‹ Les pirates de la SeineChapitre 30 sur 37 · EX AVANT · texte numérisé non relu

EX AVANT

Les bandits, au nombre de quatorze, (y compris le capitaine et le lieutenant) — prirent place dans trois bateaux plats peints en noir. Les avirons, enveloppés de linges afin de ne produire aucun bruit en frappant les eaux, furent bordés, — Lascars donna le signal et les embarcations glissèrent, invisibles et muettes, sur la surface sombre du

fleuve. La nuit semblait prêter au crime résolu sa discrète complicité. — Jamais obscurité plus profonde n’avait pesé sur la terre endormie ; — des ténèbres compactes, impénétrables, enveloppaient la Seine et ses rives, et nulle lueur phosphorescente ne brillait dans le faible sillagè des trois barques. Lascars fut obligé de se rendre compte par induction du chemin parcouru, et lorsqu’il crut avoir franchi la distance qui le séparait du château de Port-Marly, il donna l’ordre d’atterrir et d’amarrer les embarcations. Ses calculs ne l’avaient point trompé. — Il lui suffit de gravir la berge pour acquérir la certitude qu’il se trouvait presque en face des grilles du château. Il approcha ses mains de sa bouche et il imita à deux reprises, avec une rare perfection, le cri de la chouette, ainsi que devaient le faire quelques années plus tard les paysans vendéens. Un cri semblable lui répondit à peu de distance, et presque en même temps il entendit sur la route le bruit d’un pas léger.

— Oui va là ? — r murmura-t-il.

Une voix étouffée à dessein répondit :

— C’est moi, capitaine, — moi, Landrinet...

Landrinet, l’un des deux espions, avait reçu l’ordre de

ne point quitter son poste, cette nuit-là, avant d’être relevé par Joël Macquart en personne. Lascars reprit :

— Y a-t-il du nouveau ?

— Non, capitaine.

— Le marquis n’est point revenu ?

— Non, capitaine.

— Tout est tranquille au château et dans les environs ?

— Oui, capitaine.

— C’est bien... — et tu es fatigué?

— Franchement, capitaine, ça commence. — Je monte la garde ici, depuis six heures du matin, et les jambes me rentrent dans le corps.

— Ya te reposer dans une des barques... — elles sont toutes trois amarrées au bas de la berge.

— Merci, capitaine.

Lascars rallia spn monde et prit le chemin qui côtoyait la muraille d’enceinte, et que nous l’avons vu suivre avec Liseron, la nuit, où, pour la première fois, il s’était introduit dans le parc. La troupe des Pirates de la Seine atteignit bientôt la petite porte et fit halte tandis que le lieutenant attaquait la serrure avec l’outil de fer dont il savait si bien se servir. Au bout d’une minute la porte s’ouvrit et les bandits se trouvèrent sur le terrain du marquis d’Hérouville, sous la voûte de l’allée de tilleuls.

— Mettez- vous en file, camarades, — leur dit Lascars

— et marchez l’un derrière l’autre, de manière à ce que chacun de vous ait une main sur l’épaule de celui qui le précédera. — Je passerai le premier et je vous conduirai de mon mieux... — il faut ici marcher à tâtons, et nos yeux ne nous servent à rien, car, dans ces ténèbres du diable, un aveugle y verrait aussi clair que nous !

Le baron s’orienta, en appelant à son aide ses souvenirs

— il parcourut l’allée dans toute sa longueur, non sans se heurter plus d’une fois contre les troncs d’arbres, et il déboucha, à la tête de ses compagnons, sur la pelouse qui s’étendait autour du château. Les bandits s’aperçurent alors, non sans inquiétude, que plusieurs fenêtres du vaste édifice étaient faiblement éclairées et ils manifestèrent à voix basse leurs appréhensions à ce sujet.

— Si nous avons affaire à défi gens sur leurs gardes — se disaient-ils ■«— nous réussirons difficilement à emporter de vive force le château... — l’affaire deviendra une vraie bataille... — l’alarme sera donnée;.. — on sonnera le tocsin ; — nous aurons tout le village à combattre, et ceux d’entre nous que leur bonne étoile sauvera de la mort, seront trop heureux de prendre leurs jambes à leur cou et de disparaître les mains vid.es. t

Lascars rassura ses hommes en leur apprenant ce qu’il tenait de Liseron, c’est-à-dire que les couloirs, les escaliers et les galeries du château restaient éclairés pendant toute la nuit.

— C’est commode pour nous, d’ailleurs, ajouta-t-il — et cela nous dispensera d’allumer les lanternes sourdes.

Les Pirates de la Seine étaient arrivés près d’une porte de service donnant accès dans les cuisines. — C’est par là que Lascars comptait s’introduire. — Il se proposait de gagner ensuite le premier étage en gravissant les escaliers dérobés et en longeant les couloirs connus de Liseron. Tandis que ce dernier déployait ses talents et forçait sans bruit la serrure, le baron disait aux bandits :

— Formez le cercle autour de moi, camarades, et prêtez l’oreille avec attention ; — je suis obligé de parler trèsbas, et vous ne devez pas perdre une seule de mes paroles...

Les bandits suivirent à l’instant même cette recommandation, et Larcars reprit :

— Dans une entreprise comme la nôtre, vous le comprenez, l’essentiel est de pouvoir agir à sa guise, sans crainte, en prenant tout son temps. — Nous allons faire ce qui dé-

pendra de nous pour atteindre ce résultat... — une fois le seuil du château franchi, je vous échelonnerai le long des escaliers et des galeries conduisant à l’appartement de la marquise, dans lequel je pénétrerai seul... — si nous avons la chance de n’éveiller aucun des valets, tout sera pour le mieux... — Dans le cas contraire, il importe d’étouffer des cris qui donneraient l’alarme et compromettraient le succès, mais néanmoins ne versez le sang qu’en cas d’absftlue nécessité... — Vous êtes munis de cordes et de bâillons... je vous ordonne d’en faire usage plutôt que des haches et des poignards... — Si quelqu’un, homme ou femme, tentait de fuir, saisissez-le, garottez-le, rendcz-le muet et impuissant, cela suffira... — ne tuez que pour votre défense et n’employez le fer que pour repousser le fer... — est-ce bien compris?

— Oui, capitaine... — répondirent tout bas les bandits.

— Vous connaissez le son de mon sifflet d’argent;

— poursuivit Lascars — si vous l’entendez une seule fois cela signifiera que' je suis en péril, et alors venez à mon aide... — s’il retentit deux fois, au contraire, vous devrez en conclure que nous sommes maîtres du château et que le pillage peut commencer.

Après avoir ainsi posé ces préliminaires, le capitaine des pirates entra dans une foule de détails et multiplia des recommandations au milieu desquelles il nous paraît inutile de le suivre. Il achevait à peine, lorsque Liseron le prévint que la serrure venait de céder, et que par conséquent rien n’empêchait plus les bandits de franchir le seuil.

— Assez de paroles!.. — dit alors Lascars — le mo- 1

ment d’agir est venu !.. — en avant, camarades !..

Les cuisines du château de Porl-Marly étaient dignes d’une habitation grandiose et quasi-princière. Douze piliers massifs supportaient leurs voûtes surbaissées en pierre de taille. — La haute et large cheminée offrait l’espace suffisant pour rôtir un bœuf tout entier comme au temps de nos bons aïeux, alors que les seigneurs féodaux tenaient cour plénière et table ouverte dans leurs domaines. Liseron battit le briquet, prit une lampe sur le manteau de la cheminée, l’alluma et, après avoir examiné les êtres avec attention, il dit à Lascars en désignant une porte vitrée :

— Je me reconnais le mieux du monde, voilà notre chemin, capitaine... — derrière cette porte se trouve un escalier qui conduit à la grande galerie du premier étage... — Je vous servirais maintenant de guide, les yeux bandés, s’il le fallait...

Avant de suivre son lieutenant, le baron plaça quatre hommes en faction dans les cuisines et leur renouvela la consigne que nous connaissons. Il fit, ensuite signe à Liseron de passer le premier et il s’engagea derrière lui dans l’escalier. Huit des pirates venaient après eux. Les souvenirs du lieutenant l’avaient bien servi ; — l’escalier dérobé communiquait en effet avec la galerie du premier étage qui reliait entre eux l’appartement du marquis et celui de sa femme. Lascars laissa deux hommes sur la plus haute marche de l’escalier. — Les six autres reçurent l’ordre de se cacher dans les embrasures des fenêtres de la galerie, et le capitaine se remit en marche avec son lieutenant. Après avoir parcouru un espace de cinquante

ou soixante pas, Liseron s’arrêta devant une haute porte précieusement peinte et sculptée.

Maître — dit-il — j’ai passé par cette porte avec mon costume de colporteur et ma balle sur le dos. — On m’a fait traverser une antichambre, puis un salon ; — la chambre à coucher de la marquise est au bout.

— J’entrerai seul... — répondit Lascars, ouvre-moi.

Liseron fit tourner l’espagnolette, mais la porte fermée

en dedans, résista.

— Ah ! diable !.. murmura le lieutenant — voilà un obstacle qui peut tout compromettre!.. — si la serrure est à secret, si les verrous sont poussés et s’il devient indispensable d’enfoncer un panneau, nous aurons beau prendre des précautions infinies, nous ferons un bruit d’enfer, d’autant que cette haute galerie est sonore comme une église !..

— Essaye toujours... — répondit Lascars.

Liseron se mit aussitôt à l’œuvre, en introduisant dans la serrure ce terrible morceau de fer qui lui servait de passe-partout, mais il rencontra des obstacles qui, d’abord, semblèrent insurmontables. Lascars, frémissant d’impatience et d’inquiétude, sentaitles gouttes d’une sueur froide mouiller les racines de ses cheveux. Enfin au bout de quelques minutes, un craquement sec se fit entendre pareil au bruit d’un ressort qui se détend.

— A la bonne heure !.. murmura Liseron en poussant un soupir de soulagement. — Nous y voilà, mais ce n’est pas sans peine !..

— Tu as réussi ?

— Je le crois... — nous allons d’ailleurs savoir tout de suite à quoi nous en tenir.

Le lieutenant appuya sur l’espagnolette pour la seconde fois et la porte obéissante tourna sans bruit sur ses gonds. Les yeux de Lascars flamboyèrent.

— Tu es un précieux compagnon, — dit-il — et tu seras récompensé selon tes mérites, foi de Joël Macquart — je te promets double part de prise.

— Grand merci, capitaine !.. — vous êtes généreux comme un roi !.. — maintenant que faut-il faire?

— Attendre, et ne bouger d'ici sous aucun prétexte.

— Suffit, capitaine... — on respectera la consigne.

Lascars traversa l’antichambre et ouvrit la porte du salon

qui précédait la chambre à coucher. Un silence profond régnait dans le château. Liseron s’assit sur un bon fauteuil et se mit à examiner avec une extrême attention et un plaisir manifeste, les panneaux de tapisserie des Gobelins, d’après Boucher, qui recouvraient les murailles de l’antichambre.

— Si jamais je possède un château — se disait-il — j’aimerai fort à le décorer ainsi. — Seulement, comme il faut bien que l’expérience serve à quelque chose, j’aurai trois serrures à toutes mes portes, trois serrures à combinaisons, et une demi-douzaine de verrous que je pousserai de ma propre main chaque soir, ne. voulant m’en rapporter qu’à moi seul pour un soin si important... — Bien habiles, je le proclame, seront les voleurs qui t$niveront moyen de me prendre au gitè, et d’arriver la nuit jusque dans ma chambre à coucher!.. — oui... oui... je pourrai dormir tranquille !.. — mais ces gens riches, ça ne pense à rien !

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