NOTICE SUR JEAN RACINE. VII
le dirigea dans ses Immanitcs ; Lancelot, qui composa, avec Lemaistre de Saci, le fameux Jardin des racines grecques^ lui inspira un vif amour pour la langue d'Euripide. Son élève lisait couramment le grec ; c'est vers cette époque qu'il traduisait Diogène Lacrce, Philon et Eusèbe, et qu'il apprenait par cœur le roman d'Hcliodore, les Amours de Théagène et Chariclée, pour n'en être plus séparé, si son professeur le lui brûlait encore une fois. Le Maître S qui l'aimait particulièrement, et se nommait familièrement son « papa », trouvait, comme l'Aper du Dialogue des Orateurs, qu il n'y avait pas de gloire plus grande que celle de l'orateur, et destinait son élève au barreau; il avait lui-même obtenu d'assez grands succès dans cette carrière, où iM. Hamon aurait vu aussi avec plaisir entrer le jeune Racine. En somme, ce que Racine apprit surtout h Port-Royal, c'est l'art de développer, et aussi l'art de bien parler : l'habileté du développement et l'élégance du style compteront parmi les principaux mérites de ses tragédies.
En mars l6oG, les écoliers et leurs précepteurs furent dispersés, et Racine resta aux champs avec sa famille. C'est à cette date qu'il faut placer, selon toute vraisemblance, son élégie latine Ad Christum sur les persécutions d'Israël. Quant aux Hymnes du, Bréviaire romain, elles ont été incontestablement retouchées plus tard par le poète. Le jeune homme ne cultivait pas seulement la Muse latine et l'hymne sacrée; l'amour de Port-Royal, et ce goût extrême pour a les jardins, les fleurs, les ombrages », que La Fontaine reconnaît à Acante [Racin') dans sa Psyché, lui inspirèrent sept Odes sur le paysage ou promenade de Port-Royal des Champs. Ce ne sont guère que des œuvres d'écolier, où se pressent tous les procédés de la rhétorique ; la description y est souvent plus minutieuse que poétique, et l'on y rencontre trop de vers de ce genre :
La nature est inimitable ; Et quand elle est en liberté, Elle brille d'une clarté Aussi douce que véritable.
C'est tout au plus si deux ou trois strophes font pressentir un ta lent futur, et méritent d'être sauvées de Toubli, comme le début de celle-ci :
Là, l'hirondelle voltigeante, Rasant les flots clairs et ijolis, Y vient, avec cent petits cris, Baiser son image naissante.
1. Frère de Leraaistre de Saci. Le nom s'écrit avec les deux orthographe» indifféiemment.
"^ni NOTICE SUR JEAN RACL\E.
Ces amusements d'écolier ne semblent pas avoir effrayé les solitaires, qui ne disent encore rien. Racine sortit de Port-'Royal en octobre 165S, à dis-neuf ans, pour faire son cours deTogique au collège d'Harcourt, qui entretenait de bons rapports avec les Jansénistes (c'était là que, en 165G, avaient été secrètement imprimées plusieurs des Pfoimciales, par les soins du principal, Thomas Fortin}. Prit-il beaucoup de goût à la logique ? Nous ne le saurions dire.' Ce que nous savons, c'est que, pour la naissance du fils de Mademoiselle Vitart, sa tante, il écrivit, dans le goût prétentieux de l'époque, un sonnet dont une pointe et la chute le ravissaient :
Et toi. fille du jour, qui Dais deyant ton père, Belle Aurore, rougis
et, s'adressant à l'enfant :
Sois digne de Daphnis. et digne d'Amaraathe Pour être sans égal, il les faut égaler.
Peu de peu temps après, il faisait pour le cardinal de Mazarin un sonnet sur la paix des Pyrénées. Cette fois, Port-Royal s'inquiéta pour tout de bon : l'oiseau voulait sortir de son nid.
Mais le jeune homme, qui venait de quitter le collège et était entré chez son oncle Vitart i, intendant des ducs de Chevreuse et de Luynes, se préoccupa fort peu de ces remontrances, et composa pour le mariage du Roi son ode intitulée la Nymphe de la Seine. Il a raconté à son ami l'abbé Le Vasseur, dans une lettre du 13 septembre 1 6CÛ, comment son oncle Vitart soumit cette pièce à Chapelain et à Perrault : « M. Chapelain a donc revu l'ode avec la plus grande bonté du monde, tout malade qu'il était. Il l'a retenue trois jours durant, et en a fait des remarques par écrit, que j'ai fort bien suivies.... Au sortir de chez M. ChapelaiL, il alla voir M. Perrault contre notre dessein, comme vous savez. Il ne s'en put empêcher et je n'en suis pas marri à présent. M. Perrault lui dit aussi de fort bonnes choses, que M. Vitart mit par écrit, et que j'ai encore toutes suivies
à une ou deux près Je ne vous dirai rien de leur approbation'
sinon que M. Perrault a dit que l'ode valait dix fois la comédie 2 Et voilà ces paroles de M. Chapelain, que je vous rapporterai comme le texte de l Evangile, sans rien y changer. Mais aussi c'est M. Chapelain comme disait à chaque mot M. Vitart. « L'ode est fort belle, fort a poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. « Si l'on repasse ce peu dendroits marqués, on en fera une fort belle * P'^*=^ ^e ^u'il y a eu de plus considérable à changer, c'a été une
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- Il s agit sans doute de la tragédie d'Atiiasie.
NOTICE SUR JEAN RACir^E. IX
« stance entière, qui est celle des Tritons. Il s'est trouvé que les Tria tons n'avaient jamais logé dans les fleuves, mais seulement dans « la mer. » Cette ode est la première œuvre de Racine qui fut livrée au public, et elle commença sa réputation ; il est piquant qu'elle ait été patronnée par Chapelain et par Perrault.
En même temps (16G0), le jeune poète composait pour les comédiens du Marais une tragédie à'Amasie, dont le sujet ne nous est pas connu, et qui ne fut pas représentée. En juin 1661, il annonce à Tabbé Le Vasseur qu'il est en train d'écrire, sur les conseils d'une comédienne, une pièce des Amours d'Ovide : « J'ai fait, refait et mis enfin dans sa dernière perfection tout mon dessein. J'y ai fait entrer tout ce que m'avait marqué Mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle la seconde Julie d'Ovide. » Cette pièce ne fut sans doute pas terminée.
C'est à cette époque que Racine se lia étroitement avec La Fontaine, de dix-huit ans plus âgé que lui, et qu'on le rencontre souvent au cabaret en sa compagnie, et dans celle dun ancien capitaine de dragons, Poignant, avec lequel La Fontaine devait avoir dans la suite un duel'bien bizarre. Port-Royal gémit, et la mère Agnès lance à son neveu « excommunications sur excommunications ». Ces larmes étaient sincères et brûlantes ; comment n'émurent-elles pas le cœur, si facilement attendri, de Racine? C'est que toute la vie du poète ne fut qu'une longue lutte entre l'ironie mordante de son esprit et la pieuse douceur de son cœur ; pendant toute sa vie son cœur, qui était bon, gémit des audaces de son esprit, qui n'avait pas d'indulgence. Un bon mot est souvent une mauvaise action ; il y a malheureusement trop de bons mots dans la vie honnête de Racine. Ces deux faces de son caractère se montrent bien dans ses traits, dans ce nez effilé et moqueur, et dans ces beaux yeux prompts à se mouiller de larmes. L'abeille fait un miel d'une douceur exquise ; mais elle a un dard, qui pique. Il y avait dans le doux et tendre poète un satirique plus impitoyable que Boileau. Dans les circonstances qui nous occuppnt, la voix au cœur ne put parvenir à se faire entendre de Racine, et aux cris de douleur de Port-Royal il répondit par des railleries, qui allèrent impitoyablement frapper jusqu'à sa pauvre tante. Ce fut alors que son oncle Sconin, vicaire général h. Uzès, voyant que le jeune Racine faisait des dettes, et ne faisait pas son salut, l'appela auprès de lui pour l'initier à la théologie, et tâcher de lui procurer un bénéfice. Après une obscure complication d'intrigues ecclésiastiques, Racine revint à Paris, en 1662, sans tonsure et sans bénéfice, du moins pour le moment ; car le privilège d'Andromaque nous apprend qu'il était en 1G67 prieur de l'Épinay.ce serait mémo