‹ Les plaideurs (volume 2)Chapitre 18 sur 129 · NOTICE SUR JEAN RACINE. XXIII · texte numérisé non relu

NOTICE SUR JEAN RACINE. XXIII

personnages ne servent qu'à montrer sous toutes ses faces et dans toutes ses conséquences cette passion ou cette vertu. C'est le triomphe de l'art de la composition. Cet art se retrouve d'ailleurs, poussé jusqu'à l'extrême, dans la marche des scènes et du dialogue. Au dix-sep« ' tième siècle, l'éloquence a envahi le théâtre ; dans ce siècle amoureuj ■ de l'art de bien dire, Racine a composé ses drames exclusivement de • discours, et dans ces discours tout est parfait, raisonnement et r preuves, exordeset péroraisons, transitions et réticences. Danslacom- » position de l'ensemble comme dans celle des parties, on trouve tout ; le talent d'un habile avocat, et l'on se souvient que Messieurs de Port- 1 Royal avaient voulu faire un avocat du jeune Racine. C'est par fidélité 5 à leurs conseils qu'il ne laisse rien au hasard de l'improvisation, à l'inspiration du moment. Point de ces défauts de composition, de ces bosses, que nous a montrés l'art romantique ; Racine en aurait ri, ou peut-être pleuré. Chez lui tout est harmonieux, comme le style; l'art y est d'autant plus accompli qu'il se cache ; il passe par-dessus le vulgaire, et fait les délices des lettrés.

Il est à remarquer que, dans la tragédie de Racine, c'est presque toujours une femme qui tient le premier rôle, et l'explication en est facile à donner. Le dix-septième siècle était encore tout imprégné de VAstrée, qui avait élevé l'amour à la hauteur d'une religion ; tout aimait au dix-septième siècle; comme le printemps est la saison des fleurs, ce siècle fut le siècle des madrigaux. Racine, qui était né courtisan et voulait flatter les goûts de la cour et du public, devait faire de l'amour le ressort de ses drames 1. Or, la femme n'estelle pas, plus encore que l'homme, la proie de la passion? Tamour remplit sa vie sans occupations; elle en souffre, elle en vit et elle en meurt. La femme sera donc le principal personnage du drame, et ce sera elle qui aimera : à Versailles, toutes les dames aiment le Roi qui, avec un orientalisme superbe, daigne choisir.

Les héros de Racine, bien qu'ils soient de tous les temps par la vérité avec laquelle sont analysées leurs passions, portent peut-être encore plus que ceux de Corneille et de Molière l'empreinte du dixseptième siècle. Achille et Iphigénie rappellent autant le prince de Condé et Mademoiselle du Vigean que rAcliille d'Homère et l'Iphigénie d'Euripide ; Hippolyte fait songer au comte de Guiche ou au marquis de Lauzun plutôt qu'au héros vierge consacré à Diane. Il s'est opéré dans les mœurs des personnages tragiques le même changement que dans leurs costumes. Il était impossible à notre Phèdre, dans sa robe bouffante, de se rouler sur son lit comme la Phèdre

1. Voir Paul Aukkt, la Littérature française au dix-septième siècle.

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