‹ Les plaidoyers de Démosthène ...: ThèseChapitre 10 sur 12 · DU STYLE · texte numérisé non relu

DU STYLE

Ceux qui étudient le style d'un auteur ancien rencontrent un double inconvénient : le premier, c'est qu'il est certaines choses dont ils ne peuvent s'assurer euxmêmes ; le second, c'est qu'il est des assertions dont ils ne sauraient fournir la preuve sans renvoyer au texte original, ce qu'il ne faut faire que rarement.

Le premier inconvénient est sensible quand on veut examiner si l'auteur a donné à son style cette harmonie sans laquelle le langage humain perd avec tout son charme une partie de sa puissance, quelle importance il y attachait; s'il se contentait de ménager ou s'il aspirait à flatter la délicatesse de ses auditeurs. On a beau posséder à fond les idiomes qui ne sont plus, en connaître tous les tours, en saisir toutes les nuances, il est une partie qui a nécessairement disparu avec les hommes qui les parlaient sur la place publique ou dans le commerce habituel de la vie. La prosodie grecque n'est] étudiée, en France du moins, que par un petit nombre de savants.

La connaissance même de la quantité, sans la connaissance de la prononciation, reposant sur des notions abstraites et grammaticales, non sur l'habitude de parler et d'entendre, ne donne qu'une idée impaifaite et insensible de cette harmonie sonore, tour à tour énergique et douce, que les langues anciennes avaient à leur naissance reçue de la nature, qtfun art patient avait rendue plus savante , et dont les orateurs comme les poètes avaient appris à faire un usage si habile et si varié. Les langues mortes sont des langues muettes. En ce qui touche l'harmonie, il faut nous en tenir au témoignage de ceux qui les possédèrent dans leur intégrité. Tous les grammairiens, Denys d'Halicarnasse (1), Lucien (2), Harpocration, attestent que Démosthène excellait à disposer les mots de la manière la plus propre à flatter l'oreille ; ils montrent dans ses discours le mélange heureux et souvent compliqué des longues et des brèves. Ce mérite est tout naturel chez un orateur attique. Personne n'eût osé choquer le goût des Athéniens par un concours de sons désagréables et inattendus ; c'eût été blesser leur patriotique attachement pour leur langue et compromettre la vérité.

Veraque constîtuunt que belle tangere possunt Auris et lepido quae sunt fucata sonore (3),

Selon la règle posée par les rhéteurs, l'harmonie de Démosthène varie selon le sujet qu'il traite et le ton qu'il prend. Quand il veut produire une impression grave,

( ) ) IIspl Aii/A07$ivovi SitvoTfiroç,

(2) Eloge de Démosthène.

(3) Lucrèce, 1,643 et (U4.

il a des modes sévères, des nombres imposants; il emploie des mots longs dont l'un se termine par la voyelle qui commence l'autre, ce qui le force à laisser un certain intervalle entre l'un, et l'autre pour les prononcer. Quand il cherche seulement à plaire, il évite le concours des voyelles, ou du moins n'admet que celui des demivoyelles et des muettes, rdv ^fUncnov. Tout cet art est d'autant plus habile que nul ne s'en aperçoit (1).

Mais Démosthène ne devait pas peser avec un soin puéril chacune des syllabes qu'il employait, pas plus qu'il ne devait cadencer harmonieusement les phrases qu'il prononçait. Habitué dès l'enfance à parler purement le pur langage de l'Attique, instruit probablement par ses maîtres de tous les secrets de l'art, il ne faisait qu'appliquer ses principes sans même y penser. Denys compare avec raison l'orateur qui trouve les rhythmes sans peine, après avoir travaillé longtemps à en apprendre la science à l'enfant à qui l'on enseigne à parler et à lire, et qui ensuite n'a plus d'effort à faire pour lire et pour parler (2). La science ne reste pas étrangère à l'intelligence, elle en devient comme la forme même. Dans la plupart des passages que l'on admire, il ne faut pas voir l'effort laborieux d'un homme qui cherche et qui réussit à trouver ce qu'il faut dire, mais le plus souvent une espèce d'accord préétabli entre la nature des choses et le génie de l'écrivain, entre la réalité physique ou la vérité morale et un esprit doué

(1) Denys., loc. cit. gg. 38, 43 et 48.

(2) Loc. cit., g. 52.

de riches facultés > suffisamment exercé par un travail intelligent

L'autre inconvénient se présente, par exemple, lorsque, cessant de considérer les qualités extérieures et en quelque sorte matérielles du style, on étudie la construction de la phrase pour voir comment elle doit servir la pensée et quelle force Tarrangement des mots donne aux idées que développe ou que démontre l'orateur. Cette construction disparaît nécessairement presque toujours dans une traduction. Les langues ont des génies différents; les unes sont analytiques, les autres synthétiques; celles-ci admettent les inversions, celles-là les rejettent. La pensée seule passe d'un idiome dans l'autre. Le style ne se traduit pas. Ajoutez à cela que toutes les qualités du style se tiennent par un lien étroit : ainsi , Démosthène rejette bien souvent à la fin de la phrase le mot qui doit produire le plus d'effet; mais les rejets qui sont les plus beaux dans sa langue, nous paraissent durs quand on essaie de les reproduire dans la nôtre; il suffit que l'harmonie manque, pour que toute l'habileté disparaisse. Les rejets des orateurs anciens, s'il est permis de les appeler ainsi, sont aussi difficiles à rendre que ceux des poètes. Le mérite n'en [existe pas moins pour ne pouvoir être [apprécié que dans l'original.

Boileau, dans sa traduction de Longin, explique un exemple de ce genre dans la note suivante, « mise pour « ne pas effrayer ceux qui ne savent point le grec : (n Cette pensée que Démosthène ajoute après la lecture « de son décret paraît fort sublime et est en effet mer- € veilleuse. Ce décret, dit- il, a fait évanouir le péril <3C qui environnait cette ville, comme un nuage qui se

€. dissipe lui-même : ToCto rb ^furfM r^v r^rt'rfi icàXu mpivréoff^L

« xiv^uyov mtptXBtxv IttoJkjmv, ôtnrsp v4fo«. Mais il faut avoucr que 4c l'harmonie de la période ne le cède point à la beauté e: delà pensée, car elle va toujours de trois temps en « trois temps, comme si c'étaient tous dactyles, qui oc sont les pieds les plus nobles et les plus propres au oc sublime. En effet, si vous ôtiez un mot de sa place, « comme si vous mettiez toOto t* fWf»w/xa âvmp vtfoç inoinM tôv € Tire xtvJvvov wocpiAôity, OU si VOUS cu retrauchcz une seule « syllabe, comme i7roiti« wotpaeervô« vif oç, vous connaîtrez € aisément combien l'harmonie contribue au sublime. « En effet, ces paroles ^^^p »»*?'«» s'appuyent sur la pre- « mière syllabe, qui est longue, se prononcent à quatre « reprises; de sorte que, si vous en ôtez une syllabe, « ce retranchement fait que la période est tronquée. « Que si, au contraire, vous en ajoutez une, comme € TtotptXBtiv inoivKTt âvittp rb AfOi , c'est bieu Ic même sens, « mais ce n'est plus la même cadence parce que la pé- « riode l'arrêtant trop longtemps sur les dernières syl- « labes, le sublime, qui était serré auparavant, se re- « lâche et s'affaiblit (1). :i>

Nul n'a jamais eu au môme degré que Démosthène cet art de l'arrangement des mots qui est à la phrase ce que le raisonnement est à chaque partie du discours, ce que la disposition est au discours tout entier. Chaque phrase a sa logique. Eschine , comme le rappelle Denys d'Halicarnasse (2), reconnaissait lui-même la supériorité de

(1) Traité du Sublime, ch. 32, note.

(2) Uiç>i SiivàrtiTOi àiifio9U)forjç, v. Esch., suF TAmbassade , g. 49.

Démosthène dans cette partie de Tart oratoire, et recommandait à ses juges de s'en méfier. Tantôt le style est coupé, la pensée est comme divisée en fragments qui semblent au premier abord isolés les uns des autres, qui ne sont même pas toujours reliés ensemble par ces particules si familières aux écrivains grecs, et cependant, quand on arrive à la fin du développement, on reconnaît que tout se tient, qu'il y a une idée unique, et l'esprit des auditeurs retrouve la liaison dans celui de l'orateur. Tantôt Démosthène, à l'imitation d'Isocrate, emploie la période (i) ; mais chez lui ce n'est pas pour ainsi dire une forme de style ; on croirait que ce fût une manière de penser. Démétrius remarque judicieusement que la composition de la phrase est souvent nécessaire, et que si, en nous exprimant, nous relions nos idées entre elles, c'est pour obéir à la nécessité (2). Démosthène profite de l'étendue de la phrase pour y faire entrer en même temps tous les faits qu'il veut énumérer, ou c'est un raisonnement qu'il présente, et les diverses parties delà déduction, ainsi rapprochées les unes des autres, paraissent se tenir par un lien d'autant plus étroit. L'adversaire de Pantaenète explique pourquoi il a consenti à se porter vendeur; son explication semble tout-à-fait complète, car il fait connaître en même temps tous les motifs de sa conduite (3). Démos-

(i) U a des périodes qui comprennent jusque» à quatre respirations. (Denys d'Halle, loc. cit., g. 48.)

(2) nsplEp/Avivs^;, 248.

(3) C. Pantaenète, p. 970.

thène fait de la période l'usage le plus varié et le plus fréquent ; il ne la réserve point pour les occasions solennelles où la pensée doit s'avancer avec une lente majesté, comme un prince sur son char de victoire; on la retrouve aussi bien dans ses plaidoyers privés que dans ses discours publics ; il l'applique au raisonnement comme au sentiment, comme à la narration.

Les membres de phrase ne méritent pas une moindre attention que les phrases elles-mêmes; l'abondance des incises est, selon Denys d'Halicarnasse (2), le signe distinctif du style de Démosthène. Chaque incise contient une idée, un argument. L'orateur fixe l'attention sur une circonstance, sur une qualité, par une interruption, par une apposition d'une énergique brièveté. J'ai déjà parlé de l'habitude qu'il avait de placer à la fin de la phrase le mot décisif (3). Le discours n'en a pas moins et une parfaite aisance et une continuelle variété. L'orateur n*est pas gêné par son art et par sa prudence mêmes.

Je cite quelques exemples que je tire du discours sur r Ambassade: « Quand vous faisiez ce qu'il fallait, vous <c receviez des sacrifices et des louanges, et chez vousm mêmes et chez les autres ; quand vous vous êtes laissé « tromper par ceux-ci, vous avez fait revenir de la cam- € pagne vos enfants et vos femmes, vous avez décidé de a célébrer la fête d'Hercule dans la ville, ùe^y^mçoù^mi <t (p. 638). » — a Cependant Philocrate n'a pas osé « faire cela, à f^u^^ (p. 375). d — « Philippe ne m'ef-

<( fraie pas si tout va bien de votre côté; mais si vous

a laissez dans la sécurité ceux qui veulent recevoir un

c salaire de lui, si quelques-uns de ceux auxquels vous

« vous fiez s'associent à eux, et viennent parler main-

« tenant, après avoir nié dans le passé qu'ils fissent rien

« pour Philippe, raCra foStï /te (p. 434). »

On distingue ordinairement trois genres de style : le style sublime, le style tempéré, le style simple. Cette distinction, quoique consacrée par le temps, n'est pas à l'abri de tout reproche. D'abord elle est vague. Le genre tempéré n'est pas un genre, mais la collection de tous les genres qui ne peuvent rentrer ni dans le sublime ni dans le simple. On n'a pas voulu leur reconnaître une existence distincte et leur donner des noms, y parce qu'on a craint de surcharger la mémoire; mais on est arrivé à ne pouvoir ni satisfaire ni servir l'intelligence par une classification exacte et claire. Il semble, en outre, que les grammairiens n'aient pas nettement séparé le fond de la forme, et que, pour constater des différences dans le style, ils ne se soient pas attachés assez strictement à le considérer en lui-même, abstraction faite de l'idée qu'il sert à exprimer. Une grande pensée, rendue en termes simples, peut faire une phrase sublime. Où est la sublimité? dans la pensée. C'est un des cas où, selon les grammairiens, le style appartient au genre sublime; ils ont raison, si par le mot style on entend la réunion du fond et de la forme, non si on le réserve à la forme, ce qu'on doit faire, quand on traite de grammaire ou de critique. Il n'y a en réalité que deux espèces de style, le style simple, et le style orné; le style simple, c'està-dire celui qui ne se distingue pas de Tidée, qui semble

ne pas avoir une beauté qui lui soit particulière, et qui ne distrait pas Tesprit du sujet même; le style orné, c'est-à-dire celui qui paraît avoir une existence et des mérites distincts, indépendants, qui divise l'attention, quand il ne lui arrive point de Taccaparer. Le premier ne peut exciter qu'une admiration réfléchie; l'esprit éprouve à la longue une satisfaction sans mélange, en voyant chaque idée recevoir l'expression qui lui convient le mieux, celle qui lui est comme essentielle : l'exactitude des termes, qui n'est autre chose que le parfait accord du fond et de la forme, a un charme dont tout esprit droit finit par subir l'empire. Le second, au contraire, brille tout de suite aux yeux, et le sens de la phrase n'est pas encore complet pour la raison que déjà la beauté de l'expression a séduit l'imagination ou caressé les sens. Il est impossible au reste d'établir entre ces deux genres de style une ligne de démarcation bien nette : il n'y a pas d'auteur si simple qui n'ait quelques ornements, dût-il les cueillir « en un « champ voisin, » comme la bergère de Boileau : il n'est pas d'écrivain si paré qui ne se contente en certains moments de la simplicité de la nature. Il faut se borner à rechercher quel est le caractère dominant dans le style d'un auteur. Je ne prétends pas non plus décider auquel des deux genres doit appartenir la supériorité : tout dépend et du sujet et du génie de l'écrivain et des dispositions de ceux à qui il s'adresse. Cuique suum; c'est une maxime de justice qui est en même temps une règle de goût.

Il est à peine besoin de dire à quel genre appartient le style de Démosthène. Tout le monde sait que la simplicité en fait le principal caractère et peut-être le plus

grand mérite (1). Cette qualité dut être en partie la cause des succès qu'il obtint auprès de ses concitoyens et de l'influencé qu'il exerça sur eux. Denys d'Halicamasse, comparant le style de Thucydide qui pour lui est « la € règle du style rempli d'ornements ajoutés, » et celui de Lysias qui est parfaitement simple, remarque judicieusement que si « la nouveauté et l'audace sont parti- € culières à la manière d'écrire de l'historien, c'est le « propre de celle de l'orateur d'éviter les dangers, » et comme il dit dans la phrase précédente, « de trom- « per et de dérober les choses (2). »

La simplicité consiste à dire les choses non comme tout le monde les aurait dites, mais de manière à faire croire à chacun qu'il aurait pu les dire de même. Il faut se garder de la confondre avec la trivialité qui est toujours insupportable, et qui n'eût pas été soufferte un instant chez les Athéniens. Le style même simple a sa noblesse et son élégance. S'il faut en croire certains commentateurs, Démosthène poussait le scrupule jusqu'à faire allusion au fameux proverbe sur l'ombre de l'âne sans oser prononcer le nom de cet animal (3). L'élégance consistait à ne pas dire le mot; la simphcité, à n'employer pas de périphrase.

Il n'était pas de sentiment si noble, de pensée si éle-

(i) « Démosthène, le plus grand des orateurs grecs, parce « qu'il est le plus simple, » dit M. V. Le Clerc (édition de Cicéron, discours préliminaire, p. 83).

(2) De Tadmirable style de Démosthène, gg. 1 et 2.

(3) Dounœus — in Phil. de pace, p. 149, 1. pen., s'appuyaiit sur le témoignage d'Harpocration qui s'appuie lui-même sur Didyme.

vée que Démosthène ne rendît admirablement. II ne s'était pas fait une loi suprême de garder toujom's le môme ton ; il n'y aurait pas eu une disproportion moins choquante entre une grande idée et un style sans élévation, sans vigueur, qu'entre une idée ordinaire et une expression magnifique. Le propre caractère du style simple est de se conformer à la pensée , de ne pas se détacher d'elle, de s'élever quand elle s'élève, de s'enflammer quand elle s'enflamme, de se calmer quand elle se calme. Il en est du style de l'écrivain comme du ton de l'orateur; celui-ci ne cesse pas d'être naturel, parce qu'il prononce d'une voie animée un passage véhément. Seulement, comme l'un et l'autre ne font qu'obéir, soit en parlant, soit en écrivant, aux mouvements de leur pensée,^ ceux qui les lisent ou les écoutent ne s'aperçoivent pas que le ton ou le style change de caractère, parce qu'en effet il ne change pas de nature, et ils continuent à fixer sur l'idée une attention que rend facile raccord parfait du fond et de la forme.

C'est précisément cette variété qui fait placer par Denys d'Halicarnasse le style de Démosthène dans un genre mixte inventé, selon Théophraste, par Thrasy- «maque de Chalcédoine, puis adopté et presque entièrerement perfectionné par Isocrateet Platon, et qui consiste « à garder le style simple et sans apprêt de Lysias « pour instruire très-clairement son auditeur de ce « qu'on veut, à prendre la manière d'écrire ornée et « préparée de Gorgias pour le frapper par la beauté des « mots. » Démosthène, à en croire le rhéteur, a laissé bien loin derrière lui et Isocrate et Platon, surtout celui-ci, dont le style est semblable à un vent doux sortant de prairies embaumées, quand il reste simple, et

devîent, quand il cherche à s'élever, obscur, diffus, chargé de périphrases inexpérimentées, d'une vide richesse de mots ; j'en passe et des plus sévères. Démosthène, au contraire, est toujours égal à jui-même (1).

On retrouve du reste chez Démosthène toutes les figures de mots aussi bien que de pensées dont la rhétorique fait mention, l'apostrophe, la répétition, la métaphore, la comparaison, etc. L'art, on le sait, n'a rien inventé: il a observé la nature. Rien n'est plus naturel, dans certains cas, que le langage figuré. Seulement, Démosthène use avec sobriété des figures les plus hardies, et elles produisent d'autant plus d'effet qu'il les emploie rarement. Quand il recourt à la métaphore, il se contente d'un mot, sans chercher à l'orner de peur de l'affaiblir en le faisant suivre ou précéder d'une épithète. Il reste toujours simple, même quand il se sert des manières de parler qui tiennent lieu d'ornements chez les autres auteurs.

Le style de Démosthène présente une imitation serPsible de celui de Thulydîde. Il semble que l'orateur n'ait pas pris uniquement à l'historien la science de la généralisation et la force singulière de la dialectique; ce ne sont pas seulement non plus les caractères généraux de là manière d'écrire, qui sont souvent les mêmes chez l'un et chez l'autre , l'élévation du ton , la gravité du langage, la disposition savante des phrases); la ressemblance, comme l'atteste Denys d'Halicarjaasse, consiste encore dans l'emploi des mômes mots, des mêmes tour-

(i> Do l'iUlmirabie style de DémoôUièac, 2^^ 3, 4 et 5. — Cf. ,

nures, è>iyov ùtxv pour n^sàv, fr^^inm «V pour fwf»éyT9êv, de con^ tractions où le verbe et le sujet sont séparés l'un de l'autre. Seulement Démosthène écrit pour parler et pour parler à un auditoire où il y a des ignorants en trèsgrand nombre, et il se rend toujours accessible à tous par l'admirable clarté de son langage (1).

On a reproché au style de Démosthène de manquer de souplesse ; on s'est plaint d'y chercher en vain cet esprit que l'on rencontre souvent dans les discours de Cicéron (2), et les plus vifs admirateurs de Démosthène, Denys d'Halicarnasse , Longin, ont en son nom passé condamnation sur ce point. Peut-être se sont-ils un peu trop empressés de donner raison à des critiques qui ne semblent pas entièrement justes, surtout quand on étudie les discours privés, ceux où l'orateur trouvait la plus naturelle occasion de montrer s'il pouvait descendre jusqu'à être spirituel. Il a des plaisanteries d'un goût douteux; par exemple, quand l'adversaire de Calliclès, réclamant le droit de faire sortir l'eau de sa propriété, s'écrie : « Sans doute Calliclès ne me forcera pas « à la boire (3), » ou quand l'accusateur de Timocrate lui conseille de porter aux enfers sa loi sur la mise en li« berté sous caution (4). Mais il est souvent mieux inspiré» J'essaierai d'en donner la preuve, quoiqu'il soit bien

(1) De radmira^le style de Démosthène, gg. 9, 40, et 15. - Cf. Longin, du SubUme, cli. 18.

(2) Quintilien, Inst. Orat. , liv. vi, c. 3.

(3J Contre Calliclès, p. 1276.

(i) Contre Timocrate, ï, p. 732. « Les plaisanteries de Démos- « tliène n'ont jamais fait rire que Ctésiphon, « dit une des leltrt» attribuées à Eschine.

difficile de faire passer l'esprit d'une langue dans une autre : Tesprit est comme un liquide fait pour rester dans un vase où il a de gracieux contours et une couleur éclatante ; si on le transfère dans un vase d'un âge et d'une autre forme, il perd aussitôt tout ce qui charmait les yeux.

ApoUodore veut faire comprendre aux juges que sou frère Pasiclès, qui s'unit à Phormion contre lui, n'est pas le fils de son père Pasion : a Je crains, dit-il (i), « que Pasiclès ne soit le commencement des torts de € Phormion envers nous. » — « Avant de devoir au a trésor public, > dit l'adversaire de Nicostrate (2), w Aréthusios convenait qu'il était le plus riche de tous tt ses frères ; comme les lois ordonnent que ses biens « vous appartiennent, maintenant Aréthusios parait « être pauvre , et ses biens sont réclamés soit par sa « mère, soit par ses frères. > L'orateur n'a garde de s'appesantir sur sa pensée. L'esprit n'est même pas tout- à -fait exclu des plaidoyers politiques : t II vienne dra ensuite s'indigner, » dit Démosthène en parlant d'Eschine dans le discours sur l'Ambassade (3), « d'être c le seul parmi les orateurs du peuple qui rende des « comptes. Je m'abstiens de dire qu'ils devraient tous « rendre compte de leurs paroles, s'ils s'exprimaient « pour de l'argent. i> Il compare la gloire passée d'Athènes avec sa condition présente : « Alors la ville avait « en abondance et des terres et des richesses, mainte-

(1) Contre SIéphanos I, p. H26.

(2) Contre Nicostrate, p. 125o»

« nant elle en aura ; car c'est ainsi qu'il faut parler, € sans tenir un langage injurieux (4). »

Les développements spirituels ne font pas défaut, non plus que les traits piquants. On peut voir l'exorde du plaidoyer contre Dionysiodore, où Démosthène démontre la supériorité de ceux qui empruntent sur ceux qui prêtent. L'exorde du discours contre Lacritos est encore plus mordant : « Ce n'est pas une chose nouvelle que € font les Phaséliotes, 6 juges, mais c'est une chose « dont ils ont l'habitude. Car ils excellent à emprunter « de l'argent sur le marché; mais quand ils l'ont reçu « et qu'ils ont souscrit le contrat maritime, aussitôt ils « oublient et les contrats et les lois , et qu'il faut rendre « ce qu'ils ont reçu; et ils croient, s'ils rendent, avoir € comme perdu une partie de leur propre fortune; « mais au lieu de rendre, ils trouvent des sophismes, a des exceptions et des prétextes, et ce sont les plus « pervers et les plus injustes des hommes. La preuve, « c'est que parmi tant de Grecs et de barbares qui se « rendent à votre marché , les Phaséliotes ont toujours à € eux seuls plus de procès que tous les autres ensemble. « Voilà quels sont ceux-ci. »

Ce qui manque à Démosthène, ce n'est pas l'esprit, c'est peut-être la grâce , de même qu'à son pathétique manque ordinairement la tendresse, cette grâce de la sensibilité. Dans le discours contre Aristogiton, que l'on a mis sous son nom, mais que Denys attribue à Hypéride, on trouve une charmante comparaison entre la République et une maison où seraient réunis des vieil-

(i) Conlro Lepline, p. ^0-2.

lards et des jeunes gens : « Pour vous, ô Athéniens, « usant les uns envers les autres de la douceur de votre € nature, ainsi que je l'ai dit, vous habitez la ville en « public, comme les familles habitent les maisons par- « tfculiêres; comment font-elles donc? là où se trouvent « un père et des fils devenus hommes, peut-être même « des enfants de ceux-ci, il est nécessaire qu'il y ait « beaucoup de volontés différentes, car ni les discours « ni les actions de la jeunesse ne sont ceux de la vieil- € lesse. Mais cependant tout ce que font les jeunes « gens, s'ils ont de la sagesse, ils le font de manière à t essayer avant tout de se cacher; s'ils n'y parviennent « pas, il est évident qu'ils en ont la volonté ; les vieillards, € de leur côté, s'ils voient quelque excès dans la dé- « pense , dans la boissori, dans les jeux, le voient sans « paraître s'en apercevoir. Ainsi se fait et se fait bien € tout ce que demandent les natures. C'est de la même « manière que vous habitez la ville, ô Athéniens, en « parents et en amis, les uns voyant la vie des mal- « heureux de manière à voir sans voir, à entendre sans € entendre, selon le proverbe, les autres faisant ce qu'ils € font de manière à paraître se cacher et craindre d'être € vus. Voilà comment dure et subsiste cette harmonie « commune, qui est la cause de tous les biens pour la « ville (1). )> S'il était incontestablement prouvé que le discours contre Aristogiton fût d'Hypéride, je ne craindrais pas de dire que Démosthène n'aurait pu écrire ce passage. Si c'est Démosthène qui a composé le discours, ce morceau est unique dans ses œuvres.

(1) Contre Arislogilon I, p. '9»

Eschine est mordant et gracieux à la fois. On n'a qu'à voir le portrait de Misgolas dans le discours contre Timarque (1), le récit des mauvais traitements que Timarque fit souffrir à Pittalacus et le meurtre des coqs de celui-ci (2), de fines épigrammes contre Démosthène, que sa nourrice appelait Batalus (3), qui se vantait d'avoir <( des sources intarissables de discours :» et qui promettait « de coudre la bouche de Philippe avec un jonc « sec, » qu'il ne se serait même pas donné la peine de mouiller (4), qui composait son visage et se grattait la tête quand il entendait applaudir son rival (5), qui se faisait suivre de deux hommes portant des bourses, où était un talent, et disait qu'il allait racheter des prisonniers (6), qui «béotisait» et avouait franchement» être « mou et craindre de loin le danger (7), » qui en était « aux petits soins avec les députés de Philippe (8) , qui causait la nuit avec Minerve et Junon (9). Démosthène n'est ordinairement que mordant.

De ce que Démosthène n'aurait pas eu certaines qualités ou les aurait possédées à un moindre degré que d'autres esprits, faudrait-il conclure qu'il fut un orateur incomplet? Non , sans doute. La nature a créé un cer-

(2) Ib., g. 12.

(3)Ib.,g. 20.

(4) Sur TAmbassade, g. 10.

(S)lb.,g. 20.

(6)ïb.,g. 31.

(7) Ib.,g. 33.

(8; C. Ctésiphon, g. 28.

(9) Ib., g. 78.

tain nombre de types auxquels elle a donné des caractères différents. Chacun de ces types n'a pas besoin d'emprunter les qualités des autres pour être parfait en son genre. Rollin a dit : ^ Le conseil le plus sage que Ton « puisse donner aux jeunes gens qui se destinent au « barreau est de prendre pour modèle du style qu'ils y € doivent suivre le fond solide de Démosthène, orné et « embelli par les grâces de Cicéron (1). > Je ne retrouve pas dans ce conseil, qui lui paraît si sage, son judicieux esprit. Ce qui fait paraître le fond de Démosthène si solide, c'est précisément qu'il ne lui est pas venu à l'esprit de l'orner et de l'embellir par les grâces qu'on devait admirer plus tard dans Cicéron. L'un est le type le plus accompli de l'éloquence serrée, simple et vigoureuse; l'autre le plus parfait modèle de l'éloquence abondante et magnifique. Mais conseiller aux jeunes gens de chercher à réunir des qualités contraires , c'est leur faire tenter l'impossible.

(i) Traité des Etudes, liv. iv, cli. i, art. 1, g. A.

Page 1