ.
— Tancrède me croirait folle ! — se dit-elle, et n’auraitil pas un peu raison?.. — En réalité, qu’ai-je à craindre? d’où me vient la faiblesse étrange de souffrir d’une façon si cruelle pour d’absurdes pressentiments ?.. — J’ai honte de moi-même et je veux être forte !...
La nuit arriva. — Les ténèbres enveloppèrent d’un voile impénétrable le parc et le château. En même temps que l’obscurité descendait du ciel, les craintes de Pauline changèrent de nature, ou plutôt, si nous pouvons ainsi parler, elles prirent un corps. La jeune femme se souvint de ces terribles histoires de vols à main armée, de pillage et d’incendies, dont on prétendait que les rives de la Seine et les campagnes environnantes, dansun rayon de plusieurs lieues venaient d’être le théâtre. Jusqu’alors elle n’avait prêté qu’une oreille distraite et presque incrédule aux récits de ces violences et de ces .attentats... Elle devint subitement croyante ; — elle ne mit plus rien en doute de ce qu’elle avait entendu conter, et son imagination exaltée grandit encore la légende sinistre des bandits invisibles... Une fois dans cette voie, elle ne s’arrêta plus ; — elle se persuada que déjà le
château, sans doute était investi par une horde d’assassins, et, toute frémissante, elle fit appeler son valet de chambre.
— Laurent, — lui demanda-t-elle, — avez-vous en-
tendu parler des crimes nocturnes qui désolent la contrée ? g
— Oui, madame la marquise, — répondit le valet.
— Ces crimes sont affreux, n’est-ce pas, et ils se renouvellent chaque nuit?..
— Si madame la marquise veut bien me permettre d’exprimer mon opinion personnelle, j’aurai l’honneur de lui dire qu’il doit y avoir une certaine exagération dans les bruits qui courent à ce sujet. — Voici d’ailleurs quelque temps déjà qu’on ne parle plus de rien. — 11 paraît que les brigands se tiennent tranquilles, ou qu'ilsontquittélepays, ce qui vaudrait mieux encore...
— Ah ! — s’écria vivement Pauline, — on ne parle plus de ces effroyables scélératesses?...
— Non, madame la marquise. Y
— Vous en êtes certain ?...
Le valet de chambre s’inclina d’une façon affirmative.
Madame d’Hérouville, uu peu rassurée, reprit :
— On ne saurait néanmoins s’entourer de trop de précautions lorsqu’il s’agit des plus graves intérêts et même de la vie. — L’absence de monsieur le marquis m’impose d’ailleurs des devoirs auxquels je ne manquerai pas. — Vous
allez, Laurent, prendre trois hommes bien armés, et munis »
de lanternes, et v«us ferez avec eux une ronde dans le
parc.
— Oui, madame la marquise.
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— Aussitôt de retour, vous viendrez me rendre compte de l’état dans lequel vous aurez trouvé toutes choses.
— Oui, madame la marquise.
Le valet de chambre sortit pour exécuter les ordres qu’il venait de recevoir, tout en se disant que rien ne semblait justifier ces mesures exceptionnelles et cette surveillance inaccoutumée ; — mais Laurent était un bon serviteur ; — il obéissait sans discuter, même lorsqu’il ne comprenait et n’approuvait pas. En conséquence, il arma de carabines et de lanternes le jardinier chef et les deux palefreniers, puis, à la tête de cette petite troupe il explora très consciencieusement le parc. Cette exploration dura environ une heure et demie. — Au bout de ce temps le valet de chambre se présenta de nouveau devant Pauline.
— Eh bien?.. — lui demanda cette dernière.
— J’ai fait ce que madame la marquise m’avait ordonné, — répondit Laurent.
— Et vous n’avez rien vu de suspect ?
— Absolument rien. — Tout est tranquille. — Jamais nuit d’automne ne fut plus sombre, mais en même temps ne fut plus calme.
— C’est bien... Je vous recommande, Laurent, devèiller vous même à ce que toutes les portes du château soient rigoureusemen t fermées .
— Madame la marquise, c’est un soin que je prends chaque soir, sans y manquer jamais.
— Vous pouvez vous retirer maintenant... — Ah! un instant encore... — les pavillons qui se trouvent à droite et à la gauche de la grille d’honneursont-ils habités?..
— Oui, madame la marquise.
— Par qui?
— Par les aides-jardiniers.
— Deux vigoureux jeunes gens, je crois ?
— Deux hercules, madame la marquise.
— Donnez désarmés à ces braves garçons, et enjoignezleur de ma part de monter la garde, jusqu’au point du jour autour du château... —Ajoutez que comme ce quej’attends d’eux ne fait en aucune façon partie de leur service, ils recevront demain matin une ample gratification, à titre d’indemnité delà nuit blanche qu’ils vont passer.
— Madame la marquise sera religieusement obéie, mais la gratification serait inutile. — Chacun ici doit se trouver trop heureux de se mettre pour toutes choses aux ordres de madame la marquise.
— Je sais que je suis servie avec zèle, — répondit Pauline en souriant, — mais je sais aussi qu’une juste récompense n’a jamais rien gâté.
— Madame la marquise est mille fois trop bonne...
— C’est bien, Laurent... — Je n’ai plus besoin de vous ce soir, — allez et faites ce que je vous ai dit.
Le valet de chambre s’inclina respectueusement et sortit. Au moment où il refermait la porte derrière lui, l’horloge du château et la pendule de la cheminée sonnèrent la demie après dix heures.. Absorbée par les préoccupations puissantes et insurmontables dont nous connaissons la nature, madame d’Hérouville, pour la première fois depuis qu’elle était mère, avait oublié ses enfants. D’habitude le sommeil s’emparait d’eux vers neuf heures, et alors, sans réclamer l’aide de ses femmes de chambre, Pauline les déshabillait elle-même et les plaçait dans les petits lits jumeaux où ils
s’endormaient aussitôt du sommeil des anges pour ne se plus réveiller qu’aux naissantes clartés du jour.
Ce soir-là nous le répétons, la marquise distraite ou plutôt absorbée, ne s’était point souvenue que l’heure du repos arrivait pour les deux chérubins, après une longue journée de luttes enfantines et de jeux bruyants. Paul, — l’aîné des fils de Pauline, — dormait dans un fauteuil immense, au fond duquel il s’était blotti gracieusement. — Sa pose était charmante. Son corps souple se ployait comme la tige d’une fleur ; — sa tête blonde reposait sur son épaule, et son visage, quoiqu’immobile, offrait une expression fière et joyeuse. Armand, le plus petit, avait été vaincu par le sommeil au pied du fauteuil dans lequel se trouvait son frère. — Le tapis moelleux lui servait de couche, et de son bras gauche à demi ployé il s’était fait un oreiller. Pauline, à peu près rappelée à elle-même par les paroles tout à fait rassurantes de Laurent, tressaillit et rougit en voyant de quel oubli elle s’était rendue coupable. — Le sentiment de la tendresse et de ses devoirs de mère lui revint avec la promptitude de l’éclair. — Elle eut tout à la fois un sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux.
— Chers amours... — balbutia-t-elle, — qu’avais-je donc fait de mon cœur et de ma pensée, pour que ma pensée et mon cœur aient pu s’éloigner de vous un instant ?. .
Elle se pencha vers Paul dont elle baisa le front pur et blanc, puis elle le déshabilla d'une main légère que c’est à peine si le petit garçon souleva ses paupières fatiguées et entr’ouvrit ses grands yeux.
— Mère chérie, — balbutia-t-il, — ton petit Paul a
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sommeil... bien sommeil... il ne faut pas le réveiller... — Mère chérie, bonsoir...
— Mon petit Paul ne peut dormir avant d’avoir fait sa prière à Dieu... — répondit la marquise en effleurant d’un nouveau baiser les cheveux blonds de l’enfant.
Le fils de Roland de Lascars ne se fit point répéter ces paroles. — Il se souleva tout ensommeillé ; — il s’agenouilla sur le fauteuil ; — il joignit ses deux mains mignonnes, avec un geste digne de saint Jean le Précurseur, peint par le divin Raphaël, et ses lèvres roses murmurèrent :
— Petit Jésus, je vous donne mon coeur... — Veillez sur moi et sur ceux que j’aime. — Faites que je sois bon et qu’ils soient heureux... — Petit Jésus, bénissez la nuit qui commence comme vous avez béni la journée qui s’achève...
Et complètement endormi, il retomba dans les bras de sa mère. La marquise, à son tour, se mit à genoux près de son fils ; — elle éleva ses mains et ses yeux vers le ciel, et cette prière ardente s’échappa de son cœur plutôt que de ses lèvres :
— Dieu de miséricorde et de bonté, vous avez entendu cet enfant, car les voix innocentes arrivent jusqu’à vous !..
— C’est en son nom que je vous implore!... Daignez recevoir dans votre sein l’âme de son malheureux père !... —
— Seigneur, protégez mes fils... protégez mon mari bienaimé, et si quelque malheur menace l’un de nous, permettez que ce malheur frappe sur moi et non sur eux...
Pauline prit ensuite le jeune garçon dans ses bras et le coucha sans interrompre son sommeil. 11 en fut de même pour le petit Armand, dont les paupières restèrent closes
tandis que sa mère le déshabillait et l’étendait dans sa couche mignonne. Pendant quelques secondes, la marquise contempla ses deux enfants, et la plus sublime expression d’amour maternel se peignit sur son visage, puis elle s’approcha de l’une des croisées qu’elle ouvrit, et elle se pencha au-dehors. Elle ne pouvait rien voir, nous le savons, mais elle entendit très distinctement le bruit de pas lourds et irréguliers foulant le sable sous ses fenêtres.
— Qui donc est là ?.. — demanda-t-elle avec un commencement d’inquiétude.
— Madame la marquise, c’est moi, Guillot... — répondit une voix rude.
— Madame la marquise, c’est moi, Justin, ajouta presque en même temps une seconde voix non moins rustique.
Justin et Guillot étaient les deux aides jardiniers logés dans les pavillons contigus à la grille d’honneur.
— Madame la marquise, reprit Guillot, nous exécutons les ordres que Laurent est venu nous donner de votre part. — Nous faisons faction autour du château.
— Ah! dam! oui... — appuya Justin, nous faisons faction tout de même, et nous avons des fusils chargés à balle... — Ah! mais!... Et si des rnal-intentionnés arrivaient, nous saurions les recevoir!...
— C’est bien, mes amis... — dit Pauline, faites bonne garde cette nuit et venez me trouver demain matin.
— Oui, madame la marquise, nous n’y manquerons pas.
— Je suis contente de vous, — vous serez contents de moi.
— Oui, madame la marquise... — Oh ! nous sommes tranquilles là-dessus.
Pauline referma la fenêtre et sonna ses femmes qui la déshabillèrent et quittèrent sa chambre à coucher après avoir allumé la veilleuse placée dans une coupe d’albâtre suspendue au plafond par une chaîne d’argent. Le logis des caméristes occupait, immédiatement au-dessous de l’appartement de la marquise, un petit entresol, mis en communication avec le cabinet de toilette par un escalier de service. Pauline, restée seule, traversa le salon et s’assura que la porte de l’antichambre qui s’ouvrait sur la galerie était fermée à clef et à double tour. Cette précaution prise, elle se coucha, et certaine que de bons serviteurs veillaient au dehors et rendaient toute surprise impossible, <$le s’endormit d’un sommeil assez calme au moment où la pendule sonnait minuit. Rejoignons Justin et Guillot. Les deux aides jardiniers, électrisés par l’espoir de la gratification promise, s’étaient sentis plein de zèle dans le premier moment. Le fusil sur l’épaule et fredonnant du bout des lèvres une chanson populaire, ils allaient gaillardement, mais sans marcher l’un près de l’autre... — Partis du même point en se tournant le dos, ils faisaient, chacun de leur côté, le tour de la moitié du château ; — ce trajet accompli, ils se rencontraient, échangeaient quelques mots, pirouettaient sur leurs talons et recommençaient. Ceci dura environ une heure. — Au bout de ce temps Justin et Guillot s’arrêtèrent d’un commun accord en face l’un de l’autre, et le dialogue suivant s’engagea :
— Dis-donc, Justin...
— Hein, Guillot if
— Les jambes me rentrent dans le corps, sais-tu?... — Et à toi?...
— A moi pareillement.
— Avec ça, le sommeil me gagne...
— Je t’en offre autant, mon compère.
— Et pourtant il n’est que minuit?
— Ah! dam! oui... — les douze coups viennent de sonner.
— Et le petit jour ne parait qu’à six heures du matin... — Ça nous fait donc encore six heures de faction !..
— Diable !... — c’est long !..
— Peste!... je le crois; — le métier est rude!... — — J’aurais été un mauvais soldat !...
— Ouf, mais madame la marquise est une bonne dame et ne se montrera point ingrate. — Je suis sûr que nous recevrons pour le moins chacun un bel écu de six livres...
— Il me vient une idée, Gu illot.
— Voyons ton idée, Justin?
— C’est de gagner l’écu sans nous exterminer le tempérament à trimer jusqu’au jour dans le brouillard, ce qui est fort malsain et peut nous rendre poulmoniques.
— Et le moyen de faire ce que tu dis ?
— Voici : — La nuit est noire comme de l’encre. — Tout le monde dort au château. — personnene s’occupe de nous. — Faisons comme tout le monde, — allons dormir, — nous reprendrons notre faction de grand matin, et, attendu que nous sommes des garçons discrets, personne ne se doutera seulement que nous l’avons quittée pendant quelques t heures.
— Ça se peut tout de même, oui-dà!... — Mais si par
malheur il arrivait un accident cette nuit?... — s’il venait des coquins rôder par ici ?...
— Tiens; tu me fais rire !... — Eh! que diantre veuxtu qui arrive ?... — Madame la marquise a pris peur, elle ne sait seulement pas pourquoi. Je réponds de tout. — Allons, allons... — viens-tu faire un somme?
— Si tu réponds de tout, ça me va... — le premier réveillé éveillera l’autre.
— C’est convenu... — Tope-là, compère...
Puis les deux sentinelles improvisées reprirent, sans plus d’hésitations ni de remords le chemin de leurs pavillons respectifs.