LE RÉCIT DE CAVAROC
— Peut-être vais-je abuser de votre patience, mon cher baron... — dit Cavaroc, en prenant la pose nonchalante d’un homme qui se prépare à raconter.
— N’ayez aucune inquiétude à ce sujet... répliqua Lascars.
— C’est que, continua le vicomte — mon récit sera sans doute un peu long, malgré tous mes efforts pour en condenser la substance en un petit nombre de paroles...
— Eh bien ! qu’importe cela?... — Je suis, à coup sûr, le moins pressé de nous deux, puisque toute ma nuit vous appartient, tandis qu’il vous faudra bientôt me quitter pour aller à votre rendez-vous... — De ceci r je conclus fort logiquement, mon cher vicomte, que vous vous lasserez de raconter avant que je me lasse d’écouter.
— J’en accepte l’augure — fit Cavaroc en souriant — et je commence, sans plus tarder... — Mais, avant toutes choses, je dois vous entretenir grièvement de moi-même, car, bien que vous daigniez m’honorer de quelque sympa-
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thie, vous n’avez sur le compte de votre serviteur que des notions assez vagues et fort peu précises.
— Si vagues et si incomplètes que soient ces notions — interrompit Lascars — je ne vous en tiens pas moins pour un excellent gentilhomme, et pour le plus aimable compagnon qui soit au monde...
— Ah ! baron ! — s’écria Gavaroc en s’inclinant et en souriant, de grâce, ménagez ma modestie !...
Puis il reprit :
— Je suis bon gentilhomme, le fait est positif, et c’est le plus clair de mon mérite... — Les Gavaroc faisaient ligure en Languedoc dès le huitième siècle, ce qui est joli, comme vous voyez... — un de mes ancêtres prit part à la seconde croisade à la tête de trois cents lances, le fait est authentique, prouvé, indiscutable... — J’ai d'ailleurs, ici même, dans un meuble de ma chambre à coucher, mon arbre généalogique, mes parchemins, mes papiers de famille, et je me propose de les mettre sous vos yeux afin de vous démontrer que nulle vanité sotte ne grandit à mes yeux le mérite de la tige dont je sors...
— Mon cher vicomte — répliqua Roland — je n’ai besoin d’aucune preuve pour être persuadé... — Votre parole me suffit amplement. — Un certificat signé Chérin et d'Hazier , ne pourrait rien ajouter à ma conviction.
— Par malheur — poursuivit le vicomte — à mesure que, dans ma famille, les quartiers de noblesse s’ajoutaient aux quartiers, la fortune patrimoniale suivait une marche toute opposée, et le vieux blason des Cavaroc se dévorait de plus en plus. Depuis près de deux siècles, aucun membre de ma lignée n’avait pu paraître à la Cour, et par consé*
quent se faire admettre aux grandes charges de la Couronne, faute d’argent pour soutenir avec honneur l’éclat de son nom...
« Je suis fils unique. — Mon père, le vicomte Roger de Cavaroc, m’éleva de son mieux, m’apprit tout ce qu’il pouvait m’apprendre des choses qu’un gentilhomme doit savoir, et quitta ce monde il y a quatre ans, me laissant pour tout héritage un vieux manoir délabré, situé sur une pointe de roc, entfe Albv et Castres, et quelques terres assez peu fertiles rapportant, bon an, mal an, deux mille écus... à ce modeste héritage, mon père joignit le conseil de faire un mariage riche, si j’en trouvais l’occasion, et de ne négliger rien pour relever l’antique splendeur delà race dont j’allais devenir l’unique représentant. Je n'usai pas d’abord de ma liberté. Pendant quelques mois je ne changeai rien à mes façons de vivre, chassant comme par le passé, le lièvre et la perdrix, voyant peu de monde, bâillant souvent, me contentant enfin de ma situation mesquine et n’ambitionnant ni la richesse, ni le luxe, que je ne connaissais pas. Un jour, je reçus et j’acceptai une invitation du gouverneur de la province qui donnait de grandes fêtes à l’occasion du mariage de monseigneur le Dauphin avec l’archiduchesse d’Autriche, Marie-Antoinette. Je passai toute une semaine au milieu d’enivremerfts sans cesse répétés, et quand je revins dans ce que j’appelais mes domaines , je compris pour la première fois que je n’étais point fait pour mener indéfiniment l’existence insipide d’un hobereau, et je me persuadai volontiers que ma naissance et ma destinée m’appelaient à briller sur un vaste théâtre. Le riche mariage, en outre, conseillé par mon père, ne pouvait devenir réali-
sable que si j’abandonnais au plus vite une solitude qui commençait à me sembler odieuse. Mon parti fut pris aussitôt. Je gardai le château dont je portais le nom, et qui d’ailleurs était sans valeur ; — je vendis les terres qui formaient ses dépendances et je partis pour Paris, muni d’une somme assez ronde, très-convaincu que, grâce à mon origine et à mes alliances, toutes les portes s’ouvriraient devant moi, et qu’une foule de jeunes filles, plus belles et plus riches les unes que les autres, brûleraient du désir de m’apporter des millions, en échange du titre sonore de vicomtesse de Cavaroc. »
Le narrateur s’interrompit.
— Ah ! baron — dit-il — je vous vois sourire... — Vous moquez-vous de moi, par hasard?
— En aucune façon, mon cher vicomte... — répondit Lascars — je souris en effet, mais mon sourire n’a rien d’ironique... — Vos illusions étaient naturelles ; — je parierais volontiers qu’elles furent de courte durée.
— Pariez hardiment ! — vous gagnerez ! — fit Cavaroc avec un soupir. — La désillusion fut prompte en effet... — Je ne connaissais personne à Paris... — les lettres d’introduction me manquaient..'. — les grands seigneurs dont j’étais le parent ou l’allié se souciaient peu, sans doute, de reconnaître et d’accueillir un gentilhomme provincial sans fortune... — bref, toutes les portes auxquelles je frappai restèrent closes...
« Quant aux jeunes filles qui devaient s’éprendre de ma personne et se. disputer l’honneur de redorer mon vieux blason, elles ne brillèrent que par leur absence... j’en fus
pour mes frais de naïveté... Ce qui suivit, baron, vous le devinez sans doute... — J’avais soif de mouvement, de plaisirs, de vie en un mot. »
» Je me jetai à corps perdu au milieu des tourbillons de ce monde facile où l’on est sûr d’être bien accueilli, pourvu qu’on soit de tournure élégante, qu’on s’habille chez un tailleur en renom, et qu’on ait de l’or dans ses poches. J’avais compté sur un mariage pour m’enrichir... — Le mariage ne venant pas, je cherchais l’amour et j’appris à mes dépens que ces demoiselles de l’Opéra avaient remplacé le culte du mythologique Cupidon par la religion grossière du veau d’or. L’argent de mes terres languedociennes se. fondit comme une neige au soleil. . — il me devint possible et facile de prévoir le moment fatal où je serais complètement à sec. L’homme qui se nove se raccroche à toutes branches... — J’imitai ce nageur en péril. — Je devins joueur pour fuir la misère... — La dame de cœur et le roi de trèfle me furent tout d’abord favorables ; je gagnai d’assez grosses sommes qui réparèrent les brèches faites à mon petit capital, et me soutinrent tant bien que mal sur les flots mobiles où j’étais sans cesse au moment de disparaître. C’est pendant cette période de mon existence, monsieur le baron, que j’entendis parler de vous, de votre élégance incomparable, de votre libéralité sans bornes, des splendeurs de votre luxe, enfin de ces mille qualités brillantes qui vousmettent en première ligne parmi les seigneurs les plus accomplis. »
— Ah ! vicomte, vicomte... — interrompit Lascars en riant — de grâce, arrêtez-vous !.. — pas un mot de plus, je vous en supplie!.. — Vous me lapidez à coups de lou-
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anges!., au secours!., au secours! je suis un homme mort !
— Je ne dis que la vérité — répliqua vivement Cavaroc — et j’en atténue encore l’expression... — Donc, je ne vous connaissais que de vue, mon cher baron ; — j’ambitionnai l’honneur de vous être présenté, et j’allais faire les démarches nécessaires pour arrivera ce résultat, lorsque tout à coup, il y a de cela six mois, la mauvaise humeur de mes créanciers, car, hélas!., j’avais des créanciers!., me mit dans la nécessité fâcheuse de quitter brusquement Paris et même d’abandonner la France...
— Voilà qui est vraiment merveilleux ! pensa Lascars — la situation du vicomte et la mienne se ressemblent comme deux gouttes d’eau !.. — Ce gentilhomme est fait à mon image de toutes les façons !
— Il me restait cinq ou six mille livres... — poursuivit Cavaroc — je n’avais point de prédilection spéciale pour un pays plutôt que pour un autre... — une fois la frontière franchie, j’allai au hasard, tout droit devant moi, et le hasard me conduisit à Aix-la-Chapelle... — Je comptais ne passer dans cette ville que quelques jours et continuer ensuite mes pérégrinations vagabondes... Il en devait être tout autrement, et j’ai de fortes raisons pour croire que le plus grand acte de ma destinée doit s’accomplir ici... Ce .que vous venez d’entendre, mon cher baron, est en quelque sbrte le préambule de ce qui me reste à vous raconter... Vous savez désormais d’une manière certaine et positive, qui je suis et ce que je vaux, — vous allez apprendre l’aventure dans laquelle je me suis engagé, et à propos de
LES PIRATES DE LA jSElNE
laquelle je vais vous demander vos conseils et peut-être même votre coopération active.
— Tout cela vousest d’avance acquis, n’en doutez pas !. fit Lascars. — Continuez donc, vicomte, et continuez vite, car votre début excite au plus haut point ma curiosité.
— Voici les faits... — dit Cavaroc — les voici purement, simplement, sans circonlocutions et sans périphrases : — une semaine environ après mon arrivée à Aix-la-Chapelle, il y avait grande fêle au Cursaal, en l’honneur de je ne sais quelle solennité nationale ; — les plus notables habitants de la ville et des environs devaient se réunir aux étrangers dont l’affluence était grande en ce moment.
Dans une situation aussi peu réjouissante que la mienne je recherchais par-dessus toutes choses les distractions ; — j’allai donc au Cursaal où courait la foule, et comme je ne connaissais personne au milieu de cette foule, je me promis d’être plus assidu dans les salles de jeu que dans les salons de danse. J’avais pris en quittant l’hôtellerie une trentaine de louis; — je les perdis successivement, après des alternatives qui durèrent jusqu’à minuit. Une fois ma dernière pièce d’or évanouie, il ne me restait qu’à me retirer, et c’est ce que j’allais faire, lorsqu’en traversant la grande galerie où l’orchestre mettait en mouvement les danseurs les plus nombreux, je me trouvai à quelques pas d’une jeune fille qui fixa mon attention à tel point qu’il me devint impossible de détacher mes yeux de son charmant visage. Cette, jeune fille ne vous semblerait pas jolie peut-être, mon chél’ baron, si vous n’aimez que ces blondes et roses créatures qui ressemblent à des bergers de Watteau, ou à des nymphes de Boucher... Elle me parut, à moi, ravissante.
Figurez-vous, une enfant de seize ans à peine, grande et mince, très-pâle, mais d’une pâleur mate et légèrement dorée qui n’avait rien de maladif, avec de grands yeux noirs, des sourcils noirs, et une immense chevelure aussi sombre que ses yeux et ses sourcils. Elle ne portait pas de poudre. — Une rose rouge formait l’unique ornement de ses nattes d’ébène. — Une guirlande de roses rouges garnissait sa robe blanche. — On ne voyait, dans toute sa toilette, qu’un seul bijou, un collier dont chaque perle devait avoir une valeur énorme, car toutes étaient d’une grosseur surprenante et d’un Orient incomparable. Cette jeune fille dansait avec un officier autrichien, en grand costume, étrangement roide, et retroussant de seconde en seconde ses incommensurables moustaches. — Elle semblait ne prendre aucun intérêt à la conversation de son cavalier; — . elle l’écoutait distraitement ; — elle lui répondait à peine, et seulement par monosyllabes. L’orchestre se tut. — Le menuet venait de finir. L’officier fit à sa danseuse un salut compassé, la ramena cérémonieusement à la place où il l’avait prise, salua de nouveau, tordit sa moustache, roidit son torse et, battant en retraite à reculons, se perdit dans la foule, de l’air d’un homme enchanté de lui-même.
— Naturellement, — continua Cavaroc, — je me rapprochai de l’endroit où la jeune fille venait de s’asseoir, et je me plaçai de manière à pouvoir la regarder et l’admirer tout à mon aise. A côté d’elle se trouvait une dame d’une cinquantaine d’années, de haute mine et de physionomie glaciale. — L’orgueil éclatait sur son front ; — la sévérité la plus inflexible se lisait dans son regard rigide. — Tout son visage offrait l’expression d’une autorité sûre d’elle-même
et qui ne souffre pas de contrôle. Celle dame se penchait vers la jeune fille, elle lui parlait tout bas, et, à je ne sais quel air de famille, il me fut facile de deviner qu’elle devait être sa mère, ou du moins sa très-proche parente. Derrière ces deux femmes se tenaient debout deux jeunes gens d’une étrange gravité. — Le premier pouvait avoir vingt-cinq ans et le second vingt-deux ou vingt-trois. — Qui voyait l’un voyait l’autre, tant leur ressemblance était frappante. Le type germanique le plus complet s’incarnait en eux ; — leur taille gigantesque attirait l’attention ; leurs épaules larges et carrées semblaient de force à soulever le monde ; — la délicatesse rosée de leurs teints, leurs cheveux et leurs moustaches, d’un blond presque blanc, contrastaient d’une façon bizarre avec cette apparence athlétique. — Leurs yeux d’un bleu de bleuet, lançaient des regards durs, perçants, presque farouches. — Bref, dans ses physionomies caractéristiques, il y avait du gentilhomme, mais il y avait aussi du sauvage. Je ne supposai pas que le moindre rapport put exister entre ces Teutons de pur sang et la pâle jeune tille aux roses rouges. — Le jour et la nuit sont moins dissemblables que ne l’étaient ces géants blonds et cette enfant brune. Tandis que je m’absorbais dans une contemplation extatique, l’orchestre préluda, annonçant qu’une nouvelle figure allait commencer. Je ne me charge point de vous expliquer, mon cher baron, à quel sentiment spontané, irréfléchi et irrésistible, j’obéis à mon insu. — Je ne l’ai pas compris moi-même tout d’abord. Je me trouvai debout, à deux pas delà jeune fille, sans savoir comment j’étais venu là. — Je m’inclinai devant elle et je la priai d’une voix trèsémue de me faire l’honneur de m’accepter pour cavalier.
A peine avais-je parlé qu’elle rougit, depuis le sein jusqu’au front ; en même temps je vis une expression d’éton-
nement se peindre sur le visage de la dame aux allures sévères, et se refléter comme en un double miroir sur les faces carrées des deux géants. Involontairement je me de- r mandai si je venais de commettre une chose exhorbitante, ^ de rompre en visière aux plus simples convenances, et j’allais vraisemblablement adresser cette même question à l’un des jeunes gens blonds, dont la stupeur visible me semblait insolente, lorsque la matrone aux grands airs, après m’avoir examiné de la tête aux pieds, trouvant sans doute.que m n apparence était celle d’un gentilhomme, fit un signe de consentement. La brune enfant, redevenue pâle, appuya aussitôt sa petite main gantée sur la mienne et nous primes place parmi les couples que les accords de l’orchestre mettaient en mouvement. Peu de paroles furent échangées entre nous. — J’étais rentré en possession de mon sang-froid, mais une insurmontable timidité me paralysait, et j’avais toutes les peines du monde à débiter sans trop de gaucherie ces lieux communs de conversation courante qui sont de mise dans un bal . Ma danseuse, au contraire, semblait fort à son aise ; — elle me répondait sans le moindre embarras, avec une aisance parfaite, et je ne retrouvais pas sur son délicieux visage, cette expression d’ennui dédaigneux qui m’avait frappé quand l’Autrichien en grand uniforme lui servait de cavalier. Je le revis au bout d’un instant, cet Autrichien. — Il était debout, juste en face de moi et de la jeune fille, dans un groupe qu’il dominait de toute la tête. — Il me regardait fixement, d’un air qui tenait le milieu entre l’inquiétude et la malveillance.
Je répondis à cet espionnage manifeste par un regard de défi. — L’officier me déplaisait «à miracle. — L’idée d’une rencontre avee lui me souriait fort ! — Mais sans doute il était d’humeur peu belliqueuse, car il tourna et je le perdis momentanément de vue. À une heure du matin, la matrone aux grands airs quitta sa place, prit le bras de la jeune fille et se dirigea vers la porte principale des salons. — Les deux géants à moustaches blqndes s’ébranlèrent en même temps et formèrent l’arrière-garde. — Je marchai à quelques pas derrière eux. Auprès de la porte l’officier les rejoignit et leur parla vivement, sans qu’il me fut possible d’entendre ses paroles. Sous le vestibule, un grand valet de pied en riche livrée attendait avec des pelisses qu’il plaça sur les épaules des dames, puis il s’élança dehors et lit un appel ;
— un carrosse armorié s’avança jusqu’au bas de l’escalier.
— Les deux dames et les deux jeunes gens s’installèrent dans ce carrosse. — L’Autrichien, debout auprès de la portière, prit congé et se répandit en salutations et en sourires, puis l’équipage s’ébranla. Je le suivis.
— Peste, mon cher vicomte, — interrompit Lascars en riant, — il me semble que l’enfant pâle aux cheveux noirs commençait à vous tenir furieusement au cœur !
— Elle exerçait sur moi une véritable fascination, — répondit Çavaroc. — Certes, je ne songeais encore ni à l’aimer ni à me faire aimer d’elle, et cependant j’éprouvais l’impérieux besoin de me dire : Je la reverrai. Les chevaux prirent le grand trot. — Je me mis à courir de toute ma vitesse. — Heureusement l’équipage n’allait pas loin, sans cela j’aurais dû renoncer à ma poursuite, car au moment où le carrosse s’arrêtait devant une grille qui s’ouvrit pour
le laisser passer, je tombai sur une borne, sans force et sans haleine, et, pendant plusieurs minutes, je crus que mon cœur, trop dilaté par ma course folle, allait éclater dans ma poitrine. — Mais, que m’importait cette souffrance.
J’avais atteint mon but. Je savais ce que je voulais savoir. '
Dès que cette prostration écrasante se fut dissipée, j’examinai avec attention les lieux où je me trouvais. Je gravai dans ma mémoire le nom de la rue, puis je regagnai mon logis et je me jetai sur mon lit, où, pendant tout le reste de la nuit, je ne fermai pas l’œil. Le lendemain matin, dès la première heure, je commençai mes recherches et je parvins sans peine à retrouver la grille. — Elle donnait sur un vaste jardin, ou plutôt sur un parc ; — au bout d’une avenue d’arbres séculaires, se voyait un hôtel vraiment princier. Je me livrai aussitôt à la chasse aux renseignements, et j’appris que cet hôtel appartenait à une grande dame, veuve et très-riche, la baronne de Capellen, qui l’habitait avec ses fils, Valentin et Karl, et avec sa fille Marguerite, car les deux géants blonds et roses, aux longues moustaches et aux yeux farouches, étaient les frères de l’enfant pâle aux cheveux noirs ! — La nature a d’étranges caprices, et, comme le dit notre poète : — « Le vrai peut quelquefois n’ètre pas vraisemblable !» — Je 1 poussai plus loin mes investigations ; — je semai à droite et à gauche bon nombre de pièces d’or ; — je questionnai des fournisseurs, je fis parler des valets et je finis par découvrir qu’il était vaguement question d’un mariage entre Marguerite de Capellen et un certain comte Magnus de Rolandseck, jeune germain deux fois millionnaire et jouissant du grade de capitaine dans l’armée de Sa Majesté
très-catholique l’empereur d’Autriche. Je me dis à l’instant même que le comte de Rolandseck devait être cet officier si raide et si content de lui-même dont je vous ai parlé tout à l’heure, et qui m’avait déplu au-delà du possible. Je ne me trompais pas. Une fois ces renseignements obtenus, je me mis à réfléchir, je me rendis compte de la situation, et j’en établis ainsi le bilan : — d’un côté, une belle jeune fille, amplement dotée, presque fiancée déjà, et entourée d’une famille sévère et hautaine. — D’autre part, votre serviteur, c’est-à-dire un très-bon gentilhomme, sans un sou, criblé de dettes et forcé de s’expatrier pour cause de contrainte par corps. Ce pauvre diable de gentilhomme dans de telles conditions, pouvait- il avoir la moindre chance de - supplanter le prétendu olïiciel et d’obtenir la main de la jeune fille millionnaire. Non, cent fois non !... n’est-il pas vrai '! — La situation était désespérée, — c'est votre avis comme le mieo, mon cher baron, j’en suis convaincu.
— Vicomte, — répondit Lascars d’un ton sentencieux,
— je ne puis admettre qu’il y ait en ce monde une situation désespérée. — La force de volonté, la persévérance, le hasard surtout, triomphent chaque jour des obstacles qui semblaient le plus insurmontables. — Tout est possible,
— voilà mon avis, — tout est possible, même l’impossible.
— La suite de mon aventure, jusqu’à présent du moins, semble vous donner raison, — continua Cavaroc, — vous en aurez bientôt la preuve. — J’étais fermement convaincu que je ne pouvais arriver à rien, et je n’en recherchais pas moins toutes les occasions de voir Marguerite de Capellen.
Ces occasions devaient être assez fréquentes dans une ville comme Aix-la-Chapelle, où les fêtes du Cursaal réunissent l’élite de l’aristocratie. — Je dansai plusieurs fois avec la jeune fille. — Je trouvai moyen de faire connaître à la baronne mon nom et mon titre, et la fière patricienne qui savait sur le bout du doigt le nobiliaire européen, accueillit depuis lors mes humbles saluts sans trop de hauteur, et me toléra d’assez bonne grâce parmi les danseurs de sa fille. Il me faudrait beaucoup de temps et beaucoup de paroles, mon cher baron, pour vous raconter en détails comment cette fascination, subie par moi dès la première entrevue, se changea peu à peu en une passion sérieuse, et comment Marguerite écouta, non-seulement sans colère, mais encore avec une émotion du meilleur augure, les tendres aveux que je murmurais à son oreille, tandis que l’orchestre du Cursaal versait sur nous des torrents d’harmonie. J’eus le courage, un soir, de lui parler de mon rival, de cet odieux comte de Rolandseck, auquel, disaiton, sa main était destinée. Elle me répondit en souriant que Magnus lui semblait l’être du monde le plus ridicule, et que s’il lui fallait choisir entre un tel époux et le couvent, elle choisirait le couvent sans hésiter. Le résultat de tout ceci fut que je perdis complètement la tête, que j’oubliai ce bilan si nettement tracé qui semblait me défendre la moindre espérance, et qu’un beau jour, en habit de gala, je sonnai à celte grille que je connaissais si bien, et je me " fis annoncer chez la baronne. Madame de Capellen se trouvait dans son salon, avec Valentin, l’aîné de scs fils, et avec Marguerite. La mère et le fils semblèrent très-surpris en entendant le valet de chambre prononcer mon nom. — Ni
l’un ni l’autre, cela était clair comme le jour, ne s’expliquait la visite d’un étranger qui ne leur avait point été présenté... — La baronne, néanmoins, m’accueillit avec politesse, quoiqu’avec raideur. — Le fils aîné répondit à mon salut par un mouvèment de tête à peine suffisant. — Quant à Marguerite, devenue pourpre soudain, comme une grenade en fleur, elle avait quitté le salon, ou plutôt elle s’était enfiiie au moment de mon arrivée. Lorsque je me trouvai face à face avec cet insolent jeune homme et cette grande dame à l’air rogne, qui, muets tous deux, et leurs regards fixés sur moi, paraissaient attendre l’explication de ma présence, je m’avouai tout bas que je venais de faire une démarche absurde, presque ridicule, et je comparai mentalement ma situation à celle d’un renard qui s’est jeté tête baissée dans une fosse d’où il ne sait plus comment sortir... Par malheur, je m’avisais de cela trop lard... — Le vin était tiré, — comme dit le proverbe, — il fallait le boire...
» Il fallait à tout prix faire bonne contenance — continua Gavaroc — et ne point avoir l’air d’un sot, sous peine d’expirer de confusion devant les deux personnages que j’étais venu si follement affronter chez eux. Je me trouvais en face d’une grande glace, dans laquelle je me voyais de la tête aux pieds. — Je fis des efforts héroïques et je parvins à donner à mo^, visage l’expression d’un calme que j’étais bien loin de ressentir. Ayant remporté sur mon émotion cette première victoire, j’entamai l’entretien résolument. — Je parlai d’abord de moi-même, de ma naissance, des alliances de ma famille avec les plus illustres maisons de France, — je parlai ensuite de mon château
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languedocien, je laissai supposer que les terres qui l’entouraient n’avaient pas cessé de m’appartenir, et quelques mots adroits, qui cependant ne pouvaient me compromettre dans le cas où l’on irait aux renseignements, permirent à mes auditeurs d’évaluer assez haut le revenu de ces terres. C’était de bonne guerre, n’est-il pas vrai, mon cher baron ?...
— Pardieu ! Je le crois bien ! répliqua Lascars. — En règle générale, selon moi, tout ce qui peut aider au succès me paraît légitime.
— La baronne et son fils ne faisaient point mine de m’interrompre — poursuivit le vicomte — ils m'écoutaient d’un air impassible, mais je surprenais de temps en temps un regard échangé entre eux, et ce regard signifiait clairement : — Pourquoi donc ce gentilhomme nous raconte-t-il ainsi ses affaires? Le moment décisif et terrible était arrivé. — Je franchis le Rubicon. — Je déclarai mon amour pour Marguerite, et j’ajoutai que je serais le plus fier et le plus heureux des hommes si j’avais l’honneur et le bonheur d’obtenir sa main... Avant ainsi parlé, j’attendis. La physionomie de la baronne exprimait un redoublement dç hauteur. — Je vis sur les lèvres de son fils un sourire moqueur qui valait un soufflet et qui me fit monter le sang au visage. — Je me dominai cependant, j’imposai silence à
ma colère et j’attendis mon arrêt... Madame de Capellen ne me le fit pas attendre longtemps. — Sa réponse brève, polie dans la forme, fut écrasante d’ironie contenue. — Je ne saurais me rappeler les paroles mêmes de cette réponse, mais le sens était celui-ci : « — Je ne prétends nullement, i> monsieur, que vous soyez un aventurier ; — peut-être
* êtes-vous ce que vous dites ; — je l’ignore, n’avant » d’autre garant que votre parole, qui est pour moi la » parole d’un inconnu. — Vous demandez, dans de telles » conditions, la main d’une jeune fille de grande maison et i> de grande fortune... — C’est là une démarche qui ne » saurait être prise au sérieux ; — le mieux est donc de la » regarder comme non-avenue... — Je ne me reconnais en » aucune façon 1& droit de vous conseiller, peut-être » cependant vous trouveriez-vous bien, à l’avenir, d’user » de plus de réserve et de mettre plus de réflexion et de » circonspection dans vos actes... » Madame de Capellen, en terminant ce petit discours, se leva. — C’était une façon très-claire de me faire comprendre que l’audience, surprise par moi plutôt qu’obtenue, était terminée. Il faut bien vous l'avouer, baron — dussais-je vous paraître très-ridicule — je ne trouvai pas un mot à répondre. Je saluai la baronne, je regardai bien en face le géant, qui se frottait les mains d’un air de jubilation méchante, et je battis en retraite, la tête haute, mais la rage dans le cœur. — J’étais furieux et j’étais désespéré... Pendant quelques minutes, le violent orage qui grondait dans son âme, me rendit incapable de. tout raisonnement suivi. — Quand le calme me fut enfin revenu, je fis mon meû culpa , je confessai que je venais d’agir comme un niais, que j’avais non-seulement reçu une humiliation méritée, mais encore compromis gravement mes intérêts à venir, et j’ajoutai, én forme de conclusion, que lorsque le vicomte de CaVaroc, parfaitement ruiné, voulait épouser Marguerite de Capellen, millionnaire, c’était d’elle seule qu’il fallait l’obtenir, et non de sa famille. Je me souviens même que je m’écriai, dans un transport
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impétueux : « — Le dernier mot de tout ceci n’est pas dit !... Famille orgueilleuse et que je déteste, j’aurai votre fille malgré vous ! je le jure à moi-même, et je tiendrai mon serment !
— Bravo ! vicomte ! — interrompit Lascars — voilà un apostrophe qui me plaît ! J’aime à vous entendre parler ainsi !... — il est impossible qu’une résolution prise et formulée avec une si belle énergie, ne conduise pas un peu plus tôt ou un peu plus tard au succès ! — Continuez, vicomte, continuez... — je m’intéresse à votre récit plus que je ne saurais le dire...
— Grand merci de cet intérêt ! — répondit Cavaroc — vos suffrages me sont précieux ; — ils suffiraient pour me fortifier si le courage me faisait défaut.
Le vicomte remplit de vin de Xérès, couleur de topaze brûlée, un des verres à pattes en forme de tulipes ; — il le vida d’un trait, puis il reprit :
— J’écrivis, séance tenante, un billet touchant et passionné que je destinais à Marguerite... — Je racontais à la jeune fille le triste résultat de la démarche tentée par moi auprès de la baronne... — Je lui peignais mon désespoir amer, incurable, je lui faisais force serments d'éternel amour, et je terminais en affirmant que ma mort serait certaine et prompte,' si ma bien-aimée devait me retirer son cœur. Cette lettre achevée, je la relus... — C’était un chef-d’œuvre ! — Oui, baron, un vrai chef-d’œuvre qui m’attendrit au point de faire couler mes larmes ; — je ne les retins point et elles laissèrent sur le papier des traces éloquentes auxquelles nulle femme ici-bas n’aurait été capable de résister. Je pliai et je cachetai ma missive dont
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j’attendais le meilleur résultat ; — seulement, une difficulté se présentait : — Comment la faire parvenir à son adresse? — Je cherchai, et bientôt je crus avoir trouvé... Il y avait grande fête, le même soir, au Cursaal. Sans doute la baronne et Marguerite y viendraient... — Il me serait impossible, je le savais bien, de danser avec la jeune fille, mais au milieu du mouvement d’un bal, je saurais faire naître une occasion de m’approcher d’elle, de la prévenir par un signe mystérieux, et de glisser ma lettre dans sa main complice. Un peu ranimé par cette espérance, j’arrivai au Cursaal l’un des premiers et je me plaçai en observation. — Pendant plus de deux heures, mon attente fut vaine ; la baronne de Capellen et Marguerite ne paraissaient pas. Tout à coup je tressaillis. — Une main lourde venait de s’appuyer d’une façon brutale sur mon épaule, avec assez de force pour me faire ployer à demi. Je me retournai brusquement, prêt à châtier, celui, quel qu’il fût, qui venait de se permettre à mon égard une agression si imprévue et si inconvenante ; — ma colère naissante tomba pour faire place à l’étonnement quand je vis en face de moi les figures tout à la fois farouches et railleuses des deux gigantesques jeunes gens, Valentin et Karl Capellen. Ils étaient l’un et l’autre parfaitement calmes. — Un mauvais sourire écartait leurs lèvres épaisses, et l’ainé, de la même main qui m’avait touché l’épaule, caressait ses moustaches blondes. J’allais parler ; il ne m’en laissa pas le temps.
— Monsieur... dit-il.
Il eut l’air de chercher dans sa mémoire, puis il ajouta :
— Excusez-moi... votre nom m’échappe... — Veuillez me le rappeler, je vous prie.
— Le vicomte fie Gavaroc — répliquai-je.
— Le vicomte de Gavaroc, soit, puisque c’est ainsi que vous vous faites appeler... repçit-il avec impertinence. — .Eh bien ! monsieur le vicomte, nous désirons, mon frère et moi, avoir avec vous un court entretien.
— Je suis à vos ordres — messieurs.
— Suivez-nous donc... continua Valentin — car, au milieu de cette foule, on s’expliquerait malaisément...
Les deux frères se dirigèrent vers un petit salon attenant aux salles de jeu, et qui se trouvait en ce moment «à peu près désert. Je marchai derrière eux, très-préoccupé, je dois en convenir, de ce qu’allait être cette explication avec deux hommes qui, sans le moindre doute, étaient mes ennemis. Aussitôt que nous eûmes franchi tous trois le seuil de la petite pièce, Valentin se retourna :
— Monsieur — me dit-il d’un ton qu’il voulait rendre foudroyant — ce n’est pas nous que vous comptiez voir ici cette nuit?... ce n’est pas nous que vous attendiez ? cela est- il vrai ?
— Monsieur le baron — répliquai-je très-froidement — je ne dois compte de mes actions et de mes pensées qu’à moi seul.
— Vous vous trompez, monsieur — s’écria le géant — vous m’en devez compte, à moi, quand ces actions et ces pensées se rapportent, directement ou indirectement, à l’un des membres de ma famille... — Or, si vous êtes au Cursaal en ce moment, c’est que vous aviez l’espoir que ma mère et que ma sœur y viendraient... — Ceci me déplaît, monsieur, à moi, l’aîné des Capellen... — Voilà ce que je veux vous dire.
— Ceci vous déplaît, monsieur le baron !... — répétaije avec ironie, — c’est un malheur, mais que puis-je y faire ?
— Vous pouvez éviter qu’üne chose qui ne me convient pas se renouvelle à l’avenir... — vous pouvez vous rendre à l’invitation que je vais vous adresser.
— Et cette invitation ?
— C’est de quitter Aix-la-Chapelle dès demain.
La demande était tellement inattendue, la prétention si exorbitante que, malgré la gravité de la situation, je souris.
— Prenez garde, monsieur — reprit Valentin avec colère — prenez garde !
— A quoi? monsieur le baron.
— A la manière dont vous allez me répondre... Etesvous prêt à quitter la ville?... Oh ! pas d’hésitation ! pas de détours ! êtes-vous prêt, oui ou non ?
— Non, monsieur le baron, non ! cent fois non !
— A insi, vous refusez de partir ?
— Oui, cent fois oui !
— Je saurai vous y contraindre... ou plutôt je ferai mieux.
— Comment cela, monsieur le baron '!
— Quoiqu’il soit toujours pénible' pour un homme tel que moi de se commettre avec un inconnu, je vous ferai l’honneur de me battre avec vous... — et je vous tuerai...
« Je devais être pâle comme un linceul ; — mon coeur battait dans ma poitrine à me faire croire qu’il allait se briser. — J’éprouvais une féroce envie de m’élancer sur le géant — quoiqu’il fût de taille et de force à m'étouffer en fermant les bras ! — de le saisir à la gorge et de l’étran-
gler!... quand je l’entendis parler de duel, j’ouvris la bouche pour lui répondre : « — Vous avez votre épée, j’ai » la mienne... n’attendons ni une heure, ni une minute... v battons-nous! battons-nous à l’instant!... » — Mais la réflexion m’arrêta. — Un duel avec le frère de Marguerite rendait impossible, quelle que fut l issue de ce duel, le mariage que je convoitais... — mon intérêt et mon amour me dictaient donc impérieusement une ligne de conduite dont je ne pouvais pas m’écarter. Je me fis violence ; — j’enfonçai mes ongles dans la chair de ma poitrine, sous les dentelles de mon jabot ; j’imposai silence aux battements de mon coeur et je répondis :
— Le frère de mademoiselle de Capellen est sacré pour moi !... Jamais, quoiqu’il fasse, je ne tirerai l’épée contre lui.
« Valentin et Karl se regardèrent et firent entendre un éclat de rire insultant.
— Monsieur — reprit ensuite l’ainé des géants avec une expression d’indicible mépris... — Si j’avais pu conserver l’ombre d’un doute à votre sujet, ce doute s’évanouirait présentement... vous avez volé le nom et le titre que vous portez !... vous n r êles point un gentilhomme, vous êtes un faquin ! un gentilhomme a du sang dans les veines, et vous n’en avez pas !... un gentilhomme est brave, et vous êtes un lâche !...
« Comment me fut-il possible de rester maître de moi et de ne pas plonger mon épée jusqu’à la garde dans le cœur de Valentin, au moment où il me souffletait en plein visage par ces odieuses paroles ? — Je ne me charge pas de vous l’expliquer... Sans doute je fus retenu précisément
pas la haine immense, implacable, que l’aîné des Capellen commençait à m’inspirer... — Sans doute je me dis : — La véritable vengeance à tirer de cet homme est de prendre sa sœur malgré lui... Toujours est -il que je balbutiai d’une voix' tremblante le ridicule adage avec lequel les poltrons essayent de sauvegardes leur couardise :
— » Il y a souvent plus de vrai courage, monsieur le baron, à supporter une insulte qu’à mettre l’épée à la main... — balbutiai-je.
» Valentin me toisa de bas en haut, et ses yeux exprimèrent un immense dégoût.
— » J’ai honte de penser — murmura-t-il r— que je consentais tout à l’heure, à croiser le fer avec cet homme !
— c’était déshonorer mon épée !...
» Puis s’adressant à moi, il ajouta :
— » Maintenant, monsieur, voici mes ordres, et, si vous tenez à la vie, n’oubliez pas qu’il faut lés suivre !
— Je vous défends de vous souvenir que mademoiselle de Capellen existe ! — Je vous défends de prononcer son nom! — Je vous défends de chercher à la revoir!... — Une désobéissance serait votre arrêt ! — vous voilà prévenu... — Faites une démarche pour vous rapprocher de ma sœur, une seule, et je jure de vous tuer comme un chien, d’un coup d’épée ou de pistolet, sans miséricorde et sans remords !...
» Là-dessus Valentin reprit le bras de son frère et tous deux, me tournant le dos, sortirent ensemble du petit salon... Je tombai sur un siège et j’y restai pendant un temps assez long, muet, absorbé, anéanti, et plus semblable, je le suppose, à un cadavre qu’à un vivant... — Au bout
d’une heure je revins à moi, et alors une fièvre ardente succéda à cette prostration du corps et de l’âme... — L’idée me vint que j’allais mourir... — Je la chassai brusquement, et je me dis, presque à voix haute :
— » Allons donc!... — Est-ce qu’on meurt quand on veut conquérir à la fois la fortune et la vengeance ?...
» Je ne parlais pas de l’amour! — C’est qu’en effet — je n’aimais plus... — Ma tendresse pour Marguerite venait de disparaître, engloutie en quelque sorte dans ma haine pour Valentin... Je songeais^ désormais uniquement à la lutte que j’allais engager, moi faible, isolé, presque sans ressources, contre une famille riche et puissante, la première de la ville, sans contredit, par son rang, son influence et son crédit... L’argent est le nerf de l’intrigue comme il est celui de la guerre... — c’est un vieux proverbe qui l’aflirme, et les proverbes ont toujours raison... — La somme que je possédais était certainement insuffisante pour entrer en campagne et commencer les hostilités... — Je ne m’en inquiétai pas un instant.
— » Je vais jouer et gagner!... me dis-je avec une étrange certitude... — Celte certitude était si grande que j’aurais jeté ma vie sur le tapis vert sans le plus petit battement de cœur... — Perdre dans un tel moment, me semblait impossible...
» C’était de la bonne et belle folie, mon cher baron, j’en conviendrai tant que vous voudrez... — Toujours estil que l’événement me donna raison. — J’entrai dans l’un des salons de jeu, je jetai au hasard sur la rouge les quelques louis que j’avais dans ma poche ; — je doublai ma mise du premier coup, je fis paroli trois ou quatre fois de
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suite et je me retirai en emportant une masse d’or qui représentait douze ou quinze mille livres... J’employai le reste de la nuit à récrire une nouvelle lettre pour Marguerite, lettre renfermant le récit de la scène qui venait d’avoir lieu au Gursaal entre Valentin et moi ; — je me faisais un mérite immense aux yeux de la jeune fille des insultes que je venais de subir pour l’amour d’elle. — « rotre frère me tuera s’il le veut ; — lui disais-je — je ne me défendrai point. — Pas une goutte de son sang ne coulera sous ma main... — Jugez si je vous aime, Marguerite !... » Le lendemain je me mis en rapport avec la femme de chambre de mademoiselle de Capellen. — Je voulais acheter celte fille. — Elle accueillit avec un semblant de colère mes premières ouvertures... — Elle me parla de son dévouement et de sa fidélité à la baronne, au service de laquelle elle était depuis vingt ans... — C’était un moyen adroit pour se faire payer plus cher. — Je n’en doutai pas car je ne crois ni à l’attachement ni à la fidélité des gens qui nous servent... — Les ennemis de la maison, les vrais ennemis, les ennemis implacables, ce sont eux ! — j’augmentai mes offres... — Je vis la camériste faillir... — Je fis ruisseler l’or... — Elle céda et se chargea de remettre mes lettres et de m’apporter les réponses, si mademoiselle de Capellen consentait à me répondre... — Seulement elle refusa de mettre les pieds dans l’hôtellerie où je demeurais, me donnant pour raison que sa présence en un lieu aussi public serait remarquée et ses visites dénoncées à la baronne, ce qui la ferait infailliblement mettre à la porte... La raison me parut bonne et valable. — Je me mis aussitôt en quête d’un logement isolé. — Je trouvai la petite
maison où nous voici, maison que quelques centaines de pas à peine séparent de l’hôtel Capellen ; — je m’entendis sur-le-champ avec son propriétaire et je m’y installai le soir même... Jugez de la joie que je ressentis, mon cher baron, lorsque, le surlendemain, je vis paraître la femme de chambre qui m’apportait une lettre de Marguerite... La pauvre enfant me racontait ses douleurs et ses larmes avec une naïve éloquence... — Immédiatement après mon entrevue avec sa mère, elle avait eu à subir une scène odieuse de la baronne et de ses deux fils, constitués en tribunal de . famille. — Pressée de questions à mon sujet, elle avait laissé échapper l’aveu que je ne lui étais point indifférent, ou du moins son trouble et sa rougeur avaient parlé pour elle... — Depuis ce moment, elle vivait au milieu des siens comme une accusée, comme une coupable... — Elle ne voyait autour d’elle que des visages sévères ; — elle ne sortait plus de sa chambre ; — elle n’y pouvait recevoir personne ; — elle menait enfin une existence d’ennui, de tristesse et de découragement ; — elle n’espérait plus me revoir — (ajoutait-elle) — mais elle sentait bien qu’elle ne m’oublierait pas, et qu’après m’avoir donné son cœur, elle ne me le reprendrait jamais... Je répondis à l’instant même, et la correspondance la plus active, mais la moins variée, nous réunit par la pensée, Marguerite et moi, pendant plusieurs semaines... Avec votre expérience et votre habitude du monde, mon cher baron, vous devez comprendre sans peine quels progrès, en de telles circonstances, devait faire la passion dans la jeune tête exaltée de l’innocente prisonnière... — Si la baronne avait pris à tâche de centupler l’amour que sa fille éprouvait pour votre
serviteur, elle n’aurait point agi de façon différente. . . Un beau matin, la camériste arriva chez moi avec une physionomie toute particulière. — Cette honorable duègne donnait à son visage parcheminé une expression d’importance et de mystère que je ne lui avais pas encore vue... En me remettant la lettre de Marguerite, elle me dit :
— « Monsieur le vicomte, j’ai l’ordre de mademoiselle de lui rapporter la réponse... — Je viendrai donc la prendre dans une demi-heure... — à moins que monsieur le vicomte ne préfère l’écrire devant moi... Ce qui vaudrait peut-être mieux... pour certaines raisons que monsieur le vicomte comprendra très-certainement avant qu’il soit peu...
— » Vous savez ce que mademoiselle de Capellen m’écrit?... — demandai-je avec une nuance de surprise.
— » Oui, monsieur le vicomte... — fit la duègne.
— y> Alors asseyez-vous, et attendez...
» Je déchirai l’enveloppe et je lus rapidement... La situation devenait grave... Le comte Magnus de Rolandseck avait diné la veille à l’hôtel Capellen en grande compagnie, et, après le repas, il avait été présenté officiellement et cérémonieusement à tous les convives comme le fiancé de Marguerite, et bientôt son époux, le mariage devant être célébré dans trois semaines... Ceci, mon cher baron — (soit dit entre parenthèse;) — se passait il y a dix jours... Marguerite s’était évanouie ; — en revenant à elle-même, dans sa chambre, elle avait vu la baronne debout auprès de son lit, sévère et solennelle comme une des statues de marbre blanc de la cathédrale, et les paroles suivantes étaient tombées lentement des lèvres de la terrible dame :
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LES PIRATES DE LA SEINE \i\
— » Prenez garde, ma fille!... ,— toute tendresse a des bornes, même la tendresse maternelle, et je retirerais sans hésiter mon affection à une enfant indigne de moi...
— J’ai agréé la recherche du comte Magnus... — Vous épouserez le comte Magnus, ou les grilles d’un cloître se fermeront sur vous et ne se rouvriront plus...
» Puis la baronne s’était retirée... Marguerite avait passé une nuit^ affreuse ; — elle savait sa mère inflexible ;
— elle perdait la tête; — elle se sentait devenir folle; — elle voulait me voir... elle voulait me voir le soir même... La lettre se terminait à peu près de cette façon et il était facile de comprendre qu’elle avait été écrite avec un désordre d’esprit complet. Je me tournai vers la camériste, comme pour la questionner du regard. Elle ne se trompa point au sens de mon interrogation muette, et elle me répondit :
— » Hélas ! oui, monsieur le vicomte, c’est ainsi que les choses se sont passées.
— » Comment se fait-il que vous soyez si bien instruite?... — demandai-je.
— » C’est tout simple...*— j’étais dans la chambre voisine, hier au soir, quand madame la baronne a parlé à mademoiselle... — Je n’ai pas perdu un seul mot de son petit discours... — Mademoiselle a pleuré dans mes bras toute la nuit, et c’est en ma présence, en articulant presqu’à haute voix chaque phrase, qu’elle a écrit ce matin à monsieur le vicomte.
— » Alors, vous savez qu’elle veut me voir?..
— » Je lésais.:.
— », Une telle entrevue est-elle possible?..
— » Elle est difficile, assurément, mais elle n’est pas impossible...
— » Expliquez-vous...
— » Je jouis, depuis vingt ans, de la confiance entière de madame la baronne, et, jusqu’au jour où j’ai rencontré monsieur le vicomte, cette confiance était méritée... — Toutes les clefs de l’intérieur de l’hôtel sont à ma disposition ; — je couche au premier étage dans un cabinet attenant à l’appartement de mademoiselle ; — ce cabinet communique avec le rez-de-chaussée par un escalier dérobé...
— Je puis donc, lorsque les maitres et les serviteurs seront endormis, conduire mademoiselle au jardin.
» La femme de chambre s’interrompit.
— » Pouvez-vous aussi m’introduire dans le jardin ?..
— lui demandai-je vivement. — pouvez-vous m’en ouvrir la porte?...
— » Non... me répondit-elle — je ne le puis pas...
— » Pourquoi?
— k Les clefs de la grille et celles de la petite porte sont entre les mains du concierge, et, si je les lui demandais, j’exciterais certainement ses soupçons, ce qui risquerait de tout compromettre, mais je puis indiquer à monsieur le vicomte le moyen d’arriver sans grande peine auprès de mademoiselle...
— » Parlez vite ! — m’écriai-je.
/ » La camériste de Marguerite m’expliqua longuement qu’avant de me venir trouver elle avait prévu ma demande, et cherché les moyens d’y répondre d’une manière satisfaisante. .
— » A deux cent cinquante pas de la grille, — me dit-
elle — se trouve dans le jardin, à côté de la muraille, un gros châtaignier dont les basses branches descendent presque jusqu’à terre et forment un escalier très-commode pour un gentilhomme aussi leste que. monsieur le vicomte. — 11 suffira, depuis le dehors, de lancer une échelle de cordes terminée par des crochets qui se fixeront au sommet du mur... — Une fois sur ce mur, monsieur le vicomte descendra sans peine et surtout sans danger... — Qu’en pense monsieur le vicomte ?