‹ Les plaideurs (volume 2)Chapitre 22 sur 129 · Raci^b, Abrégé de F histoire de Port-Royal · texte numérisé non relu

Raci^b, Abrégé de F histoire de Port-Royal

2. M. Dufaure sea montre très frappé dans les lig-nes cfu'on va lire: « Plus j'a- Tance, plus je trouve qu'il est difficile déf^nre bien le franc lis. Je lis le plus que je peux Montesquieu, Tacite, Bossuet, quelquefois Massiilon et Fénelon:mais surtout Racine. 11 me semble qu • dans Racine on apprendrait aussi bien à écrire que dans tous les autres ensemble. Ne trouve-t-on pas le style de Montesquieu et de Tacite dans Bntannicus. celui de Bossuet dans A/Aa/ie, celui de Massiilon et de Fénelon dans Iphiqénie, Esther, Andromaque? k — Donnons également ici une page excellente de >I. Ed. Scherer sur le style de Racine: « Racine est le modèle de la diction irréprochable. Tout, chez lui, se subordonne, s'enchaîne, concourt au but, achève la pensée, ajoute à l'effet. Une sf'ience consommée se manifeste par une ordonnance lumineuse. Plus on met d'attention à le lire, plus on admire cette correction si sûre, cette facilité à triompher de toutes les tyrannies de la versification, cette langue à la fois si p-jre et si hardie, la Variété dans la coupe de la phrase, le naturel dans le mouvement du discours, la logique cachée, mais partout sensible, la délicatesse des transitions, la diversité des tons, l'économie des moyens, la gradation des effets, la clarté de l'exposition, 1 éloquence des plaidoyers, la hauteur de l'ironie, la passion avec ses retours rêveurs aussi bien que ses éclats délirants, une psvchologie nonmoins One que profonde, une puissance qui s'élève !=ans efforts à la hauteur de» plus tragique» situations, acceptant toutes les difficultés, engageant toutes les Jutt.-s et en sortant toujours vainqueur; — enfin relevant, éclairant, »x)lorant tout, le reflet de la plus belle ima?ination. le merveilleux riyon de poési^. Que desprit caché sous le naturel I yue d art dissimulé sous l'émû'.ion et d'emotioii soutenue par lart ! Quelle aisance dans la grandeur et quel dédain pour l'air de bravoure'.... Racine n'a d'égaux que dans l'antiquité... >(/^Ji?'np< du 19 mars 18:2-^

NOTICE SUR JEAN RACINE. XXVIl

l'alexandrin, et les Plaideurs en sont une preuve surprenante; dans ses tragédies elles-mêmes le grand vers a perdu sa monotonie^ tellement le poète a l'art de le couper et de le briser de la façon la plus naturelle et la plus conforme au sentiment qu'il exprime. Il y a des ^enjambements dans la poésie de Racine, et les classique» ne s"en aperçoivent pas, ou du moins peuvent laisser croire qu'ils ne s'en aperçoivent pas. Ce qui est plus étonnant encore, ce sont les alliances hardies, les mots presque brutaux, que le poète ose et sait introduire, sans choquer, dans ses vers ; nul n'a su comme lui encadrer ses images ou ses termes de telle sorte que ceux qui pourraient sembler téméraires se dissimulent enveloppes dans la trame élégante du discours et dans l'harmonie soutenue de la période. L'art est si merveilleux qu'on ne le voit pas. Cette poésie est une peinture et une musique, et l'on a pu comparer Racine à Raphaël et à Mozart. Mais cette perfection absolue échappe aux étrangers, qui ne connaissent pas toutes les délicatesses de notre langue ;^en France même, où le sens littéraire semble en train de se corrompre, il est à craindre que nous ne jugions bientôt Racine en étrangers.

Pari?, Avril ISS2»

Racine nous avertit, dans l'avis Au lecteur qui précède les Plat' deurs, qu'il a tiré sa comédie des Guêpes d'Aristophane. A pan cependant le procès du chien, les éléments qui composent la pièce française ne ressemblent guère aux éléments qui composent la pièce grecque. Les deux comédies, il est vrai, sont des comédies de moeurs; mais les mœurs judiciaires de Paris n'offraient pas au fouet de la critique les mêmes travers que les mœurs judiciaires d'Athènes, et, de plus, la satire politique, qui occupe une place si importante dans la pièce d'Aristophane, n'en tient aucune dans l'œuvre de Racine. Voici d'ailleurs le sujet des Guêpes.

L'esclave Xanthias, qui s'apprêtait à dormir paisiblement à la belle étoile, est réveillé par son camarade Sosie. Il en profite pour exposer aux spectateurs le sujet de la comédie, non sans s'interrompre de temps à autre pour lancer quelques épigrammes politiques. Le maître des deux esclaves les a chargés d'empêcher que son père ne sorte de la maison où il est enfermé ; ce vieillard a l'étrange manie de vouloir toujours juger, et cette manie se manifeste par mille traits plaisants, que Xanthias rapporte avec plus de complaisance encore que le Petit Jean do Racine. Le nom du père est Philocléon, c'està-dire ami de Cléon, du démagogue Cléon, dont l'autorité était si grande dans les assemblées populaires et dans les tribunaux; et lui du fils est Bdélycléon, c'est-à-dire ennemi de Cléon. Ces noms seuls indiquent le vrai sujet de la pièce. Tout à coup Bdélycléon paraît à la fenêtre, et appelle ses esclaves : le vieillard est dans la cuisine, et veut sortir par la cheminée.

B. — Ava; nôiTtiiov, tl KOx' ag' <j XQiltvi\ '|'0=»T; Oj-o; ; TÎî tl ffii ;

<I>. — Kasvô; e^wy' ê;c;;(0|jiai.

B. — Kar:vo; ; otp* tSta ^ùXou tlvo; av.

4>. — Huxîvou 4

Bdélycléon fait boucher la cheminée. Alors la discussion s'ensage comme elle le fera dans Racine, entre le père qui prétend soriir, et le fils qui s'y oppose. Philocléon prétexte qu'il veut vendre son âne au marché ; on le trouve bientôt sous le ventre de l'àne, où il se cramponne, à l'imitation d'Llysse, qui s'échappa de l'antre du Cyclope

i. V. 143-Uo.

en se cachant sous le ventre d'un bélier. Bdélycléon contraint son père à rentrer dans la maison, qu'il barricade ensuite soigneusement :

*û9et ffù îTo'X'Xo'jç Twv 'X[6(dv itpb; tr.v Ôjjav. .^

Ka\ T>,v 6à/.avov tjjiôaAAt Tàî.tv ê; lôv u^yAif, y**

Le bonhomme paraît bientôt dans les gouttières; enfin on parvient à le réintégrer dans sa chambre, et Sosie se flatie qu'il va pouvoir dormir un peu.

Mais voici qu'entre le chœur composé de vieux juges travestis gd guêpes. Ils sont escortés d'enfants qui les éclairent. Ils s'étonnent de ne pas voir apparaî:re Philocléon, qui, jadis, était toujours a le premier aux plaids ». Philocléon paraît à sa fenêtre, et raconte à ses amis son infortune. Le chœur l'aide à s'évader par la croisée, malgré ses terreurs ei ses lamentations :

'û Aôxi Sîrrr.oia., "^tlruv visu;* ffù -(ào oTffrtp 1^» *i/à^r,atu, ToTç ^axjvûiffiv tSv ctuvdvTojv àe'i xa\ "toT; oAOïuffxcT;' *ûxT,c-a; Yoûv irltTi^t; lùv Ivtajô', iva Ta-j-r' àxfoÇo,

'EÀtr.ffov «a\ ffùffov vuv\ ^bv ffttUTOj i:ATiffi6;^«i)pov *.

Mais Bdélycléon ne tarde pas à s'apercevoir de l'évasion; il éveille Sosie, et tous deux reprennent le vieillard en dépit du chœur qui se désole.

'AV/.à 6a!aàTia ft7.7.ôv:tî u»; tâ/i<r:a, r.n.^ia, GtiTi xa\ poàTt, xal Kaéuvi xa-j-r' à"»Y5AA««,

Ka\ xtAtût-' aJTÔv Ç.xnv

'Û; It.' ttv^sa fiiaoroAiv

*Ov^a xàzoAÔjjitvov, Sxt

Ttiv^t Ari^ov ti?7: = jtt,

Le chœur s'"enhardit bientôt, et, sur le'' exhortations de Philocléon, menace de cribler de ses aiguillons vengeurs le jeune homme et son esclave :

Ouxs't'Îî (Jiaxfàv, "iv tlàrfi oîcv tôt àvislv Tforoç *0£u6û|iuv xçîi jixatuv xal ^Atrôv-iuv xà^ôaixa ^.

La dispute continue, hargneuse et plaisante, et même Bdélycléon met le bâton de là partie. Après cette démonstration énergique, il ajoute d'un ton doux ;

'EffO' Srtuç aveu \^o./r,i ra.\ tî;; xaTo;tfa; ^oîj;

il est vrai qu'il ne va pas tarder à ajouter :

'Ao' 5.V, u rçbç t3v 6«<Sv, #,ii.iTî ài:a').>.a/9eTtt (iow «

Philocléon ne veut pas entendre raison ; à une vie tranquille et agréable il préfère le tribunal, à la raie et à l'anguille un bon petit procès à rôtouffade. Bientôt commence un assaut en règle entre le père et le fils ; les plaidoyers se succèdent et se combattent. Philocléon fait avec emphase un éloge plaisant de sa profession ; mais le métier de juge à Athènes avait si peu de rapport avec le métier de juge à Paris, que Racine n'a pu emprunter qu'un petit nombre de traits à ce morceau d'un excellent comique. Bdélycléon démontre à son tour au vieillard que les juges sont les esclaves et les dupes des flatteurs du peuple, et que, tandis que ces traîtres goûtent toutes les douceurs de la vie, les malheureux juges doivent quêter leur salaire, tout comme les mercenaires qui cueillent les olives ; conclusion du discours : le fils tiendra son père enfermé pour l'empêcher d'aller juger. A ce superbe plaidoyer, le Chœur laisse tomber sa colère, jette ses bâtons, et invite le vieillard à se rendre aux avis de son fils, puisque celui-ci promet de ne le laisser manquer de rien. Seul Philocléon ne se laisse pas convaincre :

Ae'y 0 tt poù),«i, i:).T,V tV^a D. — Iloiou ; oép* f^u.

4>. — To j (JLT) ^•.xàX,tiy. ToC-:o t| 'A^t.î îiaxjivtT «pô-ciçov Tj' Y» «tîffOjAai ' .

C'est alors que, pour flatter sa manie, le fils, dans une scène suivie d'assez près par Racine, persuade au père de rendre des arrêts à domicile. Aussitôt on dresse un tribunal : rien n'y manque, pas même certain ustensile nocturne, qu'on suspend à un clou près du vieillard, ni le feu qui doit cuire les lentilles de son déjeuner, ni un coq chargé de réveiller le juge somnolent, ni la statue du héros Lvcus. On appelle la cause de la servante Thratta, qui a laissé brûler la marmite. Mais Philocléon interrompt tout; on a oublié la balustrade qui sépare le juge de l'assistance. Pendant ce tapage accoui t Xanlhias, désespéré ; Labès, le chien, vient de voler un fromage d.; Sicile. Voilà une cause à juger. On va plaider, et l'ustensile déjà désigné sera la clepsydre ^ destinée à arrêter la prolixité des orateurs.

3. La clepsydre reparut en Sorbonnc en 1656. On lit dans l'Histoire de Port- Royal écrite par Racine : « Pour empêcher ceux de M. Amauld de dire tout ce qu'ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devait diie son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une cl<'psydre, c'est-à-dire une hoilof;e de sable, qui était la mesure de ce temps ; inveution non moins odieuse en de pareilles occasions que bunteuse dans son ori^^ine. et qui, au rapport du carJiiial Pallavicini, ayant été proposée au concile de Trente par quelques gens, fut rejetée arec détestation par tout le concile. »

Après une prière du Chœur, après que Bdélycléon a invoqué le Dieu du foyer, Xanthias soutient l'accusation, en présence de Labès, Taccusé, et du plaignant, un autre chien qui se fait entendre de temps h autre, tandis que le juge boit un coup. L'accusation, dirigée ostensiblement contre le chien Labès, va en réalité. J"gapper l'expédition maritime de Lâchés et ses concussions, et oé' procès bouffon n'est encore qu"uo plaidoyer politique '. Tandis que le juge se sert de la clepsydre pour un usage personnel, Sosie, travesti en thesmothète, cite les témoins à charge : un plat, un pilon, une racloire à fromage, un gril, une marmite, et divers autres objets. L'accusé restant muet, Bdélycléon se charge de le défendre. L'éloquence de Tavocat et la vue de la famille désolée arrachent des larmes à Philocléon, qui, ne voulant pas avouer son émotion, déclare qu'il a mangé des lentilles bouillantes. Il est inflexible ; il va voter la condamnation ; lîdélycléon lui présente une autre urne que celle qu'il demande, et, comme il devait arriver quelquefois aux juges Athéniens, Philocléon, sans le vouloir, absout le chien Labès. La pensée d'avoir absous un accusé le fait tomber en syncope.

C'est ici que se place la pcvnh'ise. Les poètes comiques latins, comme Plaute et Térence, parlaient d'eux et de leurs ouvrages dans cies prologues, qui précédaient la représentation de leurs œuvres. A Athènes, c'était dans un chœur placé au milieu de la comédie, dans la para-jase, que les poètes s'expliquaient avec le public. Ici, Aristophane commence par faire son propre éloge, et celui de ses œuvres; puis le chœur expose pourquoi il est habillé en guêpe ; il raconte, dans une fort belle page, comment les ruches attiques ont, avec leurs aiguillons, mis en fuite l'innombrable armée des barbares ; le peuple athénien par son caractère et par son genre de vie ne ressemble-t il pas tout à fait aux guêpes ? Quel animal est plus irascible et plus terrible quand il est irrité ? Après ce morceau dune poésie parfois élevée, toujours riche et élégante, on rentre dans la comédie, nous allions dire dans la farce. Edélyclcon force son père, en dépit de ses protestations, à se vêtir et à se chausser chaudement; mais il a une peine horrible à lui donner de belles manières. Tous deux s'en vont souper chez Philoctémon.

A peine le chant du chœur est-il terminé, que Xanthias entre en pleurant et en se frottant le dos : Philocléon s'est grisé atrocement; et, parmi ceux qui 1 entouraient, il a injurié les uns et rossé les autres. Le vieillard ne tarde pas à paraître lui-même, suivi des jeunes gens qu'il a maltraités, et amenant avec lui une joueuse de flûte. Il 60 moque de ceux qui parlent de l'assigner, envoie le juge se pendre, et ne songe qu'à sa joueuse de flûte. Tandis que Bdél} cléon veut la lui enlever, accouit une boulangère dont Philocléon, dans son ivresse, a renversé l'étalage; elle l'assigne devant les agoranomes. Un homme^

1. Labès est accusé d'aToir Tolé un fromage de Sicile, Lâchés d'avoir ticilisé^ c'est-à-dire reçu de l'or daus l'expédition de Sicile.

que le vieillard ivre a battu, vient à son tour demander réparation ; Philocléon feint d'abord d'y consentir, puis il l'envoie cliez le médecin. Bdélycléon est ibligé d'emporter de force son père ^

Resté en scène, le chœur félicite Bdélycléon de sa piété filiale. Xanthias vient bientôt annoncer au jeune homme que le vieillard s'est mis à danser, et prétend démontrer en dansant que les tragiques contemporains sont des sots. La pièce se termine sur cet entrechatparodie.

Comme on le voit. Racine n'a emprunté à Aristophane que le type I de Dandin, et l'épisode du chien traîné en justice. Aristophane raillait la seule manie de juger ; Racine raille aussi et surtout la manie de plaider ; il fait plus ; il démontre que cette manie est un véritable vice. Il en fait toucher du doigt les conséquences désastreuses pour la famille du plaideur. Suivant le procédé de Molière, il nous montre le défaut du père étouffant en lui la tendresse paternelle, enlevant à l'enfant le respect du chef de la famille, menant la maison à la ruine. On a trop répété que Racine avait simplement voulu tisser unïïè^""" ces canevas destinés à être remplis par les lazzis de la comédie italienne, et qu'il ne s'était décidé qu'après le départ du fameux Scaramouche à le broder lui-même ; qu'il ne fallait voir dans cette comédie qu'une boutade d'un homme d'esprit exaspéré d'avoir perdu quelque procès ; enfin que les Plaideurs étaient nés au choc des, verres du cabaret du Mouto7i blanc^ sortis, comme la Métamorphose de la perruque de Chape/ain en coviète, de la collaboration joyeuse de quelques spirituels compagnons. Il en est résulté qu'on n'attache aucune importance aux Plaideuns, et cependant la portée de l'œuvre est tout autre que celle qu'on lui attribue généralement.

De toutes parts on commençait à se plaindre, mais tout bas, de lai façon dont était rendue la justice ; Racine, en riant, ou en feignant. de rire, élève un des premiers la voix contre le corps si redouté des gens de robe. Il part en guerre contre les plus dangereux, contre les plus odieux des abus ; seulement, à la manière de la guêpe attique, il pique légèrement, faisant une blessure imperceptible, mais dans laquelle reste le dard. Il est encore trop tôt pour attaquer en face, pour appeler en combat réglé les magistrats ; Racine se contente donc derire d'eux et de faire rire à leurs dépens. Le ridicule est l'arme qui porte le mieux en France ; et c'est Racine qui l'a indiquée à Beau- . marchais, au grand dam du parlement Maupeou. ^

Pour bien comprendre tout le sens des Plaideurs, pour voir toute la portée de l'œuvre, pour en saisir tous les détails, il est donc utile de faire ce que l'ori ne fait pas assez souvent, c'est-à-dire de se rappeler, ou d'apprendre, combien étaiet-t compliquées au dix- septième, siècle la procédure civile et la procédure criminelle.

1. Casimir DelaviRne, dans sa spirituelle comédie du Conseiller rappnrtnir , nous a ainsi montré un président et uq conseiller rapporteur, l'un commettan» des délits, l'autre croyant aroir commis des crimes, qu'ils out l'habitude dft juger ou de poursuivre.

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Xa procédure ne s'était pas encore déli\Tée sous Louis XIV de toutes les complications qu'y avait introduites le système féodal ; elle « était devenue, dit Malapert, un dédale, ^où il y avait des mystères que nul ne pouvait pénétrer ; » et la 'Bruyère avait le droit d'écrire : « Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de \ juges, pour une affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa fortune ; elle saura peut-être, dans cinq années, quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie. » Ce déplorable état de choses avait deux causes : la multiplicité des lois et la multiplicité des tribunaux. Beaucoup de provinces se conformaient encore aux anciennes Coutumes; c'est-à-dire qu'elles jugeaient, non d'après le droit écrit, mais d'après une législation introduite par l'usage seul. Les Coutumes variaient à l'infini, et avec elles les formes de procédure ; ce qui était autorisé par une Coutume ne l'était point par une autre ; et ce qui était légal à Tours pouvait ne lêire plus à Poitiers. L'introduction du droit romain n'avait fait qu'apporter de nouvelles difficultés. Le Digeste est une énorme collection, où les textes de lois sont rangés avec fort peu d'ordre, et dont la confusion favorisait l'esprit retors de la chicane. Ce n'est qu'au milieu du dix-huitième siècle que le célèbre jurisconsulte Pothier, remaniantle Digeste, rétablira les textes altérés, mettra de l'ordre dans ce chaos, rangera chaque matière sous un titre spécial, reliera les textes par des phrases intercalaires, et éclaircira par des notes savantes les décisions contradictoires. Ces contraditions faisaient le bonheur des magistrats du dix-septième siècle, qui en profitaient quelquefois pour juger comme il leur plaisait, toujours pour traîner les procès en longueur. La petite Histoire du droit fraiiçais, publiée en l682 et attribuée à l'abbé Fleury, rapporte avec raison à l'introduction du droit romain, à côté des Coutumes qui subsistaient encore, une partie des complications de notre procédure ^ « Depuis l'an 1250, ou environ, on commença à charger les actes d'une infinité de clauses, de conditions, de restrictions et de renonciations, pour se mettre à couvert des règles les plus générales, et bien souvent de celles qui ne pouvaient convenir aux parties; enfin on exprimait des choses qui la plupart se seraient bien mieux entendues, si l'on n'en eût fait aucune mention. L'esprit de défiance qui régnait lors, et qui était sans doute un reste des hostilités passées, faisait estimer ces Cautèles, car on les appelait ainsi, et il semble que celui qui en mettait le plus, et qui faisait les actes les plus prolixes, passait pour le plus habile homme. Ce même esprit apporta un grand changement dans l'instruction des procès ; car, au lieu qu'ils se décidaient auparavant avec peu de cérémonie par les Seigneurs, et par ceux qui avaient le plus d'expérience des Coutumes, depuis ce temps, on les embarrassa d'une infinité de procédures et d-i délais, en sorte que l'on ne pouvait plus les terminer sans le secours des clercs

et des docteurs. » On en arriva à ce point que personne ne s'entendait plus, et les jugea, que cela ne gônait pas, ne s'en plaignaient point On lit à ce sujet une assez curieuse anecdote dans le Mémoire de Fléchier sur les Gra?ids Jours tenus à Clennont en 1665: « Il s'agissait de rentrer dans un bien engagé, et de soutenir quelques arrêts contre lesquels on s'était pourvu en vertu de requête civile. Les avocats tinrent plusieurs audiences, et leurs plaidoyers étaient si embarrassés dans des formalités de droit, et chargés d'un si grand nombre de procédures, qu'après avoir oui leurs discours» je ne fus pas plus instruit qu'auparavant du droit des parties, ni du fait môme de la cause. Comme je me plaignais de mon peu d'intelligence devant quelques-uns des juges, ils me consolèrent en m'assurant qu'ils n'y avaient rien compris eux-mêmes *. » Ce qui ne les empêcha point de juger.

L'embarras extrême qui résultait de la confusion presque inextricable de ces lois de toutes provenances et souvent opposées les unes aux autres, était encore augmenté par la grande quantité de tribunaux qui se partageaient, se renvoyaient, se disputaient les procès.

A côté de la justice royale subsistait toujours la justice seigneuriale, sous ses trois formes': haute justice, moyenne justice et basse justice. Les juges nommés parle roi dans les provinces s'appelaient prévôts, châtelains, viguiers. Au-dessus d'eux étaient les baillis. Les baillis avaient été primitivement des magistrats chargés d'aller recueillir dans les provinces les plaintes des plaideurs contre leurs juges; ils les examinaient, et, s'il en était besoin, en référaient au roi et à son conseil ; plus tard, nous trouvons les baillis devenus sédentaires, et ne jugeant plus qu'à la charge d'appel ; le recours contre leurs sentences est porté au Parlement ; leurs fonctions sont devenues un office inamovible sous Louis XI, et vénal sous François le'; au dix-septième siècle, elles donnent beaucoup plus de prérogatives et d'honneur que d'autorité. Au-dessus des bailliages et des sénéchaussées » se plaçaient les Parlements. Comme saint Louis avait multiplié les cas royaux, pour soustraire le plus grand nombre possible d'affaires à la juridiction des Seigneurs, Philippe le Bel avait déjà dû, par l'ordonnance du 23 mars 1302, établir par an deux tenues de Parlement à Paris, deux Échiquiers à Rouen, deux Grands Jours à Troyes, et une tenue de Parlement à Toulouse. A mesure que diminue l'autorité des baillis, les occupations des cours souveraines augmentent, et le Parlement, qui se tient sans discontinuation depuis le règne de Charles VI, ne peut plus y suffire. En 1551, Henri II est obligé d'établir dans les principaux sièges des bailliages et des sénéchaussées des Présidiaux, c'est-à-dire des tribunaux qui avaient pouvoir de juger sans appel toutes les matières civiles de médiocre valeur. Les

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