‹ Les plaideurs (volume 3)Chapitre 23 sur 72 · ACTE 1, SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE Vil

iJe dits, de contredits, enquêtes, compulsoires,

Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires,

Griefs el faits nouveaux, baux et procès-verbaux. Llïo

J'obtiens lettres royaux1, et je m'inscris en faux.

Quatorze appointements, trente exploits, six instances,

Six-vingts productions, vingt arrêts de défense,

Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens,

Estimés environ cinq à six mille francs. 230

Est-ce là faire droit? Est-ce là comme on juge?

Après quinze ou vingt ans ! Il me reste un refuge :

La requête civile2 est ouverte pour moi,

Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi3,

Vous plaidez.

LA COMTESSE

Plût à Dieu !

CHICANNEAU

J'y brûlerai mes livres. 235

LA COMTESSE

Je....

1. Lu plupart de ces tenues de chicane se trouvent dans un passage de l'antajruel (liv. III, eh. xxxixi où Rabelais les a accumulés à plaisir. — Remarquez particulièrement lettres royaux. — Les adjectifs français dérivés d'adjectifs latins qui avaient une forme unique pour le masculin et le féminin (grandis, regalis) ne marquèrent par leur féminin, dans notre vieille langue, par la présence d'un e. Grand mère, grand tante, grand messe, —où l'apostrophe doit être supprimée — sont des traces de cette ancienne coutume.

2. La requête civile est celle qu'on présente à une cour souveraine, pour ci» obtenir qu'elle revoie et juge de nouveau la même affaire sur laquelle elle a déjà rendu un arrêt définitif auquel il n'y a plus lieu de former opposition.

(Note des éditeurs des Grands Ecrivains de la France).

3. Du temps de Racine, les verbes de la deuxième, troisième et quatrième conjugaison n'avaient pas >\'s à la première personne du singulier (pas plus

i latins d'où ils dérivent). Voy. plus haut le vers 05: « Je vous lien. r>

Deux bottes de foin cinq à six mille livres !

LA COMTESSE

Monsieur, tous mes procès alloient être finis ;

Il ne m'en restoit plus que quatre ou cinq petits :

L'un contre mon mari, l'autre contre mon père,

Et contre mes enfants. Ah ! Monsieur, la misère ! 210

Je ne sais quel biais * ils ont imaginé,

Ni tout ce qu'ils ont fait; mais on leur a donné

Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie2,

On me défend, Monsieur, de plaider de ma vie.

De plaider?

De plaider

J'en suis surpris.

CHICANNEAU LA COMTESSE

CHICANNEAU

Certes, le trait est noir. 215

LA COMTESSE

Monsieur, j'en suis au désespoir*.

CHICANNEAU

Comment, lier les mains aux gens de votre sorte ! Mais cette pension, Madame, est-elle forte?

LA COMTESSE

Je n'en vivrois, Monsieur, que trop honnêtement.

Mais vivre sans plaider, est-ce contentement ? 250

i . Biais compte ici pour deux syllabes : c'est une licence poétique. 2. Sorle d'ablatif absolu; celte construction est passée du latin dans la langue du palais. — (Voy. des tours analogues, vers 217, 219 et 220.)

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