‹ Les pirates de la SeineChapitre 32 sur 37 · UNE MÈRE · texte numérisé non relu

UNE MÈRE

Tout en marchant avec dès précautions infinies, le ravisseur ne quittait pas des yeux la marquise endormie. Il avait déjà parcouru la moitié de l’espace qui le séparait de la

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porte, déjà son triomphe semblait assuré, lorsque ses pieds heurtèrent tout à coup un jouet oublié par les enfants sur le tapis. — Ce faible obstacle le fit trébucher ; — il perdit à demi l’équilibre et ne se maintint debout que par un brusque élan, par une violente réaction de tous ses membres. Sous ce puissant effort, le parquet frissonna, les meubles furent ébranlés, les tentures du lit s’agitèrent et Pauline, réveillée eu sursaut, se souleva, le front pâle et le regard effaré. Dans le premier moment, la pauvre femme crut à quelque songe plus étrange, et plus horrible que tous ceux qui, la nuit précédente, avaient épouvanté son sommeil. Comment, en effet, ajouter foi au témoignage de ses sens ? — Comment admettre la réalité du spectacle inouï, impossible, qui s’offrait à ses regards ? En face d’elle une figure hideuse et bizarre, un personnage presquè fantastique, vêtu de haillons, le visage caché sous les flots d’une longue barbe rousse,- tenait dans ses bras un des berceaux et semblait prêt de disparaître avec lui.

— Je rêve !... — murmura Pauline en passant ses deux mains sur son front pour rejeter en arrière ses cheveux épars — je rêve, ou ma tête s’égare !..,

Elle se dit cela, mais l’illusion, le doute, l’incertitude n’eurent que la durée de ces éclairs qui flamboient dans les chaudes nuit d’été. L’effrayante vision n’était point immobile... — homme ou fantôme, le ravisseur se dirigeait vers la porte qu’il allait atteindre. La marquise comprit tout, ou plutôt, ne sachant rien, elle devina tout ! Une clameur sourde, indistincte, un râle de fureur, pareil au rauquement d’une bête fauve, s’échappèrent de sa poitrine haletante. — Elle saisit, elle agita d’une main fiévreuse la torsade de

soie qui pendait entre les rideaux de son lit, et qui mettait en branle les sonnettes d’appel, puis, avec l’irrésistible impétuosité d’une tigresse à laquelle on enlève ses petits, elle bondit vers Lascars qu’elle atteignit auprès de la porte, et le prit à la gorge, et ses faibles mains, ses mains blanches et patriciennes devinrent fortes comme des tenailles de fer pour le contenir et pour l’étouffer... Surpris, déconcerté par cette agression rapide et terrible, Roland lâcha le berceau qui se renversa en touchant le sol. — L’enfant roula sur le tapis et, tout étourdi par sa chute, demeura sans mouvements... La marquise le crut mort — elle devint folle de rage et de désespoir, et n’eut plus qu’une pensée :

— venger la victime sur le meurtrier... — Alors s’engagea, dans le demi-jour transparent de cette chambre tranquille et chaste qui ressemblait à un sanctuaire, alors s’engagea, disons-nous, une de ces luttes effroyables que la plume est impuissante à raconter. Pauline voulait crier, elle voulait rugir, elle voulait appeler à l’aide, mais la tension inouïe de ses nerfs, de ses muscles, de son être entier, rendait muettes ses lèvres crispées. Lascars, presque étranglé par les petites mains d’acier qui ne lâchaient pas prise, et dont l’implacable étreinte semblait se resserrer de seconde en seconde sentait venir la suprême, la mortelle suffocation qui précède l’agonie. — Le sang bouillonnait dans son cerveau et sonnait un glas funèbre en heurtant à grands coups ses tempes embrasées; — sa vue se troublait ; — son cœur, près de se briser, se gonflait et l’étouffait. — Le misérable s’épuisait en inutiles efforts et se tordait comme un reptile.

— Lui aussi il voulait parler, il voulait appeler ses complices à son secours et ne pouvait articuler aucun son !...

Des gémissements rauques et confus s’échappaient seuls de ses lèvres déjà noircies... Le silence forcé des deux acteurs de cette lutte ajoutait encore à l’horreur, à l’étrangeté de la scène... — les piétinements de Pauline et de Lascars s’assourdissaient sur l’épais tapis... — De l’autre côté de la porte, on ne pouvait rien entendre... on ne pouvait rien deviner... Lascars — on doit le comprendre — n’avait plus désormais qu’un désir et qu’une ambition... — être libre ! fallut-il acheter sa liberté par l’anéantissement complet de ses projets et de ses espérances, par la mort immédiate de la marquise. Tuer lui-même Pauline, il était impossible d'y penser ! — sa force anéantie le mettait à la merci même d’un enfant, et d’ailleurs l’étreinte mortelle de la jeune femme paralysait ses mouvements... Tout à coup, malgré le trouble de ses pensées, malgré l’absolu désordre de son esprit, il se souvint du sifflet d’argent pendu sur sa poitrine. S’il pouvait le saisir, l’approcher de ses lèvres, en tirer seulement un son, il était sauvé !... — la horde de ses soldats, dè ses complices,, de ses défenseurs, obéirait, • prompte comme la foudre, au signal bien connu ! — les pirates attendaient là, tout près... — il ne leur fallait qu’un appel. . La main défaillante du bandit chercha le sifflet d’argent... — Elle ne le trouva pas — elle ne pouvait pas le trouver. Pauline, dans son premier élan, au moment où elle nouait ses doigts d’ivoire autour du cou nerveux de Lascars, avait brisé la chaînette de métal qui le soutenait !

— Je suis un homme mort ! — pensa le baron en voyant cette unique planche de salut lui faire défaut. — J’échoue au port ! c’est dommage !...

En même temps, il lui sembla que les parois de son

crâne se fendaient comme les murailles d’une vieille maison — que son cœur éclatait dans sa poitrine trop étroite, et que de grands papillons de feu et de gigantesques chauvessouris aux ailes noires passaient devant ses yeux troublés. Un bruit étrange et terrible, pareil au fracas d’une montagne qui s’écroule, ébranla son cerveau et lui fit éprouver une sensation de douleur aigue — puis il cessa de voir, d’entendre, de sentir ; — ses jambes amolies ployèrent sous lui ; — il tomba lourdement à la renverse. Pauline le suivit dans sa cjiute. — Le corps entier de la jeune femme tressaillait d’horreur — son épouvante et son dégoût égalaient presque son désespoir, mais ses mains roidies, ses ongles incrustés dans la chair, ne pouvaient lâcher prise que par l’effort d’une volonté énergique ; — or, la volonté lui faisait défaut et la folie, sans doute, allait s’emparer d’elle si celte scène effroyable se fut prolongée pendant quelques minutes encore. Par bonheur, le dénoûment était proche. La porte du cabinet de toilette s’ouvrit brusquement, un flot de vive lumière jaillit dans la chambre, et les femmes de la marquise parurent effarées sur le seuil... Le spectacle effrayant qui frappa leurs yeux les métamorphosa d’abord en statues, mais bientôt elles comprirent le formidable drame auquel nos lecteurs viennent d’assister, et comme elles virent qu’après tout leur maîtresse était vivante et que l’agresseur, au contraire, quel qu’il fût, paraissait mort, l’une d’elles eut le courage de marcher en avant, tandis que l’autre retournait dans le cabinet et secouait à les briser les cordons de plusieurs sonnettes destinées à se faire entendre de tous les valets du château. Pendant ce temps, la pre-

mière camériste', jetant sur les épaules nues de Pauline un vêtement de nuit, balbutiait :

— Madame la marquise, ma bonne maîtresse, nous voici !... vous n’avez plus rien à craindre !... au nom du ciel qu’est-il arrivé ?...

Madame d’Hérouville tourna vers la femme qui lui parlait son visage livide et ses yeux hagards, puis elle répondit d’une voix éteinte et méconnaissable :

— Il a tué mon enfant... mon enfant bien-aimé n’existe plus !... — regarde !... — regarde !...

La camériste poussa un gémissement douloureux ; — elle prit dans ses bras le petit garçon et elle appuya ses lèvres sur son front d’ivoire et sur ses joues faiblement rosées. Sous ces caresses, l’étourdissement passager d’Armand acheva de se dissiper ; — l’ange ressuscité ouvrit ses grands yeux d’un bleu sombre, et sa bouche à demi souriante murmura ces paroles vagues, ces syllabes presque indistinctes qu’une mère trouve si douces, si charmantes, et qu’elle comprend si bien !...

— Madame la marquise — dit vivement la camériste radieuse — le chérubin n’est pas mort... il n’est pas même blessé; grâce au ciel !... — il respire... il sourit... il parle! — il est en pleine force et santé !...

La langue n’a point de mots, la musique n’a point de notes capables de traduire exactement le cri de joie poussé par Pauline, qui se dressa comme un ressort d’acier détendu, saisit Armand que lui tendait la femme de chambre, le serra contre son cœur de toutes les forces de sa tendresse délirante et l’inonda de baisers et de larmes.

Paul, éveillé depuis un instant dans son petit lit par le

bruit et par les allées et venues qui se faisaient autour de lui, s’étonnait, s’inquiétait, appelait sa mère, et, ne recevant pas de réponse, commençait à pleurer et à gémir. — La seconde camériste prit soin de le rassurer et n’eut point de peine à y réussir. — Lascars, toujours étendu sur le tapis, ne donnait aucun signe de vie.

En ce moment, le valet de chambre de la marquise et celui de Tancrède, logés tous deux fort près de l’appartetement de leurs maitres, arrivèrent dans la chambre à coucher par l’escalier de service et par le cabinet de toilette, et, voyant le corps inanimé du bandit et le désordre que nous avons essayé de peindre, ouvrirent les fenêtres et se mirent à crier : Au secours !... de toute la vigueur de leurs poumons. D’autres fenêtres s’ouvrirent aussitôt aux étages supérieurs, et des voix lointaines répondirent :

— Tenez bon!... — nous voici!... — nous arrivons... courage!... 1

En moins d’une minute, le château fut rempli de mouvement et de tumulte.

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