ACTE I, SCENE V
Je vous l'ai dit cent fois, elle est sage, elle est belle;
Mais vous devez songer que monsieur Cliicanueau
De son bien en procès consume le plus beau. 130
Qui ne plaide-t-il point *? Je crois qua l'audience
Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France.
Tout auprès de son juge il s'est venu loger.
L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger;
Et c'est un grand hasard s'il conclut votre affaire 135
Sans plaider le curé, le gendre et le notaire.
LÉ ANDRE
Je le sais comme toi; mais, malgré tout cela, Je meurs pour Isabelle.
l'intimé.
Hé bien, épousez-la.
Vous n'avez qu'à parler, c'est une affaire prête 2
LÉANDRB.
Hé ! cela ne va pas si vite que ta tête 3. 140
Son père est un sauvage à qui je ferais peur.
A moins que d'être huissier4, sergent 5 ou procureur6,
1. Var. A qui n'en veut-il point? Je crois qu'à l'audience... (1669-87). A gui n'en veut-il point était vague et pouvait s'appliquer à n'importe que
grincheux personnage. Avec Qui ne plaide-t-il point nous restons dans notre sujet : il s'agit d'un plaideur acharné. La correction de Racine est donc heureuse, et la nouvelle expression de sa pensée est plus précise. Plaider quelqu'un, faire un procès à quelqu'un.
Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui, Eût plaidé le prélat et le chantre arec lui. (Boil., Lutr., III.)
Remarquez l'emploi comme verbe actif de plaider, verbe neutre.
2. C'est une affaire prête, chose toute disposée, toute prête. 11 n'y a pas de démarches à faire ni d'obstacles à redouter; le mariage est conclu d'avance.
3. Elliptiquement, pour « cela ne va pas dans la réalité aussi vite que dans ton imagination. »
4. « Officier de justice chargé de signifier les actes de procédure, et de mettre à exécution les jugements... Du vieux mot français, buis. L'huissier, primitivement un gardien d'huis (de portes), puis le gardien des huis des tribunaux, estdevenu un officier de justice. » (Lirmé, Dict. de la langue franc.)
5. Le sergent comme servant, serviteur, remplissait autrefois les fonctions que remplit aujourd'hui l'huissier- Les sergents étaient chargés des poin'suit.s judiciaires. Us se confondaient un peu avec les huissiers.
6. Le procureur était jadis ce qu'est aujourd'hui l'avoué. Voy. plus haut, Note de la page 39 ce que Furetiere pense des procureurs dans son Romjn bourgeois.
On ne voit point sa fille; et la pauvre Isabelle,
Invisible et dolente l, est en prison chez elie 2.
Elle voit dissiper sa jeuDesse en regrets 3, U5
Mon amour en fumée et son bien en procès 4.
Il la ruinera, si l'on le laisse faire.
Ne connaitrois-tu point quelque honnête faussaire
Qui servît ses amis, en le payant s'entend 5,
Quelque sergent zélé?
Bon! l'on en trouve tant! i50
LÉANDRE
Mais encor?
l'intimé.
Ah! monsieur, si feu5 mon pauvre père Étoit encor vivant, c'étoit bien votre affaire.
1. Dolente (ce mot emporte aujourd'hui une idée d'exagération), qui souffre et se plaint.
la trop dolente mère
Fit dans l'abord force larmes couler.
(La Fontaine.)
2. Remarquez l'heureuse alliance des mots est en prison chez elle, comme plus bas honnête faussaire. On en rencontre d'autres dans Racine :
Ah! si dans l'ignorance il le fallait instruire. N'avoit-on que Sénéque et moi pour le séduire? La cour de CUudius. en esclaves fertile. Pour deux que l'on chet choit e^i eût présenté mille Qui tous auraient brigue l'honneur de l'avilir; Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.
(Brit., I, 2.;