DE LA DISPOSITION
La disposition est la logique dans l'ensemble comme le raisonnement est la logique dans le détail. Chaque raisonnement doit produire la démonstration d'une idée particulière, et les idées particulières doivent être disposées de manière à produire la démonstration de la cause tout entière.
Les logiciens ont réduit le raisonnement à certaines formes rigoureuses, le syllogisme, le dilemme, etc. Les rhéteurs ont de même donné aux orateurs comme un cadre tout prêt pour tous leurs discours. Les parties qui, selon eux, sont nécessaires sont Fexorde, la proposition, la division, la narration, la confirmation, la réfutation, la péroraison , dans l'ordre où je viens de les énumérer.
Comme toutes les causes ne se ressemblent pas, il a bien fallu reconnaître que le orateurs pouvaient et devaient adopter Tordre qui convenait le mieux à chacune des affaires qu'ils plaidaient- Cet ordre doit être simple,
facile à suivre. L'habitude de Cicéron et des avocats français est de Fannoncer d'avance et de s'y conformer fidèlement pendant toute leur plaidoirie*
La plupart du temps, les orateurs acceptent la disposition telle que la leur trace la rhétorique. Les règles générales de Tart de parler ne sont fondées que sur des observations fréquemment renouvelées. On a reconnu qu'une certaine division était celle qui convenait le mieux à presque toutes les causes. Il est tout naturel que dans presque toutes les causes les orateurs l'emploient en y faisant de légers changements, si l'intérêt de leur plaidoirie l'exige.
Je distinguerai même entre toutes ces parties : quelques-unes me semblent essentielles, indispensables; on ne peut ni les supprimer ni les déplacer; ainsi il faut toujours commencer par un exorde, finir par une péroraison. Je prends ici le mot de péroraison dans un sens large. Les Grecs, n'admettant pas l'appel aux passions à la fin du discours, le remplacèrent souvent par un résumé. Il fallait une fin. On ne pouvait s'arrêter court. Il est d'autres parties qui peuvent être supprimées et qui ne peuvent être déplacées : ce sont la proposition et la division. Il est évident que si l'on expose rapidement la question , si l'on divise sa plaidoirie, ce doit être en commençant. Mais on peut ne faire ni l'un ni l'autre. La proposition est souvent contenue dans l'exorde. La division est inutile , quand la plaidoirie doit être courte et claire, quand il y a une seule question à discuter et que les arguments ne sont pas nombreux.
Enfin les autres parties peuvent être déplacées et ne peuvent être supprimées : ce sont la narration, la con-
fîrmation, la réfutation. Il faut toujours rapporter ce qui s'est passé, exposer ses preuves, combattre celles de Tadversaîre. Seulement il est quelquefois nécessaire que Ton réfute avant de raconter ou avant de prouver, que les différentes parties d'un récit soient suivies chacune d'une confirmation ; l'ordre en un mot peut être interverti, non-seulement sans inconvénient pour le plaideur, mais encore dans son intérêt.
Je remarque deux choses dans les plaidoyers de Démosthène :
La première, c'est qu'il n'a jamais suivi l'ordre imposé par la rhétorique. Je ne sais si c'est encore un effet de l'influence de son maître Platon, qui avait attaqué et tourné en ridicule les divisions des rhéteurs (1).
La seconde, c'est qu'il est souvent difficile de se rendre compte de sa disposition.
Démosthène se passe volontiers de proposition. Le discours sur la Couronne j le plus long, le plus important qu'il ait composé, n'en contient pas; il demande aux juges la faculté de disposer son plaidoyer comme il l'entend, mais il ne leur fait pas savoir comment il compte en user. Il se contente quelquefois d'une demi-proposition; il prévient les juges qu'il va leur exposer les faits, parce qu'ensuite ils comprendront mieux ses raisonnements. D'autres fois il annonce bien dans une proposition ce qu'il veut démontrer ; il semble même diviser son sujet; mais il est très-rare qu'il garde l'ordre tracé par lui-même, et, si l'on peut citer des
(1) Phèdre, 5. i.
discours où il est resté fidèle à sa proposition (1), ils sont en très-petit nombre. Le plus souvent il se hâte d'abandonner son plan et ne cherche même pas à faire connaître à ses auditeurs celui qu'il adopte ou à leur faire croire qu'il conserve celui qu'il leur a d'avance indiqué* Le discours sur r Ambassade office un singulier exemple de cette espèce de confusion, s'il est permis de l'appeler ainsi. Démosthène promet de démontrer qu'Eschine a manqué à tous les devoirs des ambassadeurs ; ces devoirs sont au nombre de cinq : transmettre des renseignements sûrs, donner de bons conseils, obéir aux ordres du peuple, saisir les occasions favorables, être intègre (2). On croit que l'orateur va successivement prouver les infractions commises par Eschine à ces cinq espèces d'obligations. Mais il se contente de suivre l'ordre historique. Pour les devoirs dont il s'agit, quand il en reparle plus loin, il n'en mentionne plus que trois : la sûreté des renseignements, la sagesse des conseils, l'exacte obéissance (3). Plus loin encore, dans un nouveau résumé, si, comme dans le premier, il reproche à Eschine d'avoir désobéi au peuple et de lui avoir fourni de faux renseignements, il ne se plaint pas de ses conseils, mais l'accuse de s'être vendu à Philippe (4). En étudiant avec attention ce discours, on reconnaît que les cinq chefs d'accusation y sont traités, mais ils ne le sont pas séparément,
(1) C. Stéphanos I, c. Nicostrate.
(2) Sur TAmbassade, p. 342.
(3) Ibid., p. 397.
(4}lb.,p. 430.
distinctement même. Aussi la proposition ne cadre^ t-elle pas avec la double conclusion que je viens de rapporter. Quand Démosthène met une proposition dans ses plaidoyers, il y annonce ce qu'il démontrera, mais non pas la manière dont il fera sa démonstration ou Tordre qu'il prendra ; c'est à ses auditeurs qu'il semble laisser le soin de retrouver le lien qui unit la proposition et le discours.
Du reste, on peut avoir un ordre simple et clair, même sans en instruire d'avance ses auditeurs. Tel n'est pas, il faut bien l'avouer, le principal mérite de Démosthène. On est étonné, embarrassé du défaut d'ordre, au moins apparent, qu'on trouve dans ses plaidoyers, quand on est habitué à voir dans Cicéron une division nettement tracée , exactement suivie, donnant naissance elle-même à des subdivisions, dont aucune n'empiète sur les autres. Tantôt, après avoir exposé les faits et discuté la question de droit, Démosthène recommence en quelque sorte tout son discours, et fait un nouveau récit, suivi d'une nouvelle discussion (1). Tantôt il paraît ne penser qu'à énumérer des arguments, sans les rattacher ensemble (2). Quand il a plusieurs choses à prouver, les différentes parties paraissent enchevêtrées les unes dans les autres; une objection qui ferait tomber tout le discours, si elle était juste, est réfutée dans une discussion de détail (3).
Il me semble qu'on s'explique sans peine pourquoi
(1)C. Eubulide,p. 13-20.
(2) C. Onétor I, pour Phormion, c. Spudias.
(3) C. Midias, c. Aristocrate, c. Timocrale.
Dénoosthène ne tenait pas davantage à l'apparence de Tordre. Il craignait de montrer aux Athéniens qu'il récitait ou qu'il faisait réciter par son client un discours longuement médité et savamment composé. Cet art oratoire, dont ses juges redoutaient la puissance et les innombrables artifices, se serait trahi dans un plaidoyer où un ordre sévère eût été constamment maintenu. Tout le monde aurait reconnu bien vite dans l'œuvre d'un homme exercé à l'éloquence le fruit d'une laborieuse préparation.
^ Il faut avouer cependant que c'était pousser un peu loin la prudence que de cacher son ordre pour faire croire à l'absence d'art, et Démosthène semble être le seul des orateurs attiques qui ait eu recours à ce dangereux stratagème. Eschine prend un ordre clair, simple, qu'on saisit facilement. Ainsi il annonce qu'il examinera d'abord les lois faites pour l'enfance, qu'il passera ensuite aux mœurs de Timarque (1). Il prévient ses auditeurs quand il passe à la seconde partie de son sujet (2). Cette partie se subdivise nettement : il commence par les mœurs de Timarque, l'accuse ensuite d'avoir dissipé son patrimoine, enfin d'avoir mal géré les fonctions qui lui avaient été confiées. Il termine son discours en réfutant les arguments dont se servira Démosthène et en exhortant les citoyens à la vertu dans une noble péroraison. Au reste cet ordre, si simple qu'il soit, ne manque pas d'habileté, comme le remarque le savant auteur d'une étude sur Eschine : les lois groupées au
(i) C. Timarque, g. 3.
(2) Ib. , l 7.
commencement du discours rendent le crime plus grave et l'accusation plus forte; quand on accusait un personnage aussi important que Timarque, il fallait avoir soin ce de préparer la voie à son discours dans l'esprit de « ses auditeurs (1). » L'ordre général du discours contre Gtésiphon n'est pas plus malaisé à suivre, malgré une apparente confusion qui semble dans un certain passage résulter d'une transposition (2). Eschine parle d'abord des lois sur les comptables, puis il démontre que Démosthène était comptable et pour le théâtre et pour les murailles; il établit ensuite que la couronne ne peut être proclamée sur le théâtre , et enfin que le décret de Gtésiphon est faux, Démosthène n'ayant pas bien mérité de la patrie. Dans cette dernière partie, tout historique , il annonce qu'il suivra et suit purement et simplement l'ordre chronologique.
Mais Démosthène n'a pu négliger en réalité la disposition. Il en connaissait trop bien l'importance; il n'ignorait pas que les choses bien souvent doivent tout ce qu'elles valent à la place qu'elles occupent. D'ailleurs, la confusion n'aurait pas plu à un esprit si net et si précis. Ce qui trompe, c'est que son système est de n'en pas avoir d'avance et qu'il subordonne entièrement sa division à l'intérêt présent et actuel de chaque affaire. Il est impossible de rassembler dans ses discours de quoi composer une méthode. Il y a longtemps qu'Ulpien en a fait l'observation : « Une suit pas la méthode, i^
(1) Matthœi libeUus de iEscliine oratorepars n, sect. i. {^) V. g 13 et les notes de Taylor et de Stock sur ce paragraphe.
dit-il 9 « mais va selon ce qui est avantageux. » On comprend que dès-lors il paraisse quelquefois marcher au hasard, cherchant à dérober aux regards soupçonneux plutôt qu'à montrer aux yeux peu clairvoyants le chemin qu'il suit, et ses plaidoyers ne s'éclairant pas les uns les autres. Ce qu'il faut reconnaître, ce n'est pas un ordre en quelque sorte extérieur et superficiel, c'est la pensée qu'a eue l'auteur, la manière dont il a compris l'intérêt de sa cause et dont il a voulu la servir.
Voilà pourquoi il y a tant de diversité dans la composition de ses plaidoyers. Tantôt la narration, conformément aux principes de la rhétorique, est distincte de la confirmation et de la réfutation, tantôt les unes et les autres sont entièrement confondues. Dans le discours sur V Ambassade, Démosthène raconte d'abord les deux ambassades d'Eschine avec les conséquences qu'elles ont produites, puis il réfute les arguments de son adversaire et expose les raisons qui doivent le faire condamner. Il suit le même ordre dans les discours contre Apaturios, contre Lacritos, contre Conon, qui se composent d'une narration et d'une argumentation. Au contraire, dans le premier discours contre Aphobe, dans les plaidoyers contre Polyclès et contre Néaera, il suit l'ordre historique et entremêle le récit des faits de réfutation et de raisonnement. Le discours qu'il écrivit contre Timothée est divisé en deux parties; la première comprend la narration et la confirmation confondues, la seconde la réfutation. Tout dépend de la nature et de l'importance des faits, de la force des preuves qu'on apporte à l'appui de sa prétention ou de son accusation , de la valeur des objections de l'adversaire et du plus ou moins de difficulté qu'on éprouve à les réfu*
1er; si les faits parlent d'eux-mêmes, pour ainsi dire, on les prouvera à mesure qu'on les avancera, et l'on n'aura pas besoin d'en faire ressortir ensuite la gravité ou de combattre les moyens que l'adversaire emploiera pour sa défense; si Ton accuse un homme considérable, un Eschine, un Conon, il faudra, dans une seconde partie, appuyer sur les fautes qu'on lui impute, sur les preuves qu'on a fournies , sur la faiblesse de sa justification. Quelquefois l'on ne réunira la narration et la confirmation qu'afin de les fortifier l'une par l'autre. La narration elle-même sera différemment composée , selon qu'on aura un plus ou moins grand nombre de témoins; en peut-on invoquer beaucoup, on présente chaque fait séparément, en le faisant suivre des dépositions et des raisonnements qui doivent le prouver; craint-on d'être pris au dépourvu, on réunit tous les faits dans un long récit, à la fin duquel on appelle victorieusement des témoins qui semblent confirmer tout ce qu'a dit l'orateur, alors même qu'ils n'en attestent qu'une faible partie.
C'est l'intérêt de la cause qui fait adopter par Démosthène telle ou telle disposition ; le même intérêt peut la lui faire abandonner ensuite. Ainsi , dans le discours sur F Ambassade^ il commence par la narration; la réfutation vient après. Il n'en réfute pas moins au milieu de la narration cet argument qu'il faut ménager Philippe en épargnant ses amis, C'est qu'il choisit pour cette réfutation le moment où il croit l'esprit des juges le plus vivement excité par ses paroles contre le roi de Macédoine. Le discours contre Timocrate commence par la démonstration de l'illégalité de la loi présentée par ce citoyen, puis l'orateur établit qu'elle est contraire aux intérêts d'Athènes. On est étonné de voir arriver à la fin
de cette seconde partie une idée qui semblait avoir naturellement sa place dans la première; il rapporte que Timocrate s'appuie sur une loi analogue à la sienne et combat l'argument qui en est tiré. Il trouve un double avantage au déplacement de cette réfutation; le premier, c'est qu'il a terminé la démonstration de l'illégalité sans laisser voir qu'il y eût moyen d'y répondre; le second, c'est qu'il réfute l'objection devant des esprits déjà prévenus contre une loi qui doit paraître funeste pour la République.
L'intérêt change avec chaque affaire; Tordre également. Il n'y a pas de règles fixes, de principes. Cependant on peut apercevoir dans la disposition de quelques discours une certaine ressemblance et y reconnaître un ordre commun qui laisse toujours une grande liberté à l'orateur pour les besoins de la cause.
Démosthène semble disposé à suivre autant que possible cet ordre qui consiste à placer les arguments les plus faibles au milieu du discours entre deux séries d'arguments puissants et qu'on appelle homérique, parceque Nestor, dans l'Iliade, garnit les deux ailes de ses meilleurs soldats et laisse au centre ceux dont il se défie. Il faut se hâter de convaincre les juges de la bonté de sa cause ; rien n'est plus dangereux que de leur faire croire qu'on n'a que de mauvaises raisons, en reculant toujours l'apparition des bpnnes. Il n'est pas moins important, au moment où l'on cède la parole à son adversaire, de les laisser sous l'ennipire de la conviction qui a dû se former dans leur esprit. Si l'attention des juges se fatigue, c'est au milieu de la plaidoirie; elle est éveillée au commencement et elle se réveille à la fin.
L'ordre homérique est celui du discours sur la Cou-
ronne, contre Leptine, contre Aristocrate. Démosthène Fa suivi dans les plaidoyers consacrés à présenter ou à combattre des exceptions, et en général toutes les fois qu'il a eu à plaider sur une question de droit. Le droit est comme dissimulé entre la narration des événements qui ont donné lieu au procès et les arguments moraux qui doivent avoir plus d'efficace sur les juges que les démonstrations juridiques.
Dans certains plaidoyers on trouve une idée dominante que l'orateur ramène sans cesse et autour de laquelle il réunit les faits qu'il doit raconter et les arguments qu'il doit invoquer. Ce qui fait l'unité du discours, c'est la présence continuelle de cette idée. Il n'y a pas d'autre ordre suivi dans les Philippiques. La pensée de Démosthène', est dans l'une, qu'il faut se presser; dans l'autre, que la force de Philippe n'est pas en lui-même, mais lui vient de la puissance de ses alliés et des fautes des Athéniens ; dans une troisième, que ceux-ci doivent enfin se décider à agir; dans une quatrième, que Philippe est nécessairement leur ennemi. Le discours sur VAm-bassade paraît destiné à démontrer les devoirs de l'ambassadeur et singulièrement à prouver combien il est nécessaire qu'il soit intègre. On pourrait résumer ainsi le discours contre Midias : L'outrage commis par Midias contre ma personne intéresse tous les Athéniens, parce que nous vivons dans une démocratie, et qu'il faut protéger les pauvres contre les riches. Dans les plaidoyers privés, l'idée est quelquefois très-simple : c'est que l'adversaire a refusé l'arbitrage , comme dans le discours contre Spudias, ou qu'il convoite le bien du plaideur, comme dans le discours contre Calliclès.
Quand l'orateur fait d'une pensée unique l'àme de son
discours, il la développe particulièrement au début et à la fin. Il suit encore Tordre homérique, en plaçant son argumentation sous la protection puissante d'une idée décisive qui se présente la première et la dernière à l'intelligence des auditeurs.
Au reste, Démosthène a l'habitude défaire constamment revenir soit un argument, soit une idée, même accessoires, quand il y attache une certaine importance : habitude qui contribue encore à mettre une apparente confusion dans la composition de ses plaidoyers. C'est ainsi que dans le discours sur la Couronne il demande sans cesse à Eschine pourquoi son accusation n'a pas été formée plus tôt; que, dans le discours sur l'Ambassade, il lui reproche à chaque instant son ancien métier d'acteur ; que Mantithée rappelle à presque toutes les pages que la reconnaissance de Bœotus a été surprise à son père par une fraude impie. Ce sont quelquefois des idées qui auraient grand besoin d'être prouvées que l'orateur reproduit avec cette persévérance; on dirait qu'il espère passer pour les avoir démontrées, à force de les avoir répétées.
Il faut nous arrêter un instant pour examiner et je puis dire pour admirer la composition du discours sur la Couronne. Au premier abord, il n'est pas facile d'y retrouver l'ordre qu'a suivi Démosthène; on y cherche aussi inutilement les divisions que les traités de rhétorique nous habituent à considérer comme nécessaires, et la longueur du discours nous empêche de saisir l'économie de l'orateur.
Le sujet était double. L'occasion intentée contre Ctésiphon était fondée sur ce que son décret, ordonnant de couronner un comptable et de proclamer la couronne
sur le théâtre, était illégal et sur ce qu'il contenait une assertion fausse touchant les services rendus par Démosthène à la patrie. La légalité du décret, voilà un sujet ; la politique de Démosthëne, voilà Tautre. Mais dans la pensée de Démosthène, comme dans celle d'Eschine, comme dans celle des Athéniens appelés à juger le procès et des milliers de spectateurs qu'avait attirés de tous les points de la Grèce le désir d'entendre le débat, la politique et la vie de Démosthène se confondaient avec l'histoire d'Athènes et de la Grèce tout entière pendant vingt ans, avec la lutte qu'elles avaient soutenue contre Philippe, avec les suprêmes efforts faits par les fils des vainqueurs de Salamine pour conserver à la Grèce cette liberté que de nouveaux barbares cherchaient à lui ravir. Démosthène pouvait, comme Eschine, traiter séparément les deux sujets; il aurait prouvé d'abord que la forme de la proclamation était légale , qu'il remplissait les conditions nécessaires pour être couronné, puis qu'il avait bien mérité de la patrie. Ce n'est pas ce qu'il a fait. Il a joint et confondu ses deux sujets dans une composition parfaitement une, et sentant très-bien lequel était le plus important pour ses juges comme pour ses auditeurs, pour ses contemporains comme pour la postérité, c'est au sujet politique qu'il s'est attaché avant tout. Aussi, dans ce débat judiciaire, a-t-il voulu suivre l'ordre historique; son plaidoyer est, à proprement parler, l'éloquente narration de la lutte d'Athènes contre Philippe. Il a eu raison; le récit interverti , tout l'intérêt disparaît. Démosthène a eu en cela l'avantage sur Bossuet qui, dans l'oraison funèbre de M, le Prince, a plié Tordre historique à une division peut-être peu naturelle en qualités du cœur et
qualités de l'esprit, rattachant soit aux unes, soit aux autres les différentes victoires de son héros, plaçant la bataille du faubourg Saint-Antoine avant celle de Lens, et toutes les deux après le traité des Pyrénées et après la bataille de Senef.
Ce long récit se compose de quatre parties. Dans la première, Démosthène expose la situation de la Grèce au moment où il commençait à prendre part aux affaires; la seconde est consacrée à la défense de son administration jusqu'à la rupture de la paix; la troisième comprend la guerre des Phocéens, la prise d'Elatée, et l'ambassade de Démosthène à Thèbes; dans la quatrième, enfin, l'orateur fait l'éloge de ceux qui sont morts à Chéronée et accuse la fortune qui a trahi leur courage.
A côté de cet ordre historique et comme parallèlement, on retrouve l'ordre logique. Démosthène, après les préliminaires historiques, justifie son administration et démontre qu'il a mérité la couronne; il traite ensuite les questions de droit; il termine le discours en établissant un long parallèle entre Eschine et lui-même. Il n'est pas difficile de voir comment les deux ordres sont unis l'un à l'autre. Après la seconde partie de son récit, Démosthène pense avoir sufiîsamment établi qu'il a rendu à la ville d'importants services : reste à examiner s'il pouvait être couronné légalement et où la proclamation devait être faite. La discussion de droit arrive naturellement. Puis l'orateur profite du parallèle qu'il entreprend, pour reprendre l'histoire qu'il avait commencée.
On peut observer que cet ordre admirable est encore conforme aux prudents exemples que Nestor avait laissés aux généraux d'armée, et que les rhéteurs avaient re-
cueillis. Ce qui est faible dans le discours sur la Couronney ce sont les arguments juridiques. En droit, Eschine paraît avoir eu raison. Aussi est-ce au milieu de son émouvant récit que Démosthène place une courte discussion qu'il semble considérer comme peu importante.
Enfin, dans tout ce discours une idée domine, bien faite pour gagner tous les suffrages à l'avocat de Ctésiphon : c'est qu'Athènes a rempli son devoir, en essayant de sauver la liberté des Grecs, dût-elle se perdre ellemême dans cette noble entreprise. Tous les événements que raconte l'orateur, tous les détails dans lesquels il entre, tous les arguments qu'il développe concourent à la démonstration de cette grande et belle idée. Bien plus, il parvient à confondre tellement sa politique avec celle d'Athènes et sa propre personne avec la République qu'en se défendant contre les accusations d'Eschine, c'est Athènes elle-même qu'il défend; il ne paraît préoccupé que du soin de prouver qu'elle a fait son devoir.
Telle est, si nous ne nous trompons, la merveilleuse économie du plus beau discours que nous ait laissé l'éloquence grecque. On reconnaît la puissance du génie dans une telle disposition aussi bien que dans l'apostrophe aux morts de Marathon.