LE MARI ET LA FEMME
Tandis que Lascars prononçait les paroles que nous venons de reproduire, la statue parut s’animer faiblement ; — les regards de Pauline se tournèrent vers son mari ; — son visage prit une vague expression d’effroi, un frisson passa dans ses veines, mais elle ne répondit pas.
, — Eh ! quoi — reprit le baron avec violence — N’entendez-vous point que je vous parle ?.. — Rien n’est plus irritant qu’un silence obstiné ! — un tel entêtement ferait perdre patience à un saint, et je ne suis pas un saint.
— Que me demandez-vous ?... — balbutia la jeune femme.
— La cause de vos larmes.
— Que puis-je vous répondre?..
— La vérité... — Pourquoi pleurez -vous ?
— Sans vous, j’ignorerais encore que je pleure...
' — C’est impossible !..
— Roland, je n’ai jamais menti et vous le savez bien...
— Enfin, vos tristesses ont une cause, eëtte cause, je veux la connaître... — reprit Lascars d’une voix menaçante ;
— vous qui prétendez ne jamais mentir, répondez franchement... — vous trouvez-vous malheureuse avec moi?..
— M’avez-vous entendu me plaindre?... — murmura timidement Pauline presque tremblante.
— Eh ! — répliqua le baron — si vous ne vous plaignez pas, vous faites pis...
La bouche de Pauline resta muette, mais ses yeux éloquents, fixés sur le baron, exprimèrent clairement cette pensée :
— Que me reprochez-vous ?..
— Oui, mordieu!.. — continua Lascars — j’aimerais mieux des plaintes nettement articulées, j’aimerais mieux des récriminations, des injures même, que ces airs de victime, que ces attitudes^e souffrance et de résignation qu’il vous plaît d’affecter sans cesse et qui me sont insupportables... — accusez !... — accusez!... au moins, moi, je pourrai répondre...
Pauline secoua doucement la tête.
— Des récriminations... des injures... — répéta-t-elle
— n’attendez de moi rien de pareil... — je ne sais pas me plaindre, c’est vrai, mais je ne sais pas accuser non plus...
— d’ailleurs je suis votre femme, je connais mes devoirs, je m’y soumets, je m’y soumettrai toujours, et j’accepte sans un murmure la destinée que vous m’avez faite...
— Mais — reprit Lascars avec l’obstination d’un homme qui cherche un prétexte de querelle, afin d’épancher librement la colère qui déborde en lui — mais, cette destinée que je vous ai faite, comme vous dites, vous la trouvez
malheureuse, n’est-ce pas ?... — dites-le donc vite et ditesle bien haut, sinon je croirai que vous avez peur...
Une faible teinte rosée nuança pendant une seconde la pâleur mate de la jeune femme. — La dernière provocation, si lâche et si brutale, qui venait de lui être adressée, triomphait à demi du calme héroïque qu’elle s’était promis de garder. Elle regarda Lascars face à face, avec une fixité si grande que malgré lui il baissa les yeux sous le choc imprévu de ce regard pur et loyal, et elle articula fermement ces trois mots :
— Suis -je heureuse?..
Ce fut au tour du baron d’éprouver un embarras dont il lui fut impossible de triompher complètement, malgré son impudence.
— J’admire, — répondit-il — j’admire avec quelle habileté vous déplacez les rôles et rompez l’entretien ! certes, je m’attendais peu, je l’avoue, à cette question qui renferme l’accès le plus explicite d’une infortune imaginaire; — que manque-t-il à votre bonheur ? — Qu’avez-vous à me reprocher ?...
— Eh ! monsieur — murmura Pauline — Ne vous aije pas déjà dit cent fois que je ne vous reprochais rien !...
— Depuis trois ans que notre union s’est accomplie — continua Lascars — ne me suis-je pas montré pour vous, sans cesse, un bon mari ?...
Pauline exprima son acquiescement par un signe de tête accompagné d’un sourireempreintd’une profondeamerlume. Le gentilhomme ne vit pas ce sourire, ou, ce qui revient à peu près au même, il n’en voulut point tenir compte, et il poursuivit :
— Vous que le hasard avait fait naître dans une condition modeste, vous que rien ne semblait devoir arracher jamais aux ténèbres d’une vie obscure, n’avez-vous pas pris- possession, grâce à moi, de l’existence la plus brillante et la plus enviée?... — N’ais-je pas fait de vous la souveraine d’un monde éblouissant ?... — Ne vous ais-je pas entouré d’un luxe inouï, féerique, dont la reine de France elle-même aurait été jalouse?..
— Eh ! — s’écria Pauline avec un involontaire mouvement d’épaules — me connaissez-vous donc vraiment si peu et me jugez -vous si mal?.. — Est-ce bien sérieusement que vous me parlez ainsi ?..
— Certes ! répondit Lascars.
— Au milieu de ce luxe princier qui rayonnait autour de moi — continua la jeune femme — avez-vous vu mpn visage exprimer la joie ou seulement l’orgueil ? — Avaisje l’air d’être heureuse?... — Mes lèvres souriaient-elles souvent?
— Non 1 — répliqua le baron — j’en conviens, vous étiez triste, — mais votre nature est étrange, inexplicable, incompréhensible pour moi, et je crois que personne au monde ne pourrait deviner ce qui vous plaît et vous charme ici- bas.
— Ce qui me plaît — reprit vivement Pauline — ce qui me charme c’est le silence et l’obscurité !... — ce que je regrettais sans cesse au milieu des splendeurs imposées par vous, c’était la vie modeste à laquelle vous m’aviez arrachée !... — Vous le voyez, Monsieur, s’il manque quelque chose à mon bonheur, ce n’est pas un luxe odieux
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pour lequel je n’étais pas faite et qui n’était pas fait pour moi.
Lascars hocha la tête d’un air d’incrédulité railleuse et fit entendre un éclat de rire ironique.
— Lieux communs que tout cela !... — s’écria-t-il ensuite — paroles sonores et vides de sens !.. — Vous ne pensez pas un mot de ce que vous venez de dire !.. — Vous faites étalage de beaux sentiments qui ne sont point dans votre cœur... — En voulez-vous la preuve ?... — La voici : — Un grand changement s’est fait en vous depuis que nous avons quitté la France... — Votre mélancolie habituelle a pris les allures d’un véritable désespoir... — Pourquoi cela ?... — c’est que vous m’avez cru ruiné, et, malgré votre apparent mépris des richesses, vous ri’avez pu vous consoler de cette ruine...
Pauline fit un mouvement brusque et voulut formuler une énergique protestation. Lasears ne lui laissa pas le temps de parler.
— Ne niez pas ! — reprit-il impérieusement — à quoi bon? — Ah ! fille d’Eve, je vous connais bien et les plus éloquents discours ne pourraient me tromper!... — Eh bien ! ma chère enfant, séchez vos pleurs et consolez-vous!
— Je vous rendrai bientôt cette vie de luxe et de plaisirs que je vous ai déjà fait connaître... — Ma ruine n’est qu’apparente — il me reste d’immenses ressources... — Bientôt, demain peut-être, je serai plus riche que jamais ;
— je reprendrai dans le monde la place que de fâcheuses circonstances m’ont fait quitter pour un instant, et, comme vous avez l’honneur d’être ma femme, vous remonterez en même temps que moi tout en haut de l’échelle...
Pauline écoulait Lascars, et l’expression d’une profonde inquiétude, ou plutôt d’une angoisse véritable, se peignait sur son visage.
— Monsieur le baron — fit-elle alors — il faut que je vous parle à mon tour et je vous supplie de m’accorder quelques secondes d’attention, car ce que j’ai à vous dire est grave...
— En vérité ! — murmura Roland d’un ton moqueur. — Ah ! en vérité ! Je vous écoute cependant.. — ajouta-t-il — mais j’aime peu les choses sérieuses, et la patience n’est pas ma vertu dominante... — Allez donc droit au but, et faites vite... — Vous me serez particulièrement agréable si votre petit discours est de courte durée...
— Je ne me suis jamais inquiétée de votre fortune, vous le savez bien ! — commença Pauline — je ne vous ai point demandé d’où venait cette fortune... — Je n’ai témoigné ni surprise, ni regret, de voir disparaître en moins de trois années des richesses qui, selon vous, devaient être inépuisables... — Enfin, toutes les fois que vous avez eu besoin, sinon de mon autorisation, du moins de mon approbation apparente, j’ai signé sans les lire tous les actes que vous avez jugé convenable de me présenter...
— En agissant ainsi, vous faisiez votre devoir, et rien que votre devoir ! — interrompit Lascars. — Cet entretien doit-il être exclusivement consacré à l’exaltation de vos mérites, je vous prie ?. .
La jeune femme continua, toujours calme, toujours impassible, comme si elle n’avait pas entendu cettè insolent î interruption :
— Je m’étais promis, je m’étais juré, — dit-elle — dî
ne jamais vous faire entendre un reproche, et je me suis tenu parole jusqu’ici, mais enfin, sachez-lebien, je ne suis ni aveugle, ni sourde, et Dieu ne m’a point refusé la part d’intelligence qu’il accorde à la plupart des créatures humaines.... *
Lascars fit un salut ironique, et se mit à rire silencieusement avec une impertinence provocante.
— J’ai vu et entendu bien des choses au moment de notre , départ précipité de Paris — poursuivit Pauline — èt il m’a été impossible de ne pas comprendre ce qui frappait mes yeux et mes oreilles...
— Qu’avez-vous compris ? — s’écria Roland avec une colère menaçante. — Qu’avez-vous compris?.. — Je veux l’entendre de votre bouche...
— Ne me le demandez pas ! — répliqua la jeune femme. — Je refuserais de répondre. ..
— Pourquoi ?
— Parce que je rougirais de honte en répétant tout haut ce que vous savez mieux que moi... — Je constate des faits, d’ailleurs, et je ne récrimine pas... — Roland, j’accepte la ruine, j’accepte la pauvreté, j’accepte le travail s’il le faut... — Je supporterai tout et ne me plaindrai jamais... — Mais vous avez prononcé tout à l’heure des paroles qui m’ont fait frissonner! — vous avez parlé de ressources inconnues sur lesquelles vous comptez et qui vous rendront plus riche que jamais... — Roland, ces ressources m’épouvantent. — Quelles sont-elles?., au nom du ciel, dites-le moi...
— Que vous importe? — répondit le baron brutalement
— de quoi vous mêlez-vous !.. — Ce sont mes affaires et non les vôtres... Elles ne vous regardent pas...
— Vous vous trompez, Roland — répliqua Pauline avec une étrange fermeté. — Ces choses me regardent, puisqu’elles intéressent votre nom...
— Mon nom m’appartient, madame, et n’appartient qu’à moi...
— Il est à moi aussi bien qu’à vous, puisque vous me l’avez donné devant Dieu et devant les hommes...
— Eh bien ! soit, vous le tenez de moi, mais je l’avais reçu d’une longue suite d’aïeux... reposez-vous donc sur moi du soin de le garder pur...
— Laissez-raoi vous aider dans cette tâche...
. — Non, madame, j’y suffirai seul...
— Roland, je n’ai pas confiance... — Vous êtes sur une pente fatale... prenez garde...
— Prenez garde vous même, Pauline ! — s’écria le baron devenu livide — d’où vous est venu tant d’audace? — gardez pour vous des conseils dont je n’ai que faire et qui ressemblent à des insultes !
— Je parlerai malgré tout ! — je parlerai, car il le faut et j’en ai le droit... — Je vous l’ai dit, j’accepte la misère, mais je ne veux pas du déshonneur...
Roland fit un geste terrible et s’avança violemment vers Pauline qui se leva, mais sans reculer.
— Le déshonneur! — balbutia t-il d’une voix étranglée par la rage - — vous avez dit : le déshonneur !
— Oui, je l’ai dit ! — répliqua la jeune femme, blanche comme un linceul, et pourtant froide et résolue — vous marchez en aveugle sur un chemin funeste l — La honte
et l’infamie sont au bout. — Mais, dussai je y laisser ma vie, je vous arrêterai, s’il en temps encore !...
Un râle de fureur s’échappa de la gorge contractée du baron ; — ses yeux s’injectaient de sang ; — sa tête s’égarait ; — il ne se connaissait plus ; il était enfin dans un de ces moments, où l’homme est attiré par le crime comme par un aimant irrésistible.
— Malheureuse ! — dit-il d’un ton bas et sourd, plus effrayant et plus sinistre que les exclamations d’une violente colère. — Malheureuse! — répéta-t-il — tant d’audace ! — Ah tu ne me connais pas !
Et, dans un véritable accès de démence, en proie au paroxisme d’un délire bestial, il leva son bras pour frapper Pauline.
— Roland — murmura l’infortunée en arrêtant par un geste sublime — le bras prêt à retomber — si je n’avais à trembler que pour moi, j’irais au devant de vos coups, j’irais au devant de la mort, je vous le jure, — mais je n’ai plus le droit de mourir... — je suis mère.., — épargnez votre enfant...
Ces paroles produisirent sur le baron un effet étrange et subit, à peu près pareil à celui de l’alcali volatil sur un homme ivre. — Elles dissipèrent à l’instant ce farouche délire dont nous venons de parler. Roland demeura, pendant près d’une seconde, muet, chancelant, anéanti. Son geste n’exprimait plus la menace. — On ne pouvait lire sur son visage qu’une sorte d’étonnement stupide.
— Vous êtes mère... — balbutia-t-il enfin lentement. —-Est-ce vrai?.. — Est-ce possible!... — Un enfant... Un enfant à moi...
— Oui... — répondit la jeune femme dont le regard s’illumina d’un feu céleste, et qui prit, pour la presser entre les siennes, une des mains de son mari — oui Roland, je suis mère, et c’est pour notre enfant que je vous conjure à genoux de quitter les mauvais chemins !...
— C’est pour notre enfant que je vous crie : — noblesse oblige !.. • — gardez sans tache à votre fils le nom qui vous vient de vos pères! — Roland, m’entendez-vous?.... — Roland, m’exaucerez-vous?.. — Oh ! mon ami, j’ai bien souffert déjà, mais si vous ne repoussez pas la prière de votre femme et de votre fils, je puis être heureuse encore..
Le baron retira sa main brusqnement. — Sa tête se pencha ; — son front s’assombrit.
— Les mauvais chemins... — murmura-t-il d’une voix si basse que Pauline, malgré son attention avide, ne put saisir le sens de ses paroles — il est bien tard... — il est trop tard... — Le sort en est jeté... — J’irai jusqu’au bout, il le faut... la pauvreté d’ailleurs, est-ce possible ?
— Non non... — Je serai riche encore !.. Je serai riche !..
— Je le veux....
Après ce court monologue, Lascars releva la tête. — Un sombre orgueil rayonnait sur son front et l’expression de ses yeux effraya Pauline, qui lui dit cependant d’une voix tremblante et suppliante :
— Eh bien! mon ami, — que dois-je espérer?... que dois-je craindre ?... — Notre enfant vous interroge par in voix... — Que lui promettez-vous?
— La fortune... — répondit Roland.
Pauline poussa un gémissement sourd et retomba défa 1lante, presque sans connaissance, sur le sopha qu’elle avait quitté quelques minutes auparavant.