LE PRISONNIER
Le capitaine des Pirates de la Seine interrogea ses souvenirs, avons-nous dit, et se rappela tout ce qui s’était passé depuis son départ du Moulin-Noir jusqu’au moment où, vaincu par Pauline, il avait perdu connaissance. Les faits postérieurement accomplis lui parurent non moins clairs, et véritablement il n’eut pas grand mérite à deviner ce qu’il ignorait... — il était prisonnier et les valets du château, pressés autour de lui, ne le laisseraient point échapper !... — Tout se résumait en ces quelques mots...
Pendant une ou deux secondes Lascars se sentit rouler dans les abîmes dn découragement et du désespoir et se répéta qu’il était perdu. — Jamais, jusqu’à ce jour et jusqu’à cette heure, il n’avait prévu la possibilité d’une catastrophe le livrant aux mains delà justice... — Or, il ne s’il-
lusionnait point !,. — il savaitquel compte terrible il aurait à rendre!,. — il savait qu’une fois la lumière faite autour de lui, le bourreau réclamerait sa tête, et qu'aucune, puissance humaine ne pourrait le sauver !.. Le baron se dit ce qui précède en beaucoup moins de temps que nous n’en avons mis à l’écrire ; — son énergie morale chancela car le misérable n’avait de courage que l’épée à la main et la perspective de la mort prochaine l'épouvantait, mais il fit un violent effort sur lui-même, il appela sa présence d’esprit à son aide et elle obéit docilement.
— Après tout — pensa-t-il — rien ne me prouve que la situation soit désespérée !.. — un homme tel que moi doit trouver dans son génie les ressources nécessaires pour échappper aux plus mauvais pas... — D’ailleurs, celui qui s’abandonne est un sot !.. — Je lutterai jusqu’au bout !..
Une fois cette résolution prise, Lascars ranimé releva la tête et son regard perçant se reposa sur les visages qui l’entouraient. Cet examen rapide lui donna la certitude qu’aucun de ses complices ne partageait son sort.
— Ils m’ont abandonné, les lâches ! — se dit-il avec indignation ; — mais presque aussitôt, il ajouta r — tant mieux après tout ! seul prisonnier, seul compromis, je puis ne songer qu’à ma défense... — ces maladroits coquins, s’ils étaient arrêtés, m’auraient perdu sans ressource par leurs aveux...
Le valet de chambre Laurent jugea convenable d’interrompre le monologue du captif.
— Brigand que vous êtes, — - s’écria-t-il d’un ton qu’i 1 voulait rendre solennel — puisque le diable, auquel vous appartenez de droit, a jugé convenable de ne point s’em-
parer aujourd’hui même de votre vilaine âme ; (qui ne saurait manquer de lui revenir tôt ou tard), — préparez-vous à me répondre, et n’oubliez pas que ,'e mensonge serait
inutile...
Lascars porta les deux mains à son cou meurtri, et balbutia d’une voix rauque, effrayante, presque inintelligible :
— Je souffre horriblement... j’ai du feu dans la gorge... — par grâce, par pitié, un verre d’eau...
— De la pitié ! — répliqua Laurent — misérable ! vous n’en méritez aucune ! >
Le prisonnier poussa un long gémissement et prit l’attitude d’un homme dont l’agonie commence.
— Néanmoins — poursuivit le valet de chambre d’un ton plus doux — mes principes m’ordonnent de faire en toute occasion preuve d’humanité, même avec ceux qui sont indignes d’être des hommes!.. — marmiton, donnez à boire au scélérat...
Un immense gobelet, rempli d’eau fraîche, fut présenté à Lascars qui le vida d’un trait et parut ressentir un soulagement immédiat.
— Merci... — murmura-t-il — oh I merci ! vous venez de faire une bonne action dont le ciel vous récompensera.
— Coquin que vous êtes — interrompit Laurent avec indignation — osez-vous bien parler du ciel !
— Pourquoi non ?
— Un tel mot, dans votre bouche, n’est-il pas un blasphème !
— Vous me traitez cruellement, monsieur... vous me condamnez sans merci... et sur de fausses apparences!., murmura le prisonnier, je prie Dieu qu’il vous pardonne
LES Pl BATES DE LA SEINE
un jugement inique, comme je vous le pardonne moimême...
— De fausses apparences ! un jugement inique ! — répéta Laurent abasourdi de l’étrange attitude que semblait vouloir prendre le malfaiteur — mordieu !.. vous nous la baillez belle ! — Sont-ce de fauses apparences, par hasard, qui nous persuadent que vous vous êtes introduit dans ce château, et jusque dans la chambrede madame la marquise, au milieu de la nuit, en brisant les serrures ?
— Rien ne vous prouve que j’aie fait tout cela à mauvaise intention... — répondit Lascars d’un ton persuasif.
Laurent donna sur la table qui se trouvait à côté de lui un coup de poing retentissant.
— Ah ! — c’est trop fort ! — s’écria-t-il, vos intentions ! mort de ma vie ! il n’y a pas besoin d’être sorcier pour les deviner! — c’étaient le pillage... l’incendie... l’assassinat! — osez-vous nier cela, coquin hypocrite que vous êtes ? osez-vous nier cela?..
Lascars leva les yeux vers le ciel.
— Dieu lit au fond des âmes ? dit-il — lui seul est juste, parce que lui seul est infaillible...
— Et sans doute — reprit le valet de chambre — c’était également à bonne intention que vous vous étiez muni de ces pistolets et de ce couteau ?..
— Il n’est point défendu de veiller à sa sûreté personnelle...
— Et ces torches?.. — les aviez-vous aussi pour votre
sûreté personnelle ? ...* •
— Ne faut-il pas s’éclairer dans les ténèbres ?
— Eh ! bien — continua Laurent qui trépignait de co-
1ère — puisque vous avez réponse à tout, nous allons entendre vos explications ! — Elles doivent être curieuses !.. — Et d’abord, qui êtes-vous, s’il vous plaît ?
— Un honnête homme méconnu-...
— C’est facile à dire, mais c’est difficile à prouver...
— Peut-être..
— Les honnêtes gens ont un nom... — les scélérats aussi... — seulement ils le cachent... — cachez-vous le vôtre ?
— Jamais...
— Dans ce cas, vous ne ferez, je suppose, aucune difficulté de me l’apprendre...
— Aucune... lorsque toutefois je n’ignorerai plus à quel titre vous me faites subir un interrogatoire...
— Comment, à quel titre ?
— Sans doute — je ne puis, vous le comprenez, me tenir aux ordres du premier venu... — Etes-vous magistrat, juge, commissaire, ou greffier?..
— Ah ! ça mais — s’écria Laurent non sans quelqu’embarras — il me semble, Dieu me pardonne, que c’est vous qui me questionnez !
— Je vous questionne en effet, mais {iniquement pour savoir s’il m’est possible de vous répondre... — répliqua Lascars.
— Eh ! bien, non, je ne suis pas juge...
— Le château dans lequel je me trouve — reprit le baron — appartient, je le sais, à très-haut et très-puissant seigneur le marquis d’Hérouville... — Je ne connais pas ce gentilhomme... — est-ce à lui que j’ai l’honneur de parler?...
Un éclat de rire des assistants accueillit ces paroles et Laurent devint cramoisi.
— Scélérat ! — répondit-il avec une dignité capable d’imposer silence aux rieurs, — apprenez que je suis le propre valet de chambre de madame la marquise, qui daigne m’accorder toute sa confiance.
Lascars salua d’un air de politesse ironique.
— Je respecte comme je le dois — dit-il — le valet de chambre de madame la marquise, mais malgré la grande position sociale et l’honorabilité reconnue d’un si haut personnage, je lui demanderai la permission d’attendre que le marquis d’Hérouville, ou le magistrat aux mains duquel je serai vraisemblablement remis sous peu, jugent convenable de me questionner...
— Ainsi — s’écria Laurent avec un mécontentement manifeste — vous refusez de me répondre?..
— Très-positivement...
— Prenez garde !
— Qu'ai-je à craindre de vous, monsieur le valet de chambre ? riposta sèchement le baron — il me semble que mon sort n’est point entre vos mains...
Les domestiques du château se regardèrent les uns les autres, et se dirent à voix basse :
— Peut-être bien, après tout, cet homme-là n’est-il pas si coquin qu’il le paraît ! — Rien n’est capon comme un renard pris au piège ! le pauvre diable est trop insolent pour être bien coupable...
Lascars s’aperçut à merveille de l’effet qu’il produisait sur la masse de ses auditeurs, et s’applaudit d’avoir atteint
son but. Quand au valet de chambre, il reprit avec un redoublement d’importance et de dignité :
— Vous n’avez rien à craindre de moi, c’est vrai, dangereux scélérat, et c’est à d’autres qu’il appartiendra de vous juger et de vous punir, mais je suis seul chargé du soin de votre garde, et je vous jure que vous ne m’échapperez pas...
Lascars haussa les épaules.
— Ah ! ça — dit-il, regardez-moi donc ! — est-ce que j’ai l’air d’un homme qu’un grand danger menace, et qui veut fuir devant ce danger ?..
— C’est ma foi vrai ! — pensèrent les valets — il semble tranquille comme un bon bourgeois qui n’a rien à se reprocher ! —c’est à n’y rien comprendre, et, pour sûr, tout
ceci cache un mystère!..