LA MAISON MAUDITE
C’est aussi dans ce livre que nous retrouverons le marquis d’Hérouvllle, à son retour de Versailles, et la fin des événements dont Ruuline, notre héroïne, est le principal sujet.
L’effet de ce peu de mots fut immédiat et prodigieux. — Une terreur panique s’empara des lâches coquins. — Chacun de ces douze bandits se vit par anticipation accroché bel et bien à une potence de vingt pieds de haut ; tous prirent leurs jambes à leur cou, dégringolèrent le long des marches de l’escalier, traversèrent les cuisines en courant à perdre haleine, s’enfoncèrent à corps perdu dans les ténèbres du parc, et ne se crurent définitivement hors de péril que lorsque la petite porte percée dans la muraille de clôture se fut refermée derrière eux. Tout ce qui précède s’était accompli avec une telle rapidité, qu’au moment où les valets descendirent des étages supérieurs, la troupe entière des Pirates de la Seine était déjà loin du château, ne laissant derrière elle aucune trace de son passage, si bien que l’on dut croire qu’un seul homme avait eu l’audace de s'introduire avec effraction et escalade dans une immense maison pleine de monde, et véritablement on le crut. Revenons à Pauline.- L’héroïque jeune femme avait fait preuve au moment du danger d’une force plus qu’humaine et d’une incompréhensible énergie. — Maintenant que ce danger n’existait plus, la réaction commençait et la nature reprenait ses droits. — Madame d’Hérouville se sentait faible comme une convalescente... — Ses bras énervés ne pouvaient même plus presser contre sa poitrine le petit Armand. — Ses larmes coulaient avec abondance, et les battements de son cœur semblaient au moment de s’arrêter. Ses femmes de chambre s’empressaient autour d’elle, mouillaient ses tempes avec de l’eau fraîche et lui faisaient respirer des sels pour prévenir un évanouissement imminent. De toutes les parties du château les valets accouraient
l’un après l’autre, s’interrogeant mutuellement et ne pouvant se répondre. — lis affluaient dans le salon d’attente où ils s’arrêtaient, puis la curiosité l’emportant sur le respect et sur l’étiquette, ils franchissaient le seuil de la chambre à coucher, et regardaient avec des yeux effarés le visiteur nocturne dont la mort foudroyante restait enveloppée pour eux d’un mystère impénétrable. Personne — excepté les deux caméristes occupées de leur maîtresse — ne devinait la vérité... — Comment supposer en effet que cette faible femme aux mains d’enfant avait pu soutenir une lutte acharnée contre un farouche bandit, et sortir victorieuse de celte lutte ‘f... Tout à coup un brusque mouvement de recul s’opéra dans le cercle des curieux qui se pressaient autour du cadavre. — Les plus rapprochés croyaient voir un des bras de ce cadavre remuer légèrement. — Mais c’était peut-être une illusion. Quelques secondes s’écoulèrent. — L’attention des spectateurs redoublait. Le bras remua de nouveau, et cette fois d’une façon marquée, décisive, incontestable. — La poitrine du bandit se souleva, — un soupir rauque s’échappa de ses lèvres, — ses yeux commencèrent à rouler dans leurs orbites ; en même temps une de ses mains se rapprochait de sa gorge meurtrie. Laurent, le valet de chambre de Pauline, sortit vivement du groupe, se dirigea vers sa maîtresse et s’écria : •
— Madame la marquise... madame la marquise, grande nouvelle ! — le misérable n’est pas mort ! — il respire ! — il remue ! — il revient à lui ! — Dans un instant il pourra parler, madame la marquise jugera sans doute utite et convenable de l’interroger.
En apprenant à l’improviste que le scélérat aux mains duquel elle avait arraché son fils respirait encore, la jeune femme fut saisie d’un tremblement nerveux ; — sa pâleur devint plus livide ; — ses dents claquèrent ; — c’est à peine si elle eut la force de répondre :
, — Non... non... je ne veux pas le vpir... non, je ne
veux pas lui parler. — Sa présence me tue. — Eloignez dé moi cet homme !... éloignez-le !... éloignez le !...
— Quels sont les ordres de madame la marquise à l’égard de ce gredin? continua Laurent. Faut-il envoyer quérir la maréchaussée et le livrer à qui de droit cette nuit même?...
— Qu’on l’emporte et qu’on veille sur lui... — balbutia Pauline. — Demain monsieur d’Hérouville décidera de son sort. — Allez. ,
Le valet s’inclina, rejoignit le groupe et donna ses instructions à voix basse. — Un des domestiques prit Lascars par les épaules, un autre le souleva par les pieds, puis tous deux, suivis du reste de la livrée, quittèrent la chambre à coucher où la marquise demeura seule avec ses femmes.
— Monsieur Laurent — demanda, chemin faisant, le domestique qui portait les pieds du baron, qu’allons-nous faire de ce gaillard-là, s’il vous plaît?.. — il est lourd tout de même, savez-vous !...
— Vous allez le descendre dans les cuisines... — répli- ' qua le valet de chambre qui prenait plaisir à se donner dans cette affaire un rôle important, — on lui mettra sous les narines le plus fort vinaigre qu’on trouvera dans la maison, afin de le faire revenir à lui complètement, et je me charge ensuite de le loger dans un endroit sûr, où il
restera jusqu’au retour de monsieur le marquis, après toutefois que je lui aurai fait subir, pour ma satisfaction personnelle, un petit interrogatoire préliminaire.
— C’est cela, monsieur Laurent ! — c’est cela ! — s’écria la valetaille en chœur, — vous l’interrogerez, il répondra, et nous saurons ainsi de quelle façon ce coquin s’est trouvé pris comme un loup dans un traquenard.
Au bout de quelques secondes la troupe entière envahissait les cuisines et Lascars, qui semblait plus inanimé que jamais, fut placé sur un antique fauteuil en bois de chêne, noirci par le temps, craquant de vétusté, et dans lequel le maître d’hôtel daignait parfois s’asseoir pour donner ses ordres ou pour faire sa sieste. Autour de lui le cercle se reforma, et des exclamations animées s’échangèrent et se croisèrent rapidement.
— Regardez donc, camarades, regardez! — quelle mine de scélérat ! disait une voix.
— Ah ! le fait est qu’il est affreux ! — répondait une autre.
— Il suffit de jeter les yeux sur sa figure pour comprendre que cet homme est capable des plus grands crimes!...
— Cette barbe rousse ferait peur au diable !
— Tout de même, camarades, il paraît qu’on ne s’enrichit guère dans le métier de voleur et d’assassin, car ce bandit est vêtu de guenilles qu’aucun mendiant ne .voudrait porter.
— Assez de bavardages ! — dit Laurent d’un ton magistral — qu’on aille me chercher du vinaigre... — En route,
marmiton ! — Pendant ce temps je vais fouiller le prisonnier.
Le valet de chambre, joignant aussitôt l’action aux paroles, écarta l’espèce de souquenille flottante, déchirée en cent endroits, qui tombait jusqu’aux genoux du baron et cachait la ceinture de cuir sanglée autour de ses reins. Il retira successivement de cette ceinture deux pistolets doubles, des torches résineuses, un couteau dans sa gaine et le paquet de cordes minces et flexibles avec lesquelles Lascars se proposait de garotter la marquise. Des clameurs d’indignation s’élevèrent à la vue de ces objets et se formulèrent à peu près ainsi :
— Oh ! le misérable ! deux pistolets ! deux pistolets doubles ! — il tenait là-dedans la vie de quatre honnêtes gens, savez-vous !
— Et ce grand couteau ! — un véritable coutelas de boucher! — il me semble que je vois sur la lamé des taches de sang. — Combien a-t-il égorgé d’innocentes créatures avec ce coüteau-là? — Satan seul pourrait le dire...
— Des torches aussi i il avait des torches ! — l’infâme bandit voulait donc incendier le château ? — miséricorde ! nous aurions tous péri dans les flammes !
— Je ne sais pas ce qu’il voulait faire de ces cordes, mais je sais que le bon Dieu est juste!... — C’est à lui qu’elles serviront ! — je me charge de lui lier les pieds et les pattes, et je vous jure que les nœuds seront solides !
Le marmiton revint avec une écuelle remplie de vinaigre. — Laurent imbiba de ce liquide un linge qu’il appliqua sur le visage du captif, et qu’il y maintint pendant une ou deux
secondes. Au bout de ce temps un tressaillement convulsif secoua les membres de Lascars qui se débattit faiblement et fit entendre des gémissements inarticulés. — Le tampon d’étoffe appuyé contre ses narines et contre sa bouche l’étouffait. Laurent satisfait du prompt résultat qu’il venait d’obtenir, rendit au captif la liberté des organes respiratoires. — Lascars en profila pour gonfler d’air vital, par de longues et profondes aspirations, sa poitrine oppressée.
— La circulation du sang recommençait dans ses veines ; les effets morbides produits par une strangulation incomplète disparaissaient rapidement, mais la pensée et le souvenir étaient encore bannis de son cerveau congestionné. Bref, le chef des Pirates de la Seine se trouvait dans l’état d’un condamné à mort, détaché du gibet avant que la corde fatale ait achevé son œuvre. En cet état — (nos lecteurs n’auront aucune peine à le croire) — le baron était hideux.
— La teinte violacée de l’apoplexie couvrait son visage ; — le sang injectait ses yeux ; — un cercle de meurtrissures noires et bleuâtres, (l’empreinte des doigts d’acier de Pauline,) formait un collier sinistre autour de son cou.
— Ma parole d’honneur, — murmura Laurent, je n’oublierai jamais cette face de coquin ! — c’est à vous donner le frisson ! — pour sûr je reverrai ce bandit dans mes rêves.
Lascars, livré à lui même, faisait des mouvements automatiques et irréguliers, semblables à ceux d’un cadavre que galvanise le courant d’une puissante électricité. A mesure que la vie, un instant suspendue, reprenait son cours, et que l’équilibre se rétablissait, ces mouvements, devenaient plus vifs. Enfin arriva le moment où le cerveau suf-
fisamroent dégagé, fonctionna comme de coutume; — l’intelligence qui semblait à jamais éteinte, se ranima soudain, apportant la lumière avec elle et chassant les ténèbres de l’entendement. Lascars, ainsi qu’un homme tiré d’un lourd sommeil, reprit alors conscience de sa situation, d’une façon d’abord vague et incertaine, mais qui s’éclaircit peu à peu et devint bientôt complète. Sa tête se pencha sur sa poitrine et il interrogea sa mémoire.
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