‹ Les pirates de la SeineChapitre 7 sur 37 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

LASCARS ET CAVAROC.

Le vicomte de Cavaroc, prévenu par Otto Butler que Lascars allait descendre à l’instant, avait quitté le petit salon de l’hôtelier et se promenait sous la voûte de la porte cochère. Au bout de quelques minutes le baron parut.

— Mordieu, mon cher vicomte, s’écria-t-il, en serrant à l’anglaise avec toutes sortes de démonstrations affectueuses, les mains de Cavaroc — rien au monde ne pouvait m’être ^plus agréable que de vous voir aujourd’hui, et je ne saurais dire combien je vous sais gré de vous être souvenu de moi ! mais pourquoi diable n’êtes-vous pas monté?..

— J’ai craint de paraître importun à madame la baronne... — répondit le vicomte.

— Et vous avez eu tort... votre bonne visite aurait fait le plus grand plaisir à ma femme.

— Une autre fois je serai moins timide...

— Je vous le conseille formellement...

— Etes-vous le maître de votre soirée ?

— Certes !.. je suis libre comme l’air... — ma soirée et môme ma nuit m’appartiennent...

— Voulez-vous en disposer en ma faveur d’une partie de la nuit?..

— Avec enthousiasme, mon cher vicomte...

— Grand merci, d’abord... et, puisqu’il en est ainsi, venez...

— Qu’allez-vous faire de moi ? ,

— Nous irons d’abord au Cursaal, et nous hasarderons quelques pièces d’or, au trente et quarante ou à la roulette... Cela vous plaît-il ?

— Beaucoup... et ensuite ?..

— Ensuite je vous conduirai chez moi... — je vous offrirai la moitié d’un modeste souper de viandes froides, et comme je vous sais homme de grande expérience et de beaucoup d’esprit, je vous demanderai un conseil que vous voudrez bien me donner j’espère...

— Je vous donnerai autant de conseils que vous le souhaiterez, et je tâcherai qu’ils soient bons.

— Venant de vous, mon cher baron, ils ne sauraient être qu’excellents... après avoir reçu de votre obligeance cette petite consultation, je vous rendrai votre liberté et je reprendrai la mienne pour courir à un rendez-vous...

— Rendez-vous d’amour, je suppose ?..

— Comme vous dites...

— Mes compliments, mon cher vicomte ! à peine en pays étranger, vous avez trouvé déjà de charmantes occupations!.. Peste ! c’est agir en vrai conquérant, cela, et vous êtes un homme habile en même temps qu’un homme heureux !..

— Moins habile, peut-être, et moins heureux que vous ne le supposez... — répliqua Cavaroc — ma situation est embarrassante, et c’est pour aviser à en tirer le meilleur parti possible, que je veux recourir à vos lumières et mettre à profit votre habitude du monde... — Je vous conterai tout cela cette nuit, les coudes sur la table, entre le Johann isberg et le Xérès.

Les répliques- précédentes s’échangeaient tandis que le vicomte et le baron, se tenant par le bras, s’éloignaient lentement de l’hôtellerie du Faucon-Blanc et suivaient les rues d’Aix-la-Chapelle, médiocrement pavées et encore plus mal éclairées. Nous n’avons rien dit encore de monsieur de Cavaroe. — Il est grandement temps de réparer cette omission, et il nous suffira d’un bien petit nombre de lignes pour le faire. Lorsque nous aurons dit, en effet, que le gentilhomme Languedocien ressemblait d’une façon prodigieuse au baron de Lascars, il nous restera fort peu de chose à ajouter. Cette ressemblance n’était point telle, assurément, qu’on put prendre les deux hommes l’un pour l’autre, surtout en examinant leurs visages avec attention, car les traits du premier ne reproduisaient point d’une façon identique les traits du second; bref, le baron et le vicomte ne fournissaient pas une nouvelle édition de l’éternelle histoire des ménechmes , mais ils avaient même âge, même taille, même tournure ; — la couleur de leurs cheveux, la forme de leurs pieds et de leurs mains, étaient semblables ; — leurs ligures enfin oflfraientun si grand air de famille, qu’en les voyant côte à côte on devait les supposer frères. Quand aux détails concernant le passé, le présent et l’avenir du vicomte de Cavaroc, nos lecteurs ne

tarderont guère à les apprendre de sa propre bouche. Les deux gentilhorames arrivèrent au bout de dix minutes sur une place au fond de laquelle s’élevait un vaste bâtiment, très-éclairé à l’intérieur et à l’extérieur. Quelques carrosses et un plus grand nombre de chaises à porteurs s’arrêtaient devant la façade de ce bâtiment, au pied d’un large escalier à double rampe incessamment foulé par les talons rouges des hommes et les souliers de satin des femmes en riches toilettes. Cette maison si lumineuse était le Cursaal

d’Aix-la-Chapelle, où les joies fiévreuses de la dame et du jeu attiraient chaque soir une foule avide de plaisirs et d’émotions.

— Je crois que la soirée sera brillante 1 s’écria Cavaroc, voyez donc, mon cher baron, que de monde !

— En effet — murmura Lascars.

-—La banque n’a qu’à se bien tenir... — poursuivit gaiement le vicomte — je me sens d’humeur à la faire sauter !..

— Je vous le souhaite de tout mon cœur...

— Venez vite... — j’ai hâte de voir les visages impassibles des vieux croupiers qui ressemblent à des momies animées... — J’ai hâte d’entendre leurs voix monotones répétant, sans jamais changer d’intonation, les paroles sacramentelles!..

Et Cavaroc se mit en devoir d’entraîner Lascars.

— Mon cher vicomte, dit ce dernier en dégageant son bras, faites-moi la grâce d’entrer le premier.

— Pourquoi donc? est-ce que vous songez à me quitter?

— Je vous rejoindrai dans cinq minutes...

— Et puis-je vous attendre sur cette place ?

— Ce serait me désobliger infiniment.

— Je cède puisque vous le voulez, mais du moins apprenez-moi quelle importante affaire vous survient à l’improviste ?..

— Mon cher vicomte — répliqua Lascars en riant — voilà une question à laquelle je vous demande la permission de ne pas répondre.. i

— Ah ! ah ! cher baron — fit Cavaroc en riant aussi — Est-ce que, par hasard, il s’agirait d’une aventure?., vous comprenez ?..

— Très-bien... et je me tais..

— Ce qui équivaut à un aveu... comment, vous aussi !.. — vous le mari d’une femme délicieuse.

— Que voulez-vous?., l’homme n’est pas parfait...

— Baron... baron... — reprit Cavaroc avec un geste de menace comique — prenez garde à vous!.. — Je suis capable de vous dénoncer à madame de Lascars... — allons — ajouta-t-il — je vous quitte puisqu’il le faut absolument, et vais vous attendre dans les salles de jeu, mais souvenez-vous bien que je ne vous donne que cinq minutes...

— II ne m’en faut pas davantage... — répondit Lascars qui après s’élre assuré que son compagnon se dirigeait vers le Cursaal et ne songeait point à le suivre, s’enfonça dans une ruelle étroite et sombre qui donnait sur la place.

11 fit environ cinquante pas dans cette ruelle et s’arrêta devant une maison de misérable apparence, n’ayant au rezde chaussée qu’une fenêtre et qu’une porte. — La porte était en chêne solide, garnie de gros clous à têtes quadrangulaires qui formaient des dessins bizarres. — Un trèspetit guichet, grillage comme celui d’une prison, se voyait

à hauteur d’homme. D’énormes barreaux de fer, trèsserrés et capables de déjouer les tentatives des plus audacieux voleurs, s’entrecroisaient devant la fenêtre. — Les petits carreaux de verre bleuâtre, sortis dans du plomb et recouverts d’une couche épaisse de poussière et de toile d’araignée, ne laissaient arriver jusqu’à la rue qu’une lueur douteuse, à peine perceptible, mais suffisante néanmoins pour démontrer irrécusablement que l’intérieur delà maison était éclairé tant bien que mal. Lascars saisit le lourd marteau, curieusement ouvragé qui pendait au point central de la porte et le laissa retomber avec bruit sur la plaque de fer. Une ou deux secondes s’écoulèrent, puis une sorte de grincement annonça que le guichet s’ouvrait, et une voix cassée se lit entendre,

— Qui est là ?.. demanda cette voix.

— Uu gentilhomme que vous connaissez bien, maître Salomon... — répondit Lascars — depuis quinze jours je suis déjà venu vous trouver deux fois... — C’est moi qui vous ai vendu la semaine dernière, entre autres objets, un collier composé de soixante-quatre perles et d’un gros diamant...

— Je sais... je sais... murmura la voix. Que me voulezvous ?..

— Je désire conclure une nouvelle affaire...

— Il est trop tard aujourd’hui... — Je n’ouvre pas ma porte une fois lanuit tombée... — repassez demain matin...

— Eh ! vertudieu, maître Salomon — s’écria Roland — vous moquez-vous de moi !..

— Je n’ai garde...

— Ce n’est pas demain matin, qu’il faut que je vous

[:■ . ' 3 : Gooffk:

voie... — continua le baron, ce n’est pas demain matin que j’ai besoin d’argent... c’est ce soir., c’est tout de suite... Ouvrez-moi doue, et dépêchez-vous...

— Impossible...

— Ouvrez-moi, vous dis-je, sinon je vais mener à votre porte un si grand vacarme que je réveillerai les voisins, et qu’avant cinq minutes la foule s’ameutera devant votre maison...

Puis Roland, joignant l’action aux paroles, saisit le marteau de fer et se mit à exécuter un roulement d’une sonorité infernale.

Le maître de la maison poussa de sourds gémissements. — Roland crut même l’entendre crier grâce. Il interrompit son tapage et il demanda :

— Ouvrirez-vous?

— Au moins êtes-vous seul ? balbutia la voix cassée.

— Complètement seul...

— Est-ce bien vrai ?

— Mordieu, vous avez un guichet!.. — servez -vous-en, et, si vous ne me croyez pas, regardez dans la rue...

Le maître invisible de la maison suivit ce conseil. — Une lumière fut approchée par lui de l’ouverture pratiquée dans la porte, et, à travers le grillage, éclaira les pavés de la ruelle.

— Etes-vous rassuré ? dit alors Lascars en ricanant.

— Je vais ouvrir... — reprit la voix chevrottante — mais si vous cherchez à me tromper, malheur à vous !..‘ Tout vieux et tout cassé que je suis j’ai de bonnes armes sous la main, et je défendrai jusqu’à la mort le peu que je possède...

En môme temps une clef tourna dans la serrure massive, et le bruit aigre des verroux tirés à l’intérieur se fit ’ entendre.

— Enfin ! — murmura Lascars.

La porte épaisse, constellée de gros clous, s’ouvrit alors, ou plutôt s’entre-bâilla de manière à livrer au visiteur nocturne un étroit passage. Heureusement Lascars était mince, sans cela il lui aurait été impossible de profiter de cette ouverture insuffisante. — L’élégante sveltesse de sa taille lui permit de se glisser, non sans quelque peine, dans la maison si bien gardée, et la porte, mise en mouvement par un lourd contre-poids, se referma à l’instant même derrière lui. La pièce assez vaste dont il venait de franchir le seuil, ne présentait point l’aspect pittoresque habituel aùx boutiques des brocanteurs, des usuriers , des prêteurs sur gages. — On n’y voyait pas, entassés, dans un désordre bizarre et parfois curieux, toutes sortes d’objets disparates, vieux meubles, vieux tableaux, vieilles étoffes, armes de prix. — La salle basse que nous décrivons avait pour tout mobilier trois ou quatre sièges boiteux, deux grandes armoires cadenassées et une sorte de comptoir massif renfermé dans un compartiment grillagé en fil de fer. Ce grillage était percé d’un trou carré, de six pouces de hauteur en tous sens. — On voyait sur le comptoir des balances à peser l’or et deux paires de pistolets doubles. Il nous paraît entièrement superflu de tracer un portrait détaillé de Salomon, le maître du logis. — Ce juif, — (qui certes n’avait point abjuré comme Otto Butler) paraissait âgé de soixante-dix ou soixante-quinze ans ; — son visage d’oiseau de proie, son épiderme parcheminé, son crâne chauve,

sa longue barbe blanche formant deux pointes sur la poitrine, ses veux vifs et défiants, sa taille courbée, ses mains crochues et tremblantes faisaient de lui ce type si connu popularisé par le théâtre depuis Syloch , et par la peinture et la gravure de tous les temps. Dès qu’il eut introduit le baron de Lascars, Salomon se réfugia dans le compartiment grillagé, et il répéta la première question formulée par lui quelques minutes auparavant :

— Que voulez-vous ! (

— Eh ! — répondit Lascars — je vous l’ai déjà dit... — je veux de l’argent...

— Apportez-vous des matières précieuses ?

— Oui.

— Yenez-vous vendre ou engager ?

— Vendre..

— Voyons les objets...

En disant ce qui précède, le juif passa sa main crochue par l’ouverture carrée du grillage, Lascars tira de sa poche le petit écrin noir et le mit dans cette main. Salomon pressa le ressort, examina les boucles d’oreilles et les bagues et lit une grimace expressive.

— Est-ce que c’est tout? murmura-t-il d’un ton légèrement moqueur.

Le baron répondit affirmativement.

— Hum ! hum ! — reprit le vieillard — cela vaut peu de chose ! très-peu de chose. Le collier de l’autre jour, à la bonne heure... C’était un vrai bijou ce collier 1 mais aujourd’hui... hum ! hum !...

11 jeta dédaigneusement les’ humbles joyaux dans une des balances à peser l’or, et il demanda :

— Qu’est-ce que vous prétendez me vendre cela ?

— J’en veux quinze louis...

— Miséricorde, quinze louis ! — s’écria le juif avec un ricanement sourd — pourquoi pas tout de suite quinze mille livres ?

— Que m’offrez -vous ?

— Cinq pièces d’or, et c’est bien payé...

Une discussion s’engagea entre le gentilhomme et l’usurier. Le résultat de celte discussion fut que Lascars toucha dix pièces d’or pour des objets qui valaient un peu plus du double. Muni de cettte pincée d’or qu’il voulait offrir en sacrifice au démon du jeu, le gentilhomme quitta l’antre de Salomon, sortit de la ruelle, traversa la place et gravit à son tour l’escalier lumineux du Gursaal. Il ne fit que passer, sans s’y arrêter, dans les salles de bal, oii cependant de charmantes femmes et de gracieuses toilettes sollicitaient son attention, et il rejoignit le vicomte de Cavaroc qu’il trouva devant une table de roulette, la mine un peu sombre, et froissant d’une main distraite les dentelles de son jabot. 11 lui toucha légèrement l’épaule. Le vicomte se retourna.

— Ah I vous voilà, baron... — dit-il — il me semble que votre absence a duré plus longtemps qu’il n’était convenu...

— Dix minutes à peine... — Et, vous, déjà au feu ! — quelle ardeur ! — êtes- vous en veine, au moins? gagnez-vous ?

— Non pas, je perds...

— Cela devait être...

— Pourquoi?

— Vous savez le proverbe : — fit Lascars en souriant — malheureux au jeu...

— Oui... oui... — interrompit vivement Cavaroc — je sais — mais votre proverbe n’est qu’un sot ; je me suis promis à moi-même de le faire mentir, et je me le promets encore...

La promesse imprudente du vicomte ne devait point recevoir ce soir-là son accomplissement. — Au bout de moins d’une heure, Cavaroc avait perdu jusqu’au dernier sou de la somme assez ronde enfermée dans sa poche, et Lascars, non moins rigoureusement traité par la fortune, était de son côté parfaitement à sec. Lorsque leur déconfiture fut complète, les deux hommes se regardèrent ; — les figures allopgées et décomposées qu’ils se présentaient leur parurent mutuellement si comiques que chacun d’eux se mit à rire de son compagnon, et que cette hilarité réciproque dissipa leur ennui...

— Après tout, que m’importe ? murmura Cavaroc — il me reste au logis plus de cent louis... la veine ne me sera pas toujours contraire, et d’ailleurs l’avenir est grand...

— Que m’importe ? — se disait Lascars en même temps — je n’ai pas besoin d’argent cette nuit, et demain matin je serai riche...

— Mon cher baron — reprit le vicomte à haute voix — je crois que, présentement, le seul parti qui nous reste à prendre, est d’aller souper... — qu’en pensez- vous?

— Je suis tout à fait de votre avis, et le souper sera d’autant mieux le bien venu que je me sens en grand appétit...

— Venez donc...

Les deux gentilshommes quittèrent le Cursaal, et prirent à travers la ville une direction opposée à celle par laquelle ils étaient arrivés.

— Ne m’avez- vous pas dit, mon cher vicomte, que vous ne demeuriez point dans une hôtellerie? — demanda Lascars.

— Je vous l’ai dit en effet... — répliqua fiavaroc — une hôtellerie est un lieu public... — Quiconque l’habite devient forcément le point de mire de la curiosité malfaisante et de l’espionnage de tous ses voisins, aussitôt qu’une apparence de mystère se rencontre dans sa vie.

— Rien au monde n’est plus certain — appuya Lascars.

— Or, par suite de circonstances qui vous seront bientôt connues — poursuivit le vicomte, — je dois prendre de grandes précautions contre la curiosité et contre l’espionnage... — j’ai cherché, et j’ai fini par découvrir une petite maison isolée, pourvue d’un ameublement modeste mais suffisant, et située au milieu d’un grand jardin... j’ai loué cette maison, et je l’habite seul avec un valet du pays, un brave garçon qui ne me gêne guère, car il est nouvellement marié, et chaque soir il sollicite de moi la permission d’aller rejoindre sa femme, permission que je lui accorde avec empressement... — son absence me donne une liberté absolue et me permet d’aller et de venir à ma guise chaque nuit, sans donner naissance à des commérages, et matière à des commentaires...

— Vous piquez au vif ma curiosité, mon cher vicomte... — dit Lascars — j’entrevois sous vos paroles quelque chose de très-mystérieux et qui déjà méfait l’effet d’un roman...

— Un peu de patience... vous saurez tout.

— Sommes-nous loin encore ?

— Nous voici arrivés...

Depuis un instant Lascars et Cavaroc suivaient une rue sans maisons, bordée à droite et à gauche par des murailles de jardin, au-dessus desquelles s’élançaient les rameaux touffus de grands arbres. Le vicomte s’arrêta devant une porte peinte en blanc, — il ouvrit cette porte avec une clef tirée de sa poche et il fit entrer son compagnon dans un jardin très-ombragé, au fond duquel une lumière derrière une vitre annonçait la présence d’une habitation. Un instant après, les deux gentilshommes avaient franchi les marches d’un perron demi-circulaire et pénétraient dans une pièce servant de salon et de salle à manger à Cavaroc. Cette.pièce était tendue en vieilles tapisseries de Flandres, représentant des kermesses et des noces de village. — Un lustre de cuivre, comme on en voit dans des tableaux de Terburg, de Miéris et d’Ostade, pendait au plafond. — Une glace de Venise, au cadre de cristal et d’étain, s’inclinait au-dessus de la cheminée dont le manteau supportait une pendule de cuivre et d’écaille et deux candélabres chargés de bougies. Au milieu de la chambre, une table toute servie offrait un coup-d’œil réjouissant pour un coloriste, et délectable pour un gourmet. Un pâté de gibier à croûte blonde formait le plat de résistance ; à sa droite se voyait un faisan de bohème, revêtu de son plumage éblouissant ; — à sa gauche un homard énorme étalait sa carapace d’un rouge vif. Nous ne disons rien des confitures, des pâtes sucrées, des friandises de toutes sortes destinées au dessert. Pour compléter la belle ordonnance de ce petit fes-

tin, deux bouteilles de vin de Johannisberg, minces et longues, allongeaient leurs cous de cicogne à côté de deux carafonds trapus, taillés à facettes, et remplis d’un vin de Xérès semblable à des topazes en fusion. Cavaroc prit les deux candélabres, alluma toutes leurs bougies et les plaça sur la table qu’ils éclairèrent à giorno.

— Voilà ma thébaïde — dit-il ensuite — comment la trouvez-vous?...

— Fort charmante, ma foi... — répondit Lascars — vous êtes ici logé comme un prince...

— Gomme un prince sans apanage ! — répliqua le vicomte en riant, toujours est-il que je me plais dans celte bicoque... Les antiquailles qui m’entourent font encore assez bonne figure, quoique terriblement passées de mode et parfois, en regardant ces tapisseries fanées et ces meubles du bon vieux temps, je prends plaisir à me figurer que je suis le contemporain de mon trisaïeul... — mais ce n’est pas de mes imaginations folles qu’il s’agit... — à table, cher baron !... livrons à ce pâté une attaque vigoureuse... il est du bon faiseur, et je me plais à croire que vous en serez content.

Lascars et Cavaroc s’assirent en face l’un de l’autre et entamèrent le souper avec toute l’énergie d’appétits aiguisés et d’estomacs robustes et complaisants. Le pâté de gibier fut battu en brèche et son éloge proclamé très-haut. — Le faisan lui succéda, puis vint le tour du homard. Les convives ne firent pas moins d’honneur aux liquides qu’à la partie solide du repas. — Le Xérès et le Johannisberg furent fêtés tour à tour avec le respect qui leur était dû, et les longs verres à pattes, en forme de tulipes, ne restèrent

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jamais ni vides, ni pleins, ainsi que le veut le refrain de la chanson. Quand la première ardeur de l’appétit et le premier feu de la soif furent apaisés, Lascars se renversa en arrière, sur sa chaise d’ébène à dossier de velours un peu terni, et il dit :

— Vous m’avez promis une confidence, mon cher vicomte, et je vous ai promis un conseil... J’attends la confidence ; — le conseil ne se fera pas attendre, et, s’il ne dépend que de moi qu’il soit bon, il le sera...

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