ACTE II, SCÈNE XIII
LÉ ANDRE
Comment, mon père! Allons, permettez qu'on vous panse. ;]0o Vite, un chirurgien1!
DANDIN
Qu'il vienne à l'audience.
LÉANDRE
Hé! mon père, arrêtez...
DANDIN
Ho! je vois ce que c'est.
Tu prétends faire ici de moi ce qui te plaît2. Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance3 ; Je ne puis prononcer une seule sentence, 600
Achève, prends ce sac, prends vite4.
LÉ ANDRE
Hé! doucement, Mon père. Il faut trouver quelque accommodement. Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice, Si vous êtes pressé de rendre la justice, 11 ne faut point sortir pour cela de chez vous. 605
Exercez le talent 5 , et jugez parmi nous 6.
DANDIN
Ne raillons point ici de la magistrature 7 .
Vois-tu, je ne veux point être un juge en peinture8.
1. « On fait, si l'on veut, en vers, chirurgien de quatre syllabes. » (Littré.)
2. « Il y a de la différence entre ce qui te plaît et ce qu'il te plaît. Car le premier signifie ce qui t'est agréable; mais le second, ce que tu veux. Or, il est visible qu'ici ce n'est pas le premier, c'est le second qu'il eût fallu. » (d'Olivet, Remarques sur la langue fr., p. 263.)
3. L'usage veut que ni soit répété devant chaque terme : c'est une règle de la grammaire. Cette règle n'est point absolue, car elle a été plus d'une fois violée par des'écrivains distingués soit en vers soit en prose.
Je ne connois Priani. Hélène ni Paris :
Je voulais votre fille, et ne pars qu'a ce prix.
(Rac, Iphig. IV, 6.) Je ne veux l'un ni l'autre : il n'est pas temps de feindre.
(Volt., Rome sauv., 11. 3.)
4. « Dandin dit « Acliî're, prends ce sac », du ton dont le père de Rodrigue dit au comte de formas :
Achève, '-t prends ma vie.
C'est encore une parodie du Cid. I. ti.) » (Lomuo de Boisjehmain.)
5. Exercez le talent, L'aptitude distinguée pour juger que vous devez ù la nature et en même temps votre habileté pour ce métier acquise par le travail. — Remarquez le pronom emphatique, le (fameux), ce (remarquable) talent...
ii Comp. Aristophane: « Eli bien donc, puisque juger pour toi est le comble du bonheur, ne va plus au tribunal, reste ici, et juge parmi nous » (Guêpes, v. 764 !
7 > Et qui juger? Tu te moques,^axis doute. » (Guêpes, v. 767).
S. En peinture est devenu ^we'loouOon l'ami fjèravEtre un juge en peinture,
LÉAXDRE.
Vous serez au contraire un juge sans appel,
Et juge du civil comme du criminel '. 610
Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences».
Tout vous sera chez vous matière de sentences.
Un valet manque-t-il de rendre un verre net8,
Condamnez-le à3 l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
DAXDIN.
C'est quelque chose. Encore passe quand on raisonne. 615 Et mes vacations, qui les paiera? Personne4?
LÉANDRE
Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement3.
DANDIN
11 parle, ce me semble, assez pertinemment.
LÉANDRE
Contre un de vos voisins 6...
e'est ne l'être qu'en apparence. Corneille n'a pas craint d'employer cette expression dans le style tragique.
Puisque le roi veut bien être roi qn'ea peinture. Nicom., V. 7.)
1. Un juge sans appel : il n'y aura pas de juge au-dessus de vous. Vos serviteurs ne pourront en appeler de vos arrêts à un tribunal supérieur. — Juge du civil, celui qui juge les délits: juge du criminel, celui qui juge les crimes.
2. « Ta servante ouvre la porte, et cela te surprend! A l'amende simple, la coupable! » (Guêpes, v. 768 et 769).
3. « Voilà le scjI exemple qui reste dans tout Racine d'un le pronom mis après son verbe et devant un mot qui commence par une voyelle. Encore faut-il observer que cela se trouve dans une comédie. Mais dans les premières éditions de sa Thébaïde et de son Alexandre il y en avait cinq ou bii autres exemples... Racine a senti que l'elision de cet article le blessuit entièrement l'oreille • d'Olivet).
4. ■« Je me lusse faire. Mais tu ne m'as pas encore dit ceci : mes vacations, qui me les paiera? » (Guêpes, v. 784 et 785;.
5. Le nantissement est un contrat par lequel un débitai remet une chose à son créancier pour sûreté de la dette.