‹ Les plaideurs (volume 2)Chapitre 16 sur 129 · XX NOTICE SUR JEAN RACINE · texte numérisé non relu

XX NOTICE SUR JEAN RACINE

autre, dans cette strophe, qui est au nombre des plus belles de notre langue :

Ainsi d'une voix plaintive

Exprimera ses remords

La pénitence tardive

Des inconsolables morts.

Ce qui faisait leurs délices.

Seigneur, fera leurs supplices;

Et par une égale loi

Tes saints trouveront des rliarmei

Dans les souvenir des larmes

Qu'ils versent ici pour toi.

L'époque approche où un coup cruel va être porté au cœur sensible du poète ; nous voulons parler de cette fameuse disgrâce, dont la légende veut qu'il soit mort. Nous avons vu que le Roi avait beaucoup de bontés pour Racine ; Madame de Maintenon l'honorait d'une afiection toute particulière. Le 4 août 1687, il écrivait à Boileau : a J'eus l'honneur de voir Madame de Maintenon, avec qui je fus une bonne partie d'une après-dînée, et elle me témoigna même que ce temps-là ne lui avait point duré. Elle est toujours la même que vous l'avez vue, pleine d'esprit, de raison, de piété, et de beaucoup de bonté pour nous. » Et voilà que le 4 mars 1698 Racine écrit à Madame de Maintenon une longue lettre, qui établit qu'il est en défaveur ! Quels sont les motifs de cette disgrâce '? Les commentateurs ont beaucoup écrit sur cette question, discutant les renseignements que nous ont transrais les Mémoires de Louis Racine. Racine, d'après sa lettre, attribuait lui-même son infortune à un mémoire au sujet de la taxe, et à ses relations avec les Jansénistes ; Louis Racine parle d'un mémoire sur les souffrances du peuple. Quelques écrivains, comme Casimir Gaillardin, dont M. Deltour dans sa thèse sur les Ennemis de Racine accepte les conclusions, affirment, voyant que le poète n'en dit mot dans sa fameuse lettre à Madame de Maintenon, qu'il n'a pas rédigé « de mémoire sur les souffrances du peuple, et qu'il n'est pas vrai que le Roi, mécontent de voir un poète s'ériger en homme dÉtat, l'ait pour toujours écarté de sa présence. Ce prétendu mémoire était une réclamation personnelle. Après la paix de Ryswick, Racine, à titre de trésorier de France à Moulins, fut compris dans une mesure qui demandait à tous les officiers de finances un sacrifice taxé à 10000 livres selon les uns, à 4000 selon les autres. Racine, « dont cette taxe dérangeait les petites affaires » comme il i'écrivit à Madame de Maintenon, rédigea un mémoire quil confia au maréchal de Xoailles, et que celui-ci fit remettre au Roi par l'archevêque de Paris, son frère. Comme la réponse tardait, il pria la comtesse de Grammont d'obtenir de Madame de Maintenon

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OD intervention auprès du Roi. Cette insistance indisposa celui-ci, et il exprima sans doute son mécontentement par quelques paroles vives, bien différentes de celles que Louis Racine, trompé par un récit mensonger, rapporte dans ses Mémoires. » D'autres critiques demandent pourquoi il n'y aurait pas eu en effet deux mémoires différents, comme le déclare Louis Racine ; sans doute Louis Racine a dans son travail commis quelques erreurs ; mais il était cependant à même mieux que personne, par son frère et par ses sœurs aînées, de connaître les traditions de la famille. Racine, qui s'attirait des railleries par la complaisance avec laquelle il se chargeait des réclamations des paysans de Port-Royal, qui défendait hautement auprès de l'archevêque de Paris les solitaires et les religieuses, pouvait bien, ému des souffrances du peuple, être tombé dans la faute qui devait ruiner Vauban ? N'était-il pas même uni d'amitié avec lui ? Le maréchal ne lui écrivait-il pas dès le 13 septembre 1697 une lettre d'un ton fort libre et fort compromettant ? De plus, le silence de Racine lui-même sur le mémoire qui l'a perdu ne prouve pas que ce mémoire n'ait pas existé : on peut répondre qu'il aimait mieux, en courtisan habile, ne pas entretenir Madame de Maintenon des vrais motifs d'une disgrâce dont elle était la cause ; il la connaissait bien, et Saint-Simon aussi, qui nous rapporte que Fénelon lui était devenu odieux, uniquement parce qu'elle l'avait perdu. Cette question restera sans doute toujours indécise. Mais ce qui est certain, c'est que cette fameuse disgrâce, dont on a tant parlé, ne dura que fort peu de temps ; ce fut peutêtre même la sensibilité de Racine qui vit une disgrâce dans un mouvement passager de mauvaise humeur ; car, s'il se vit fermer pendant quelques semaines cette intimité du roi et de Madame de Maintenon, qui lui était si chère, jusqu'à la fin de sa vie le poète a été cependant de- tous les Fontainebleau et de tous les Marly S et quelques jours après sa mort, le 9 mai 1699, Boileau écrivait à Brossette : a Sa Majesté m'a parlé de M. Racine d'une manière à donner envie aux courtisans de mourir, s'ils croyaient qu'Elle parlât d'eux de la sorte après leur mort. »

En septembre 1698, Racine avait ressenti les premiers symptômes d'une maladie hépatique, qui l'emporta, après de cruelles souffrances, le 21 avril 1699; entre trois et quatre heures du matin, dans sa maison de la rue des Marais. Il avait alors cinquante-neuf ans. Il vit venir la mort avec beaucoup de fermeté, et, dit Louis Racine, lorsque Boileau

1. C'est de Marly même qu'il écrit à Madnme de Maintenon sa fameuse lettre. Il ne Ta pas à Compiègne, attendu qu'il n'y aurait guère « le temps de faire %% cour, parce que le Roi serait toujours achevai, et que lui n'y serait jamais ».

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