TÉNÈBRES
Pauline suivit, sans rencontrer âme qui vive, la route ombragée de vieux ormes qui passait devant la machine de Marly et côtoyait ensuite de vastes terrains boisés. — Elle atteignit les premières maisons du village, elle gravit sur la droite un chemin montueux, et franchit le porche de la petite église placée à mi-côte et dominant la vallée de la Seine. L’église élait complètement déserte. — Un silence profond régnait sous ses voûtes, — le faible et doux parfum de l’encens refroidi saturait l’atmosphère tiède, et les rayons du soleil, passant à travers l’une des fenêtres, reproduisaient sur les dalles les figures naïve des vitraux enluminés. Pauline alla s’agenouiller devant l’autel ; — elle cacha sa tête dans ses mains et elle se mit à prier avec cette ardeur, avec cette exaltation des âmes pures qui croient, en un moment suprême, ne pouvoir mettre qu’en Dieu seul leur espoir et leur confiance... L’orpheline, en effet, venait demander à Dieu la clef de l’énigme terrible
qui la faisait pâlir d’épouvante. — Elle implorait la solution de ses doutes. — Elle venait chercher la lumière. — Elle voulait savoir si le rêve de la nuit précédente était une vision prophétique ou un songe imposteur, et s’il fallait marcher avec confiance en avant ou reculer, craintive et défiante... La jeune tille pria longtemps, et comme l’image du gentilhomme inconnu, à mesure qu’elle élevait son âme et sa pensée vers le ciel, se dessinait devant ses yeux plus nette, plus vivante, plus lumineuse, elle se persuada que Dieu se servait de cette image pour lui répondre, et il lui sembla qu’elle entendait distinctement ces mots :
— 11 faut attendre... — C’est celui-là que tu dois aimer...
On croit facilement ce qu’on désire. — Pauline ne mit point en doute la réalité de cet ordre, ou plutôt de ce conseil venu d’en haut. — Elle ne savait rien de l’amour, mais déjà elle aimait à son insu. — Son âme innocente appartenait tout entière à l’inconnu, à son sauveur de la nuit du 30 mai... La fiancée de Lascars sortit de l’église presqu’entièrement rassurée, et convaincue que, par la volonté de Dieu, elle venait d’éviter un malheur à peu près inévitable. Elle ne mettait plus en doute que le rêve effrayant qui l’avait si profondément agitée fut un avertissement céleste, dont la signification, désormais, lui semblait claire comme le jour. — Quoi de plus facile à interpréter, en effet ? — N’était-il pas de la dernière évidence que son mariage avec le baron devait l’entraîner dans un abîme de malheurs, et que l’unique moyen d’éviter cette infortune était de temporiser sagement, et d’attendre cet époux mystérieux que lui gardait la destinée?... Pauline se disait cela en descendant la pente du coteau sur lequel était située
l’église. — Elle se le répétait en reprenant le chemin qui devait la ramener à la petite maison du Bas-Prunet, et, soulagée d’un lourd fardeau par la résolution qu’elle venait de prendre, elle souriait à l’avenir inconnu dans lequel elle allait entrer... Tout à coup elle tressaillit et elle se sentit prise d’un trouble profond et d’un grand effroi... Pour la première fois, depuis le brusque revirement de ses volontés et de ses projets, elle venait de songer aux difficultés de sa situation présente. — Ces difficultés, nous devons en convenir, n’étaient pas de mince importance et pouvaient suffire à mettre sens dessus dessous une tête plus solide que celle de Pauline Talbot. Comment, en effet, rompre sans scandale, au dernier moment, un mariage librement
consenti et qui devait se célébrer le lendemain ? —
Comment dire au fiancé plein d’amour et d’impatience : — Je ne veux plus de vous... reprenez, votre parole et rendezmoi la mienne?... — De quel prétexte colorer ce caprice étrange, cette versatilité subite et incompréhensible, qui, vis-à-vis de Lascars passerait à bon droit pour le plus sanglant, pour le plus immérité de tous les outrages? — Quelle faute, en effet, le baron avait-il commise pour démériter? — Ne s’était il pas montré, dès le premier jour, un modèle accompli de toutes les qualités sérieuses et brillantes ? — Générosité chevaleresque, courage, loyauté sans tache, dévouement sans bornes, il possédait ces nobles vertus ! — 11 ne lui manquait rien de ce qu’une jeune fille peut ambitionner dans l’homme dont elle portera le nom... Lascars, humilié et désespéré, — Lascars blessé tout à la fois dans son amour et dans son orgueil, voudrait à bon droit connaître les motifs de l’arrêt prononcé contre lui...
Il n’était point de ceux qu’on chasse, à son gré, comme des laquais... — Il y aurait, de sa part, révolte... — il interrogerait; — il exigerait une explication... Que lui répondre ? Etait-il possible de dire à ce galant homme, à ce gentilhomme :
— J’ai rêvé que je serais malheureuse avec vous, en conséquence, je vous repousse après vous avoir accepté, et j’attends, pour lui confier mon avenir et mon bonheur, un homme que je n’ai vu qu’une fois, un homme dont j’ignore le nom, et qui, selon toute apparence, ne se souvient même pas que j’existe.
Et madame Audouin?... — Quelle douleur serait la sienne! — La rupture d’un mariage qu’elle appelait de tous ses vœux et qui devait combler ses plus chères espérances n’allait-elle pas lui porter un coup funeste et peut-être mortel ?... De quelle force surhumaine Pauline ne devraitelle pas être douée, pour résister aux larmes, aux gémissements, aux supplications de l’excellente femme qui lui avait donné, depuis son enfance, tant de preuves d’une inaltérable affection ? Ces pensées confuses, et bien d’autres encore qui tiendraient trop de place en ces pages, s’agitaient tumultueusement dans le cerveau de l’orpheline, comme les feuilles sèches que le vent d’automne fait tourbillonner.
— Ah ! — murmura Pauline en s’arrêtant machinalement, — il me semble que je deviens folle...
Elle se trouvait en ce moment près d’un banc de pierre grossièrement construit, placé sur le. bord delà route, sous l’ombrage d’un orme deux fois séculaire. Elle se laissa tomber sur ce banc ; — elle appuya ses coudes sur ses
genoux, prit sa tête entre ses deux mains, et s’efforça de calmer, par la réflexion, le désordre inquiétant de son esprit. Ce fut une vaine tentative. — La lumière ne se fit point au milieu du chaos que dominait une seule idée, celle de s’obstiner dans une résistance inflexible et ne se point laisser entraîner à l’abîme, c’est-à-dire au mariage.
— Je me garderai pour LUI... — disait la jeune fille à demi-voix, sans presque avoir conscience de ses paroles.
— IL reviendra... j’ai la certitude qu’il reviendra... — Dans mon rêve il me l’a promis... Au bout de quelques minutes, elle ajouta :
— Décidément je deviendrais folle si je continuais à penser... — Je remets l’avenir entre les mains de Dieu...
— C’est lui qui m’a dicté ma résolution... — il me donnera la force de T’accomplir...
L’orpheline quitta le banc de pierre, et elle allait se remettre en marche lorsque son attention fut sollicitée par un bruit soudain et un mouvement inaccoutumé. Un valet en livrée verte galonnée en or, portant un chapeau lampion à cocarde rouge, une culotte blanche de peau de daim et de hautes bottes à l’écuyère, passait devant la jeune fille au plus rapide galop d’un cheval normand de haute taille. Ce valet, venant du côté de Saint Germain et se dirigeant vers Paris, servait de coureur à un équipage d’une richesse et d’une élégance merveilleuses, qu’il précédait de cent cinquante ou deux cents pas. C’était une voiture découverte, attelée en poste à quatre chevaux couverts de grelots, et conduits par deux postillons en livrées pareilles à celle du coureur. Le manteau d’hermine de la pairie s’étalait au milieu des panneaux, supportant des armoiries doubles,
timbrées de la couronne ducale. Deux grands laquais, galonnés sur toutes les tailles, se tenaient debout sur l’arrière-train. Tout cela menait grand tapage et filait comme la foudre. Pauline n’était point de ces filles d’Eve que la vue d’un luxe princier remplit de trouble, d’admiration et d’envie... — En ce moment surtout, que lui importait la splendeur d’un équipage aristocratique ? — C’est à peine si elle se sentait disposée à faire l’aumône d’un regard distrait aux actions magnifiques de ces chevaux impétueux, aux dorures de ce carrosse éblouissant, aux livrées des postillons et des laquais. Et cependant, à l’instant précis où l’attelage glissa devant elle avec un train de locomotive, ses yeux s’agrandirent et prirent une étrange expression de stupeur douloureuse ; — elle poussa un gémissement sourd, et, perdant l’équilibre comme une fleur dont on vient de briser la tige, elle tomba sur le bord de la route, évanouie, les épaules appuyées au banc de pierre à côté duquel elle se se trouvait, et qui l’empêcha de rouler dans la poussière. Le pauvre enfant venait de voir et de reconnaître, au fond de ce carrosse princier, et à côté d’une jeune femme d’une grande beauté, le gentilhomme inconnu de la nuit du 30 mai !... (1)
— Il est marié! — s’était-elle dit. — Rêve menteur, tu m’as fait bien du mal !..
Et elle avait perdu connaissance.
Un quart -d’heure, tout au plus, après le départ de Pauline pour Bougival, Lascars vint frapper doucement à la porte du jardin de la maisonnette, et celte porte lui fut ouverte
(1) Voir la première partie de cet ouvrage : Le Moulin Rouge.
par la gouvernante, qui n’avait point encore constaté l’absence de sa pupille chérie, et qui lit, en voyant le visiteur, un geste de joyeux étonnement.
— Si matin, monsieur le baron !... — s’écria-t-elle.
— Trop matin, n’est-il pas vrai, chère madame Àudouin ? — répliqua Lascars avec un sourire.
— Oh ! monsieur le baron, je ne dis pas cela...
— Vous ne le dites pas, chère madame Audouin, mais vous le pensez, ce qui revient au même.
— Il est certain, monsieur le baron, que nous ne vous attendions qu’un peu plus tard.
— Dois-je me retirer ?
— Par exemple ! — que Dieu vous en garde !... — Vous êtes toujours le bien venu, vous le savez du reste... — Et, d’ailleurs, la veille du mariage, un fiancé doit avoir quelques petits privilèges... — Je n’ose cependant vous prier de déjeuner avec nous, car je crois qu’en vérité nous aurions trop peu de chose à vous offrir...
— J’ai déjeuné tout à l’heure à Bougival.
— Ah! vous avez déjeuné... — Tant mieux... — Vous venez donc de Bougival, monsieur le baron ?
— Oui, par eau. — Je viens de descendre la Seine dans ma barque. — J’étais allé prier monsieur le tabellion de vouloir bien se rendre ici, dans l’après-midi, avec ses papiers timbrés.
— Le tabellion?... qu’a-t-il à faire chez nous, s’il vous plaît ?
— Une chose très-importante. — Il doit vous donner lecture du contrat de mariage et le présenter à la signature de notre chère Pauline.
— Un contrat de mariage, était-ce bien utile?
— Sans doute, puisque cet acte établit une communauté parfaite d’intérêts entre Pauline et moi, de telle sorte que l’un de nous ne saurait posséder quoi que ce soit qui n’appartienne également à l’autre.
— Mais, monsieur le baron, — fit observer timidement madame Audouin, — vous savçz que la chère enfant ne possède absolument rien.
— Certes, je le sais....
— Eh bien ?
— Eh bien, c’est justement à cause de cela, et parce que, moi je suis riche, que je veux établir entre nous cette absolue communauté dont je vous parlais à l’instant.
Madame Audouin regarda Lascars d’un air attendri ; — elle essuya deux larmes de joie qui perlaient aux coins de ses yeux, et elle fut obligée de lutter vigoureusement contre elle-même pour ne se point jeter au cou du gentilhomme.
— Ah! monsieur le baron... ah! mon cher enfant... — balbutia-t-elle, — quelle générosité!... quel désintéressement!... quelle grandeur!...
— Chut! chut ! bonne madame Audouin, — dit Roland avec vivacité, — pas un mot de jilus à ce sujet, je vous en supplie... — Vous me désobligeriez fort en insistant. — J’agis comme je dois agir, et mon mérite est fort médiocre, je vous le jure...
— Allons, puisque vous le voulez absolument, je me tais... — Mais vous ne m’empêcherez pas de vous élever un autel dans mon cœur, homme incomparable!... Ah! non, vous ne m’en empêcherez pas !
— Puis-je voir Pauline?
— Sans aucun doute..-. — Elle doit-être prête... — Je vais la chercher.
Et madame Audouin se dirigea vers la maisonnette, en appelant:
— Pauline... Pauline...