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a LES PLAIDEURS.
rénonne, indicible, incroyable et inestimable meschanceté, laquelle est continuement forgée et exercée en l'officine de ces Chats-Fourrés. » Nous venons de voir le mons're ; nous allons maintenant i'entendr©' parler lui-même, et son }.-»;-igage ne sera pas plus rassurant que son aspect et que l'opinion 'qu'on a de lui - : « Or çà, je te mons- trerai, or çà, que meilleur te seroit estre tombé entre les pattes de Lucifer, or çà, et de touts les diables, or çà, qu'entre nos gr}'^phes, or çà, les vois-tu bien? or çà, malautru, nous allogues-tu innocence, or çà, comme chose digne d'eschaper nos tortures ? or çà, nos loix sont comme toiles d'aragnes: or çà, les simples moucherons et petits papillons y sont prins, or çà, les gros taons malfaisants les rompent, or çà, et passent à travers, or çà. Semblablement nous ne cherchons les gros larrons et tyrans, or çà : vous autres gentils innocents, or çà^ y serez bien innocentés, or çà; le grand diable, or çà, vous y chantera messe, or çà, ... or çà, encore n'advint depuis trois cents ans en çà^ or çà, que personne eschapast de céans sans y laisser du poil, or çà, ou de la peau pour le plus souvent, or çà. » Enfin, pour qu'aucun trait ne manque au tableau, Rabelais prend le soin de nous mettre sous les yeux le produit des exactions des procureurs : « Frère Jean apperceut soixante-huict .:;alères et frégates arrivantes au port ; là soubdain courut demander nouvelles. Ensemble de quelle marchandise estoient les vaisseaux chargés, et vid que touts chargés estoient de venaison, levraulx, chapons, palombes, cochons, chevraulx, vanneaulx, poulies, canards, halebrans, oisons et aultres sortes de gibbier. Parmi aussi apperceut quelques pièces de velours, de satin et de damas. Adoncques interrogua les voyagiers où et à qui apportoient ces friands morceaulx. Ils respondirent que c'estoit à Grippeminaud, aulx Chats-Fourrés et Chattes-Fourrées. « Comment, dist frère Jean, appelez-vous ces drogues là ? Corruption, » respondirent les voyagiers 2, »
Le public réclama souvent contie l'aWdité des procureurs, et, dit Lalanne, «^ntrè"âTllr6S assemblées de la nation, on voit le conseil dos notables de Rouen (1597) prier le ministère de taxer les salaires des procureurs en même temps que les gages des magistrats et les honoraires des avocats. » Les procureurs furent taxés, mais cela ne les empêcha point de bien faire leurs affaires. Roursault nous montre, au * cinquième acte de son Mercure Galant, deux francs coquins sous les traits de M* Sangsue et de M* Brigandcau, etFuretière,quine perd pas une occasion de déchirer les procureurs contre lesquels il a publié deux satires : le Déjeuner d'un procureur et le Jeu de boules des procureurs, fait dire à Bedout dans le Roman bourgeois^ : « Il est vrai... que la journée d'un procureur du Châtelet n'est taxée que six deniers ; mais cette taxe est tant de fois réitérée, et il se passo
1, Chap. iii, p. 456-457.
î. Chap. XIV, p. 4.58.
t. Édit. Jannet, 103-1 C»,
si grand nombre d'actes en un jour i que cela monte k des sommes immenses. Je ne sais pourquoi on a souffert jusqu'ici un si grand abus ; et je ne m'étonne point qu'il y ait beaucoup de ces Messieurs qui aient fait de grandes fortunes en fort peu de temps. » Et cela n'était point particulier aux procureurs ; ils étaient rares, les avocats dont on aurait pu dire ce que disait M. Labiche de M. de Saci, en lui succédant à l'Académie française : «Cet avocat singulier ne voulait plaider que des causes justes, et puis, il était si boni il conciliait les plaideurs, il arrangeait les affaires: c'était la ruine. »
^ies avocats ne se ruinaient pas au dix-septième siècle ; les juges non plus; c'est la Bruyère qui nous le dit : « Le devoir dêsjuge" est de rendre la justice; leur métier, de la différer : quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier «. » Molière a écrit dans les Fourberies de Scapin une admirable scène, qui -est un éloquent résumé de tous les abus que nous venons de signaler. Pour détourner Argante d'aller en justice, Scapin lui rappelle avec une énergique concision tous les périls qu il veut affronter : a Jetez les yeux sur les détours de la justice ; voyez combien d'appels et de degrés de juridiction, combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ravissants par les grifles desquels il vous faudra passer: sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-là, qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufllot au meilleur droit du monde. Ln sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez ; votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes précautions du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce monde que d'avoir à plaider; et la seule pensée d'un procès serait capable de me faire loir jusqu'aux Indes '. »
Il n'y a aucune exagération, ne nous lassons pas de le répéter, dans la satire de Molière et dans celle de Racine; le procès de Chicanncau n'est pas une hyperbole comique, et sa ruine est bien en effet imminente. La justice est alors et restera longtemps plongée dans une telle confusion, que, malgré les réformes opérées par Louis XIV, on
1. Dans son discours de rentrée prononcé en 1725 devant le Parlement de Bordeaux, Montesquieu suppliait encore les procureurs de ne pas étouller le droit S'us la ciiicniic.