ONE NOTE EN RETARD
Lascars fit un geste d’impatience, et sans doute il allait augmenter encore, par de brutales paroles, la profonde tristesse de Pauline, lorsqu’une circonstance inattendue vint détourner son attention. Une main discrète frappa doucement et à deux reprises à la porte de l’antichambre. Le baron tira de sa poche une assez belle montre et la consulta. — Elle indiquait huit heures un quart.
— Qui diable peut venir ce soir? se demanda Lascars.
— Je n’attends personne. — L’heure de la poste est passée;
— il est impossible que ce soient ces bienheureuses lettres!
— Elles n’arriveront que demain matin... Faut-il ouvrir? Après avoir posé cette question, le baron se consulta et
resta pendant un instant indécis. — Un troisième coup, frappé avec la même délicatesse et la même discrétion que les deux premiers, mit fin à cette indécision.
— Ma chère Pauline, — dit Lascars, — voulez- vous me permettre de vous laisser pendant un instant dans l’obscurité?
Puis,, sans attendre la réponse de la jeune femme, réponse qui, d’ailleurs, ne pouvait être qu’affirmative, il prit le flambeau, sortit du salon, qu’il referma derrière lui, traversa l’antichambre et ouvrit la porte donnant sur le carré de l'escalier. Son front sc rembrunit quelque peu en voyant en face de lui la massive et courte personne d’Otto Butler., Ce dernier salua respectueusement, selon sa coutume invariable, c’est-à-dire jusqu’à terre.
— Que souhaitez -vous de moi, mein herr? — demanda Lascars d’un ton très-poli, mais avec une visible expression de gêne.
— Monsieur le baron, — répondit l’hôtelier, — il y a en bas, dans mon petit bureau, quelqu’un qui souhaite vivement vous entretenir.
Quelqu’un? — répéta Lascars.
— Oui, monsieur le baron.
— Qui donc?
— Un gentilhomme.
— Son nom ?... Savez-vous son nom ?
— Certainement.— Ce gentilhomme s’appelle le vicomte de Cavaroc.
Lascars poussa un soupir de satisfaction, et sa poitrine parut soulagée d’un poids assez lourd.
— Ah ! ah ! —r fit -il d’un air joyeux et empressé, — le vicomte de Cavaroc est en bas.
— Oui, monsieur le baron, — répondit l’ex-juif, — je l’engageais vivement à monter, mais la crainte de déranger madame la baronne l’a retenu. — Il m’a prié seulement de faire prévenir monsieur le baron qu’il désirait vivement lui parler, et, comme il s’agissait de l’un de mes hôtes les plus
distingués, j’ai voulu monter moi-même pour m’acquitter de cette commission.
— Grand merci, maître Otto Butler.
— Que faudra-t-il répondre à monsieur le vicomte?
— Que je suis entièrement à ses ordres, et que je vais descendre à l’instant même et le retrouver.
L’hôtelier se mit en devoir de regagner l’escalier, mais avant d’avoir fait deux pas, il s’arrêta et se retourna.
— Je profiterai de la favorable circonstance qui se présente, — murmura-t-il d’un ton mielleux, — pour rappeler à monsieur le baron que j’ai eu l’honneur, la semaine dernière, de lui remettre ma petite note.
— Oui... oui... — répondit vivement Lascars, j’ai jeté les yeux sur cette note. — Elle est parfaitement exacte, et l’extraordinaire modération de vos prix m’a jeté dans une admiration pleine d’étonnement. — Ah \ le Faucon- Blanc est une hôtellerie modèle, et vous, sans contredit, le phénix des hôtes !
— Il me flatte, — se dit à voix basse Otto Butler, — mauvais signe !... mauvais !... mauvais !... — Une gentilhomme qui flagorne un aubergiste est à sec, complètement à sec!... — La chose ne me paraît, hélas! que trop claire...
Puis il reprit à haute voix :
— J’aurai l’honneur de faire observer à monsieur le baron qu’il est d’usage, dans nos provinces, de payer régulièrement tous les quinze jours sa dépense à l’hôtellerie. — Or, il y aura bientôt trois semaines que j’ai l’inappréciable avantage de loger monsieur le baron.
— Aussi ne tarderai-je point à vous solder, mon cher
hôte, — interrompit Lascars, — vous pouvez compter que, très - prochainement , j’aurai soin de me conformer à l’usage...
Otto Butler fit la grimace.
— Très-prochainement... — répéta-t-il , — c’est un terme un peu vague... — il m’est impossible de me contenter d’une assurance aussi incertaine.., — J’ai moi-même des paiements à faire, et ces paiements ne se peuvent remettre...
— Prenez garde, mon cher hôte, — reprit Lascars en riant d’un rire contraint. — vous êtes sur une pente dangereuse... — Dans un instant vous allez parler de votre gêne.-..
— Sans aucun doute, j’en parlerai, — répliqua vivement l’ex-israélite, — et rien au monde ne sera plus vrai... — Je parviens à joindre les deux bouts et à faire honneur à mes affaires, mais c’est avec beaucoup de peine et je suis gêné, monsieur le baron, très-gêné...
Roland haussa les épaules..
— Allons donc, maître Otto Butler! — s’écria-t-il, — je ne crois pas un traître mot de cela !...* — Vous, gêné !... c’est à d’autres qu’à, moi qu’il faut aller raconter ces sornettes ! — Vous êtes un Crésus, un roi Mydas, une tonne d'or...
— Ah ! monsieur le baron, quelle erreur !...
— Et, — poursuivit Lascars, — si de hardis coquins s’introduisaient nuitamment dans votre logis particulier, vous coupaient bel et bien la gorge, et dévalisaient votre coffre-fort, ils sortiraient de l’hôtellerie du Faucon-Blanc avec leur fortune faite.
Le visage empourpré d’Otto Butler devint pâle, et sa massive charpente fut agitée d’un tremblement subit.
— Au nom du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob... — balbutia-t-il en oubliant, dans son trouble, qu’il avait abjuré la religion de ses pères, — monsieur le baron, ne parlez pas ainsi...
— Pourquoi ?...
— Si l’on entendait monsieur le baron?...
— Eh bien ! où serait le mal ?
— Gela pourrait faire venir d’alfreuses idées à de vilaines gens... à ces bandits nocturnes dont monsieur le baron parlait tout à l’heure.
— Puisque vous vous prétendez pauvre, vous n’avez rien à craindre.
— Oh ! que si, monsieur le baron, oh ! que si !... — les scélérats trouveraient, à la vérité, un coffre-fort vide, mais avant d’en faire sauter la serrure, ils m’auraient coupé le cou.
— Allons, soit ! — j’ai pitié de vos terreurs, mon hôte, je me tais et je compte vous donner satisfaction, non-seulement sur ce point, mais encore sur un autre qui paraît vous intéresser beaucoup aussi. — Demain vous serez payé, comptez formellement là-dessus:
— Demain?... répéta l’ex-juif, avec un visage épanoui, et en même temps avec une légère nuance d’incrédulité.
— J’en prends l’engagement positif, — continua Lascars ; — de grandes pertes au jeu, dans votre Gursaal, ont momentanément vidé ma bourse, mais mon portefeuille était bien garni de traites et de lettres de change ; — j’en ai mis en circulation pour une somme importante, et les
courriers de demain matin m’apporteront plus de cent mille livres.
— Cent mille livres!... — répéta maître Otto Butler ébloui, — miséricorde !... cent mille livres !...
— Tout autant, et ce n’est là qu’une très-faible partie des valeurs énormes dont je suis nanti. — Vous voyez, mon hôte, que lors bien même que la mauvaise chance au jeu me poursuivrait avec une constance déplorable, vous ne sauriez avoir de sérieuses inquiétudes au sujet des dépenses que madame la baronne et moi nous faisons dans votre hôtellerie.
Ceci fut dit par Lascars d’un ton magistral, qui produisit sur Otto Butler le plus grand effet. L’ex-israélite, revenu de toute idée de méfiance et pénétré de respect pour ce Français si richement nanti de valeurs, courba son échine souple un peu plus bas encore que de coutume, et se retira à reculons en disant :
— Toute l’hôtellerie du Faucon-Blanc est à la disposition de monsieur le baron et de madame la baronne. — Je vais prévenir monsieur le vicomte de Cavaroc que monsieur le baron le rejoindra tout à l’heure.
— Vous aurez peu de chose à dire, — répliqua Roland, car je serai en bas aussitôt que vous.
L’hôtelier referma la porte de l’antichambre, et le baron de Lascars rentra dans le salon où Pauline était toujours étendue sur le sopha, dans la pose du plus complet abattement. Roland ne fit que traverser cette pièce ; il franchit le seuil de la chambre à coucher, et il ouvrit un meuble dont il fouilla successivement tous les tiroirs, sans y trouver d’abord ce qu’il cherchait, à en juger du moins par
l’expression d’impatience qui se peignit sur son visage. Enfin il mit la main sur un petit écrin, recouvert en chagrin noir, et renfermant deux boucles d’oreilles et quelques bagues d’une faible valeur. — C’est à peine si ces bijoux réunis pouvaient valoir quatre ou cinq cents livres. Il glissa cet écrin dans la poche de côté de sa houppelande* — Il plaça dans une seconde poche un petit pistolet de fabrique anglaise ; il prit sa canne et son chapeau, et il revint trouver Pauline.
— Madame la baronne, — lui dit-il cérémonieusement, avec un accent railleur, — vous plaît-il de me donner votre main à baiser?... — Je sors...
La jeune femme se souleva sur le sopha et se tourna vers Roland, malgré son état de complète prostration.
— Ah ! — murmura-t-elle, — vous sortez... cette nuit encore !... — Où allez-vous ?...
— Je vais où bon me semble, ma chère, — répliqua brutalement Lascars ; il me serqble que je suis maître de mes actions, et que je n’en dois compte qu’à moi seul.
— C’est juste... — murmura la baronne avec amertume,
— c’est trop juste. — Je ne suis pour vous qu’une étrangère, et rien de ce qui vous concerne ne doit avoir d’intérêt pour moi... — Allez donc, mon ami, vous êtes libre.
— Mordieu, je l’espère bien ainsi ! — s’écria Roland.
Pauline, après un silence, reprit d’une voix tremblante : *
— Me permettez-vous, cependant, de vous demander si vous rentrerez bien tard ?
— Je n’en sais pas le premier mot, — répondit Lascars,
— peut-être rentrerai-je dans deux heures... peut-être ne rentrerai-je pas du tout. — Dans tous les cas, ne faites
point l’absurde folie de m’attendre. — Couchez-vous, ma chère, et bonne nuit 1