RÉSOLUTION
Aucune réponse ne fut faite aux appels réitérés de madameÀudouin, et cela pour la meilleure de toutes les raisons.
La digne femme, fort intriguée du silence de Pauline, entra dans la maisonnette, la trouva vide, et en ressortit aussitôtavec un visage sur lequel se peignaient l’étonnement et l’inquiétude.
— Elle n’est pas là... — murmura- t-elle.
— Vous en êtes sûr ? demanda vivement Lascars.
— Que trop !... — la maison est petité... — il n’y a pas moyen de s’y cacher...
— Où peut-elle être?
— Je cherche vainement à le deviner... elle était au jardin, il y a tout au plus dix minutes, causant avec moi... — Je lui ai fait observer que l’heure s’avançait, que vous arriveriez bientôt et qu’il lui restait juste le temps de faire sa toilette... — là-dessus elle m’a quittée... je la croyais là... j’aurais mis ma main au feu qu’elle pouvait m’entendre...
— Mademoiselle Talbot — dit Lascars d’un ton un peu rogue, a-t-elle donc l’habitude de sortir ainsi seule, le matin, sans vous prévenir’/...
— Jamais! s’écria madame Audouin — ni le matin, ni à midi, ni le soir... Depuis qu’elle est au monde il n’est pas arrivé une seule fois à la chère enfant de mettre les pieds dehors sans son père, quand il vivait, ou sans moi, depuis que le digne monsieur Talbot est mort.
— Cependant, ce matin.
— Oui... elle est sortie, c’est vrai..-. — je n’ycomprends rien... — il lui aura passé dans la tête quelque idée fantasque... — Mais elle va rentrer, elle nous expliquera tout, et vous verrez, j’en suis sûre, que rien n’est plus simpleet plus naturel...
— Puisque Pauline était auprès de vous il y a dix minutes, elle ne saurait être loin, reprit Lascars.
— Certainement...
— Peut-être revient elle déjà...
— Oh! mon Dieu, c’est très-probable...
Le baron suivi, de madame Audouin ouvrit la porte du jardin et regarda sur la route. — Tout était désert, à droite et à gauche aussi loin que le regard pouvait s’étendre.
— Vous le voyez... — murmura-t-il — rien...
Et, tout bas il ajouta :
— C’est étrange!..
— Attendons un peu... dit madame Audouin toute tremblante, je sais bien, moi, qu’elle va revenir...
Cinq minutes, puis dix, puis un quart-d’heure s’écoulèrent dans cette attente qui semblait bien longue aux deux personnages debout sur le seuil de la maisonnette du Bas-
Prunet. A mesure que le temps passait, Lascars fronçait le sourcil, son visage devenait soucieux, et son pied frappait le sol avec impatience. D’étranges idées commençaient à se présenter à son esprit. — Il se demandait si Pauline n’avait pas voulu le fuir, et si les brillants espoirs échafaudés par lui sur son mariage, n’allaient pas s’écrouler avec fracas et l’ensevelir sous leurs décombres?.. — Son imagination assombrie prévoyait tous les malheurs possibles, et il admettait comme vraisemblables toutes sortes de catastrophes insensées... Madame Audouin gardait le silence, mais sa poitrine se soulevait violemment et elle se sentait près de défaillir. — La sortie matinale et en quelque sorte furtive de Pauline, prenait pour elle les proportions d’un événement énorme, absolument incompréhensible. En ce moment passa le coureur qui précédait le carrosse dans lequel se trouvait le marquis Tancrède d’Hérouville, puis arriva ce carrosse lui-même. Lorsque l’équipage ne fut qu’à une faible distance, Lascars, craignant d’être aperçu par quelques seigneurs de ses anciennes connaissances abaissa son chapeau sur ses yeux et se retourna à demi, mais il ne lui fallut qu’un coup-d’œil, au moment où la voiture se trouvait en face de lui, pour reconnaître celui dont il s’était déclaré l’ennemi mortel et qu’il avait voulu faire lâchement assassiner au bac du château de Randan. Tout son corps tressaillit de haine ; — un double éclair jaillit de ses yeux ; — pendant une seconde il oublia Pauline, et ses lèvres murmurèrent, avec une expression infernale:
— Ah ! si j’étais seul sur celte route et si je tenais un
fusil ! — mais, patience! mon jour viendra !.. L’équipage disparut dans la poussière qu’il soulevait, et Lascars,
secouant ses aspirations homicides, revint à ses premières pensées, à ses fâcheuses préoccupations.
— Madame Audouin — fit-il tout à coup, savez-vous bien que je commence à craindre un malheur....
— Un malheur ! — s’écria la gouvernante, bouleversée jusqu’au plus profond de son âme par ces paroles sinistres
— un malheur, grand Dieu, monsieur le baron !.. et, lequel ?..
— Je n’en sais rien, mais je tremble... — j’ai des pressentiments funestes... — L’absence de mademoiselle Talbot se prolonge, vous le voyez, au-delà de tout ce qu’il était raisonnablement possible de supposer...
— C’est vrai... Cen’eslque trop vrai, monsieur le baron..
— balbutia la bonne dame, mais que prétendez -vous en conclure ?..
— Je l’ignore... — je ne conclus rien... je ne prévois rien... — l’inquiétude ne raisonne pas... — J’ai peur... voilà tout...
— Que faire ?
— Allons à la recherche de Pauline...
— Où?
— Marchons au hasard, puisque le hasard peut seul nous guider...
— Vous avez raison... toujours raison, monsieur le baron... — Mieux vaut cent fois aller à la rencontre de la chère petite, que de l’attendre ici en nous brûlant le sang comme nous sommes en train de le faire...
Lascars et madame Audouin pouvaient tourner à gauche ou tourner à droite, prendre la direction de Saint-Germain ou celle de Bougival ; — le hasard leur fut favorable et les
conduisit du côté de Bougival. Après un quart-d’ heure, environ, de marche sifencieuse, le baron fit entendre une sourde exclamation.
— Qu’y a-t-il ? demanda vivement la gouvernante.
— Ne voyez-vous pas comme moi, là-bas, sous les arbres, quelque chose qui ressemble à un corps de femme étendu au bord de la route?... — regardiez... regardez...
— Mes veuxne valent pas les vôtres, monsieur le baron.. • cependant, il me semble... vous me faites frémir... grand Dieu ! si c’était...
— Nous allons le savoir à l’instant... — continua Lascars.
Le gentilhomme allongea le pas et franchit la distance qui le séparait de l’objet signalé par lui. Au moment de l’atteindre il se retourna vers madame Audouin qui, malgré ses efforts, ne parvenait point à le suivre, et il lui cria :
— Je ne me trompais pas... — c'est elle !... — venez, chère madame, venez vite...
k — Dieu puissant ! — balbutia la bonne dame, écrasée de douleur et d’épouvante, en élevant ses mains vers le ciel et en s’agenouillant à côté de la jeune fille — Dieu puissant! qu’est-il arrivé?., elle est sans connaissance!..
— Ce qui est arrivé ! répondit brusquement Lascars, elle seule pourra nous l’apprendre le plus pressant est de la ranimer.
— Mais comment?..
— Asseyez-vous... appuyez sur vos genoux la tête de Pauline... — Je vais descendre la berge et rapporter de l’eau... Lascars, joignant l’action aux paroles disparut sur
le talus rapide de la rive et revint au bout d’une seconde avec son mouchoir tout ruisselant. *À peine le tissu mouillé eût-il touché le front et les tempes de l’orpheline que cette dernière fut rappelée à elle-même par ce contact glacial. — Elle ouvrit les yeux ; son regard, ‘en rencontrant les visages inquiets du baron et de madame Audouin penchés sur elle, n’exprima pas le moindre étonnement, et même un sourire mélancolique se dessina sur ses lèvres.
— Heureusement vous êtes venus, mes amis... — ditelle d’une voix très-faible et néanmoins distincte — oui, heureusement, car, vous voyez, je ne pouvais pas revenir..
— Mon Dieu... mon Dieu, chère Pauline, enfant cruelle
— s’écria madame Audouin en couvrant de baisers le front pâle de la jeune fille — que tu nous as fait peur!... — ah ! méchante tille, je te déteste !..
— Eh ! bien, maintenant, te voilà rassurée, n’est-ce pas ?.. — demanda l’orpheline avec un nouveau sourire, tu dois te remettre à miaimer...
— Pas encore tout à fait... — répondit madame Audouin
— nous voudrions savoir, d’abord, monsieur le baron et moi... Elle s’interrompit.
— Vous voudriez entendre de ma bouche le récit de ma folie?.. — acheva Pauline.
— C’est donc une folie?...
— Oui, c’en est une... je ne demande pas mieux que d’en convenir...
— Ah ! chère bien-aimée, dit Lascars, cette folie, j’en suis sûr d’avance, est douce et innocente comme vous...
— Vous allez en juger... — ce matin j’étais triste... —
— ma bonne Audouin sait pourquoi...
— Oui... oui... — dit vivement la gouvernante — tristesse d’enfant, monsieur le baron... — Elle avait fait de mauvais rêves...
— Comme je ne pouvais chasser cette tristesse — reprit la jeune fille, je sentis le besoin de prier Dieu... je sortis sans prévenir ma bonne Audouin qui aurait trouvé une foule de raisons excellentes pour me retenir, et je m’en allai droit à l’église de Bougival... En revenant, je me suis sentie prise tout à coup d’une grande faiblesse, j’ai perdu connaissance et je vous ai, paraît-il, inquiété beaucoup sans ' le vouloir... — Vous en savez maintenant aussi long que moi-même... me pardonnez-vous ? Madame Audouin lança sur le baron un regard de triomphe... — Ce regard, plein d’une muette éloquence, signifiait clairement :
— Vous le voyez, moi j’étais bien certaine que Pauline ne pouvait rien faire de mal, et que tout s’expliquerait à sa louange...
Lascars répondit par un signe affirmatif. — Il prit ensuite la main delà jeune fille, et, appuyant ses lèvres sur cette main, il demanda : *
— Vous sentez-vous mieux, chère Pauline?...
— Je me sens même tout à fait bien... — répondit l’orpheline — et je crois que dès à présent je pourrai marcher, en m’appuyant un peu sur vous...
— Voulez-vous essayer ?
Pauline à l’instant sesoiileva, et, bien que faible encore, et chancelante, elle parvint sans trop de peine, grâce au bras de Lascars, à regagner la petite maison. A peine arrivée, elle fut la première à parler de la cérémonie qui devait avoir lieu le lendemain, et, tandis qu’elle en parlait.
aucune ombre de tristesse ne se montrait sur son fier et charmant visage. Un grand changement venait de se faire en elle ., un soudain coup de tonnerre avait dispersé les illusions vaines conservées par elle jusqu’à ce jour, et ravivées la nuit précédente par un rêve auquel elle ne pouvait plus ajouter foi. Maintenant qu’elle avait revu le gentilhomme inconnu de la nuit du 30 mai, maintenant qu’elle le croyait marié, par conséquent perdu pour elle, elle se sentait forte contre un souvenir qui devenait coupable, contre un amour qui se changeait en crime, et librement, d’un cœur assuré, d’une volonté ferme elle cherchait dans son mariage avec Lascars, sinon le bonheur, du moins un refuge et le repos.
TÀNCRÊDE.
Il y a quelques années, la route de Paris à Saint-Germain côtoyait pendant plus de deux kilomètres, avant d’arriver aux premières maisons du village de Port-Marly, une longue muraille mal entretenue, et passait devant une grille d’un aspect monumental dont les pilastres offraient encore le cachet du grand siècle, malgré la mousse et les lichens qui les rongeaient de toutes parts. Le voyageur qui jetait un coup-d’œil à travers les barreaux rouillés de cette grille apercevait d’immenses terrains dans un état d’abandon à peu près complet, et, tout à fait à l’horizon, une haute et sombre construction menaçant ruine, cachée à demi par des rideaux de grands arbres. Çà et là, parmi le désordre et la végétation luxuriante d’une véritable forêt vierge de plantes parasites ; on voyait des statues de dieux et de déesses qui semblaient planer sur un océan de verdure, car les broussailles épaisses cachaient leurs piédestaux. Ces vastes espaces et ce bâtiment dégradé constituaient jadis le château et le domaine seigneurial de Port-
LES PJR.ATKS [)G LA SEINE
Marly. À l’époque où se passaient les faits que nous racontons, ce château et ce domaine étaient à bon droit cités parmi les plus belles résidences des environs de Paris. L’habitation avait été construite par Mansard, les jardins dessinés par Lenôlre. Partout les charmilles taillées correctement s’alignaient avec une régularité grandiose en des perspectives infinies ; — partout s’étageaient des terrasses élégantes aux larges escaliers et aux balustrades de pierre polie comme du marbre; — partout enfin, au milieu d’un Olympe de statues, au milieu d’un Eden de (leurs rares aux couleurs variées, les bassins étalaient le cristal de leurs eaux d’où jaillissaient des gerbes mouvantes... Ce délicieux séjour était la propriété du marquis de Nolay, très-riche et très-vieux garçon, oncle maternel de Tancrède d’Hérouville. Au moment où Roland de Lascars ourdissait, au Moulin-Noir, la trame dont son mariage avec Pauline Talbot devait être le résultat, monsieur de Nolay se laissait mourir, léguant à Tancrède sa fortune entière dont le château de Port-Marly faisait partie. La présence du marquis d’Hérouville sur la route de Saint-Germain à Paris, à l’heure où Pauline, quittant l’église de Bougival, retournait au Bas-Prunet, n’était donc en aucune façon due au hasard. Tancrède, après avoir passé deux jours à visiter en détail son nouveau domaine avec sa sœur, la duchesse de Randan, reprenait, dans le carrosse de cette dernière, le chemin de la grande ville. Ni le frère ni la sœur, qu’une conversation intéressante absorbaient, n’avaient aperçu la jeune tille au passage.
— Tancrède — disait la duchesse, tu portes l’un des plus beaux noms de France.
— Certes, ma sœur, et j’en suis fier ! — répondait le marquis — et, s’il plaît à Dieu, je ne laisserai pas ce beau nom s’amoindrir en moi !...
— Tu possèdes une fortune immense, qui vient de s’augmenter encore de plus de cent mille livres de rentes...
— Je suis riche, c’est vrai... très-riche... trop riche même I — Je soüffre parfois de voir s’entasser en mes mains autant d’or inutile...
— Tu as trente ans passés — reprit la duchesse.
— Tu pourrais même dire trente-et-un, chère sœur, car ma trente-et-unième année est accomplie depuis huit jours... — Pourquoi me rappelles-tu tout cela?
— Pour en arriver à te demander si ton nom, ta fortune et ton âge ne te disent point parfois avec éloquence que tu as un grand devoir à remplir envers ta race et envers le monde, et qu’il ne faut pas différer plus longtemps !...
— Un grand devoir, dis-tu... — lequel?...
— Celui de te marier, tandis que tu es dans toute ta jeunesse et dans toute ta force, pour voir grandir de toi de dignes héritiers de ton nom et de ta fortune !...
Tancrède secoua doucement la tête.
— Me marier... — répéta-t-il — je sais bien que c’est ton rêve, chère sœur... — mais il faut te résigner à attendre encore, ce rêve ne se réalisera pas maintenant...
— Pourquoi?
Tancrède garda le silence.
— Tu sais, — reprit la duchesse — que les familles les plus illustres seraient heureuses et fières de ton alliance... — Tu sais combien d’ouvertures m’ont été faites directement et indirectement à ce sujet... — tu peux choisir parmi
"Dîgitized by Googli
LES PIRATES UE LA SEhNE
toutes les nobles et belles fleurs de l’aristocratie, avec la certitude de ne point éprouver de refus... — Ce choix, qui t’empêche de le faire ?
Le marquis ne répondit pas plus à cette question qu’il n’avait répondu à la précédente.
— N’es-tu donc point blasé sur ces triomphes qui rendent pour toi si faciles ta beauté, — ton élégance et ton esprit?... — continua madame de Randan — chercherastu longtemps encore le plaisir dans les tendresses de passage qui ne sauraient te donner le bonheur?...
— Chère sœur — dit Tancrède d’un ton sérieux qui ne permettait point de mettre en doute la parfaite sincérité de ses paroles — tu me juges mal en ce moment!... — Ces faciles succès dont tu parles, ces tendresses éphémères sont à jamais finis pour moi...
— Bien vrai ? — s’écria la duchesse avec une expression de joie profonde.
— Foi de gentilhomme.
— Je te crois — Tancrède, je te crois !.. — mais alors, puisqu’il en est ainsi, quelle est donc la raison qui t’empêche de fixer ta vie ?
— Tu veux connaître cette raison ?
— Je te supplie de me l’apprendre...
— Eh bien, c’est ma loyauté native qui me défend le mariage.
Madame de Randan regarda son frère avec un étonnement manifeste.
— Je ne puis te comprendre... — dit-elle.
— Je vais m’expliquer; — écoute... — J’ai le droit, n’est-il pas vrai, de demander, à celle qui deviendra la
"Ôigitized byGôôgle
compagne de mon existence, son âme et son cœur tout entiers?
— Certes tu as ce droit...
— Un droit, quel qu’il soit, suppose un devoir — reprit le marquis ; — or, mon devoir impérieux, mon devoir d’honnête homme, est évidemment de ne point donner à ma femme, en échange de son cœur plein de moi, mon cœur rempli d’une autre image...
— Ton cœur rempli d’une autre image ! — répéta la duchesse stupéfaite — mon frère, tu aimes donc?...
— J’aime — dit le marquis avec simplicité.
— Il m’est impossible d’admettre que ton amour se soit égaré... — continua madame de Randan. — Celle que tu aimes est certainement digne de toi... — Pourquoi donc ne lui donnes-tu pas ton nom ? — Pourquoi donc ne devient-elle pas ma sœur?...
— Pour une raison sans réplique...
— Elle est mariée, peut-être?... — lit vivement la jeune femme.
— Ma sœur, tu vas me prendre en pitié ! — tu vas te dire : — Tancrède est fou ! — Celle que j’aime, je ne la connais pas...
— Ceci est une énigme, sans doute ?
— Non, ma sœur... — malheureusement c’est la vérité...
Monsieur d’Hérouville raconta rapidement à la duchesse l’histoire de la nuit du 30 mai.
— Depuis cette funeste nuit — dit-il en achevant son récit — l’image enchanteresse de cette enfant blonde aux
yeux noirs ne m’a plus quitté, et j’ai grandement peur, hélas, qu’elle ne me laisse jamais en repos.
Pendant quelques minutes madame de Randan resta si-, lencieuse et parut se livrer à des réflexions profondes ; — ensuite elle regarda son frère ; — elle prit une de ses mains avec précaution, comme on prendrait la main d’un malade, et elle la serra doucement dans les siennes. Un sourire vint aux lèvres de Tancrède.
— Je t’en avais prévenu — dit- il. — Tu le vois bien... tu me crois fou...
La duchesse secoua la tête à son tour, et répliqua :
— Pas le moins du monde... — Ce que je viens d’apprpndre m’a donné quelques instants d’inquiétude, c’est vrai, mais j’ai réfléchi et me voici déjà rassurée... — Dans tout cela, je le vois maintenant à merveille, il n’y a rien de sérieux...
Tancrède tressaillit.
— Rien de sérieux ! — s’écria-t-il.
— Non, mon frère... — ton cœur, que tu crois pris, est parfaitement libre... — ton imagination seule est occupée... — l’étrangeté de la situation, le mystère des circonstances, ont agi sur toi avec plus de force que la beauté même de ton inconnue, qui peut-être était tout simplement quelque grisette...
— Ung grisette I — interrompit le marquis avec feu — allons donc ! — c’est impossible !
— Pourquoi impossible?
— Elle avait l’air d’une jeune reine...
— Cecine prouve rien... — J’ai rencontré plus d’une enfant du peuple, plus d’une lingère, plus d’une brodeuse, dont
quelques duchesses et quelques marquises de ma connaissance, riches en parchemins mais non pas en beauté, auraient payé bien cher le délicieux visage...
— On peut se tromper au visage, je te l’accorde — dit Tancrède — mais la distinction?... mais la tournure?
— Eh ! mon frère, — s’écria madame de Randan — le premier joli garçon venu ne pourra certes pas se changer en grand seigneur, mais de presque toutes les jolies filles on pourrait au besoin faire de grandes dames ! — peu importe d’ailleurs. — Cette enfant blonde était belle, incontestablement, puisqu’un connaisseur tel que toi a daigné lui faire l’honneur de la remarquer, mais j’ai la conviction très-absolue que si, depuis le 30 mai, de fatale mémoire, tu avais rencontré deux ou trois fois ton enchanteresse aux yeux noirs, tu ne penserais plus à elle aujourd’hui...
— Et moi — répliqua fermement Tancrède — j’ai la certitude du contraire...
— Soit... — mais enfin, puisqu’elle est perdue, que vastu faire ?
— Continuer ce que je fais... — la chercher partout... — remuer Paris pour la retrouver...
— Et. si tu la retrouves, l’épouseras-tu ?
Tancrède baissa la tête et ne répondit pas d’abord.
— Ah ! tu le vois bien, mon frère... — ajouta vivement la duchesse — tu hésites ! — tu te tais... — tu n’oses me répondre...
— Sur mon honneur — dit alors le marquis d’un ton solennel — si je retrouve cette enfant, si elle est d’une famille honnête et d’une honnête vie, et si elle veut m’aimer comme je l’aime — sur mon honneur, je l’épouserai ! ,
Ces paroles s’échangeaient dans le carrosse de la duchesse de Randan, au moment où ce carrosse traversait Bougival, laissant derrière lui, sur le rebord du chemin, Pauline évanouie... 11 ne faut pas croire aux pressentiments ! — Rien n’avertit le marquis d’Hérouville qu’il venait de passer si près de la jeune 011e à qui son âme tout entière appartenait et que l’abime infranchissable du mariage séparerait de lui quelques heures plus tard !.. — Rien ne tressaillit en lui !... — aucun trouble intérieur ne lui vint révéler la présence de cette enfant que sa vue seule avait foudroyée ! Le brillant équipage continua sa route vers Paris, emportant la duchesse très-soucieuse, très-attristée de ce qu’elle venait d’entendre, et Tancrède un peu ému d’avoir pour la première fois confié son secret et exprimé si nettement sa résolution. Dans l’après-midi de ce même jour, le tabellion de Bougival vint au Bas-Prunet, et le contrat de mariage dont le baron avait parlé à madame Audouin fut dûment signé et paraphé par les futurs époux. Le lendemain, à dix heures du matin, l’orpheline s’agenouillait à côté de Roland, dans cette même église où la veille, tremblante et toute en pleurs, elle avait tant prié... Quand elle en sortit, son avenir semblait irrévocablement fixé. — Elle était baronne de Lascars devant Dieu et devant les hommes.
l’hôtellerie do faucon-blanc.
Pendant la dernière partie du siècle dernier, l’hôtellerie du Faucon-Blanc, à Aix-la-Chapelle, jouissait d’une réputation méritée. Nulle part on ne pouvait trouver dans la ville meilleur lit, meilleure table, meilleur vin du Rhin, et les voyageurs de distinction n’avaient même pas l’idée de se < faire descendre ailleurs. L’hôte était un vieil israélite allemand, converti au catholicisme par spéculation. Désireux par dessus toutes choses de faire, ou plutôt d’augmenter sa fortune, et couvaincu que la religion Judaïque lui ferait un tort important en éloignant de sa maison une clientèle considérable, il avait solennellement abjuré au moment où il prenait la direction de l’hôtellerie du Faucon- Blanc, de telle sorte qu’après avoir été juif médiocre il était devenu mauvais chrétien, en même temps qu’aubergiste modèle. Cet homme se nommait Otto Butler ; — il n’avait jamais voulu se marier ; — il dépassait la soixantaine et il n’aimait ici-bas que quatre choses, mais ils les aimaient tendrement. — Ces
choses étaient : — l’argent, le vin du Rhin, la bière brune dans un grand verre à facettes, — et enfin le tabac blond dans une pipe de porcelaine émaillée à long tuyau de cerisier. Petit, très-gros, complètement chauve, et portant une forte barbe crépue et grisonnante, Otto Butler offrait un aspect presque comique, et rien ne se pouvait imaginer de plus débonnaire que l’expression habituelle de son large visage rubicond. Sa politesse atteignait toujours et dépassait souvent les limites de l’obséquiosité servile. — Sa courte échine jouissait d’une souplesse incomparable, et se courbait cent fois par jour, au grand détriment des épaules qui s’arrondissaient peu à peu. Hâtons- nous d’ajouter que cette débonnaireté apparente et cette humilité continuelle n’avaient au fond rien de sincère. L’ex-juif, toujours à plat ventre devant les gens, lorsqu’il croyait pouvoir tirer d’eux quelque profit, devenait en réalité féroce comme un tigre aussitôt que ses intérêts pécuniaires lui semblaient compromis le moins du monde. Rien ne lui semblait plus précieux et plus sacré qu’une pièce d’or, et il aurait, sans la moindre hésitation, coupé la gorge â ses débiteurs, s’il avait cru pouvoir se payer avec leur sang. Rien n’égalait d’ailleurs l’activité d’Otto Butler et le soin infatigable avec lequel il s’occupait des moindres détails du service dans sa maison. — Non-seulement il surveillait sans ôesse ses valets, mais encore il raettaitla main à la besogne avec eux et plus qu’eux, ne tolérant aucune négligence et faisant régner en toutes choses un ordre incomparable. Le ci-devant juif avait eu l’intelligence de comprendre que pour attirer et pour retenir de riches et nombreux clients, il fallait les satisfaire... — il agissait en conséquence, et s’en trouvait
bien ; — l’hôtellerie regorgeait de monde, la bonne renommée de son enseigne s’accroissait de jour en jour, et la fortune du propriétaire suivait la même marche ascendante. A la fin du mois d’octobre 1773, c’est-à-dire trois ans environ après le mariage de Roland de Lascars et de Pauline Talbot célébré dans l’église de Bougivâl, un personnage d’une trentaine d’années, qu’à sa tournure et à son costume il était facile de reconnaître pour un Français et pour un gentilhomme, traversa d’un pas leste la petite place à l’une des extrémités de laquelle s’élevait l’hôtellerie du Faucon- Blanc et franchit le seuil de la haute et large porte cochère. Il était environ huit heures du soir. Otto Butler, après avoir présidé de sa personne au service d’une table d’hôte de soixante couverts, — après atoir éperonné de la voix et du geste les cuisiniers, les marmitons, les sommeliers, les garçons de salle, prenait un peu de repos dans une petite pièce servant de bureau et dont la porte vitrée donnait sous la voûte. Celte porte était ouverte. Le ci-devant juif, assis devant un guéridon supportant un verreà patte, une bouteille en verre blanc longue et mince, et un pot à tabac ventru, chargeait sa pipe de porcelaine et s’apprêtait à goûter méthodiquementle plaisir defumerdu tabac de Constantinople en savourant le vin doré des coteaux du Rhin. Une grosse lampe, placée sur le poêle de fayence blanche et bleue éclairait fortement le crâne fauve et luisant de l’aubergiste, ses joues rougeaudes et pendantes, et ses grosses lèvres qui semblaient savourer à l’avance les joies de la pipe et celles du gobelet. Le jeune Français gravit les trois marches qui conduisaient à la petite pièce, et se trouva face à face avec Otto Butler. — Ce dernier, apercevant un personnage de
bonne raine, que d’ailleurs il ne voyait pas pour la première fois, se hâta de quitter son siège et de saluer jusqu’à terre, selon sa coutume, puis il dit, d’une voix gutturale et avec un accent germanique très prononcé, que nous nous abstenons de reproduire par l’orthographe afin de ne point abuser de la patidnce de nos lecteurs :
— Monsieur désire quelque chose?.. — Monsieur demande quelqu'un?.. — Que puis-je faire pour le service de monsieur?..
— Vous pouvez m’apprendre, mon digne hôte, si monsieur le baron de Lascars habite encore l’hôtellerie du Faucon-Blanc .. répliqua le visiteur.
Au moment où le nom de Lascars fut prononcé, le visage d’Otto Butler se rembrunit visiblement et une profonde ride transversale se creusa sur son front chauve, uni et luisant comme du vieil ivoire. Cependant il répondit, sans rien perdre de sa politesse :
— Le baron de Lascars, monsieur, n’a point quitté l’hôtellerie...
— Savez- vous s’il est présentement chez lui?
— Je l’ignore, maisdansüne seconde, je pourrai le dire à monsieur.
Otto Butler agita le cordon d’une sonnette pour appeler un valet, auquel il répéta, en allemand, la question que le visiteur venait de lui adresser à lui même. La réponse du valet fut affirmative. N
— Si monsieur veut monter... — dit alors l’hôtelier, —
— monsieur le baron et madame de Lascars sont ensemble.
— c’est au second étage, l’escalier en face... la porte du numéro 16 .
— Je craindrais de déranger madame la baronne ; — répliqua l’interlocuteur d’Otto Butler, — je vous prierai seulementde vouloir bien faire prévenir monsieur de Lascars que le vicomte de Cavaroc désire lui parler.
— Le vicomte de Cavaroc? — répéta l’aubergiste avec un salut des plus humbles.
— Oui... — Vous rappelez-vous ce nom ?..
— Parfaitement bien, monsieur le vicomte... — levais monter moi-même et j’avertirai monsieur le baron.
— Merci de votre complaisance, mon digne hôte, et mille pardons du dérangement que je vous cause...
— Ah ! monsieur le vicomte, c’est un plaisir pour moi, je vous jure de pouvoir obliger les gens' de qualité... Que monsieur le vicomte veuille bien prendre ce fauteuil... je reviens à l’instant.
Otto Butler gravit les marches de l’escalier aussi vite que le lui permirent sa rotondité imposante et ses courtesjambes. Il atteignit le second étage et fit halte pour reprendre haleine en face de la porte au-dessus de laquelle se lisait le numéro 16. Franchissons cette porte avant lui et pénétrons dans l’appartement occupé par Lascars et sa femme, et composé d’une antichambre, d’un salon et d’une chambre à coucher. Le baron et la baronne se trouvaient dans lp salon. — Nous ne décrirons point cette pièce qui n’avait rien de remarquable et ressemblait aux vulgaires salons de toutes les hôtelleries d’outre-Rhin. Une bougie placée sur la cheminée répandait une lueur faible et donnait un aspect presque fantastique aux personnages de la vieille tapisserie suspendue contre la muraille. Pauline, assise, ou plutôt à demi-cou chée sur un sopha de forme surannée,
laissait sa tête pâle se renverser en arrière ; — une de ses mains, blanches et (luettes, pendait à son côté. Lascars, les bras croisés sur la poitrine, se promenait à grands pas; — son allure inégale et brusque décelait le désordre de son esprit. De minute en minute il s’arrêtait et murmurait à demi-voix des paroles indistinctes, puis il se remettait à marcher, pour s’arrêter de nouveau un instant après. Les trois ans qui venaient de s’écouler avaient suffi pour apporter un changement immense dans le visage et dans l’apparence du gentilhomme. — Quoiqu’il eut à peine trente- deux ans, sa figure belle et régulière ne gardait plus aucune fleur de jeunesse. — Ses joues offraient des tons livides et des méplats sinistres. Ses yeux gris semblaient refléter la teinte froide de l’acier sous leurs paupières rougies, et laissaient échapper des regards empreints d’une étrange expression de ruse et de défiance, de menace et d’inquiétude. Les vêtements du baron étaient, comme jadis, de l’étoffe à la mode et d’une coupe irréprochable, mais sur ces vêtements élégants sa tournure n’offrait plus la distinction patricienne, la désinvolture aristocratique, qui la caractérisaient autrefois ; — une sorte de laisser aller, un débrailler d’un goût douteux remplaçaient ces brillantes qualités extérieures. — Certes, l’homme du monde, le gentilhomme, le courtisan, n’avaient point complètement disparu, mais un indéfinissable je ne sais quoi trahissait en même temps le débauché vulgaire. Pauline Talbot, baronne de Lascars, n’était pas moins changée que son mari ; — elle l’était plus encore peut-être. — La jeune fille, ou plutôt l’enfant que nous avons connue, n’existaient plus ; — la jeune femme les remplaçait, et la beauté de l’orpheline,
toujours splendide, toujours incomparable, présentait les navrants stigmates de la souffrance physique et morale, et du chagrin qui dévore et qui tue... Pauline atteignait sa dix-neuvième année et semblait moins âgée peut-être qu’elle ne l’était réellement; mais on eût dit que la vie allait se retirer d’elle, et que le sang qui coulait dans ses veines était refroidi et décoloré, tant la blancheur mate de son visage immobile lui donnait l’apparence d’un bloc de marbre pentélique sculpté par un artiste inspiré. C’est à peine si ses lèvres faiblement teintes d’incarnat, sedétaehaient sur l’ensemble de cette pâleur immaculée. — Les grands cheveux blonds de la jeune femme, dénoués sans doute au moment où elle s’était jetée sur le sopha, ruisselaient autour d’elle et cachaient à demi, sous leurs masses opulentes, sa poitrine voilée chastement. Pauline — nous l’avons dit — avait la tête renversée en arrière. — Ses yeux fixés et largement ouverts regardaient sans les voir les poutrelles saillantes et peintes du plafond. Nous avons pu décrire rapidement l’attitude de notre héroïne, mais il nous serait impossible de donner une idée exacte et frappante de l’expression tout à la fois profondément douloureuse et saintement résignée de son visage. — Les jeunes martyres des temps antiques, faisant à Dieu le sacrifice de leur vie après avoir lâSsé les bourreaux, devaient avoir ce calme dans la souffrance et ce complet oubli d’elles-mêmes. Un silence absolu régnait dans le salon et n’était interrompu que par le bruit des pas tantôt rapides, tantôt ralentis du baron, et par les vagues murmures, par les sons indistincts qui s’échappaient de ses lèvres agjlées. Tout à coup il s’approcha de Pauline, s’arrêta devant elle et la regarda pendant quelques secondes
d’un air menaçant ; son front se plissa, les veines de ses tempes se gonflèrent ; — une sorte de rictus farouche découvrit ses dents blanches comme celles d’un loup ; — il frappa du pied avec colère, et il s’écria:
— Vous pleurez ! vous pleurez encore ! mordieu c’est donc pour me braver, car vous savez que vos larmes m’irritent ! je vous l’ai dit cent fois déjà ! — Jusques à quand, madame, faudra-t-il vous le répéter?
En effet deux larmes brillantes, semblables à des perles rondes, s’échappaient des yeux de la jeune femme et roulaient sur ses joues plus incolores que la cire vierge...