CHAPITRE H
DES CAUSES POUR LESQUELLES ONT ÉTÉ COMPOSÉS LES PLAIDOYERS DE DÉMOSTHÉNE.
Les Grecs, comme les Romains, distinguaient les procès en procès publics et procès privés, les premiers intéressant la République elle-même, à cause de la nature du fait qui y donnait lieu et de la réparation réclamée, les seconds, regardant exclusivement les particuliers qui cherchaient à faire valoir ou à défendre leurs droits. La compétence, la procédure, la condamnation variaient selon la qualification donnée à la cause. Mais, quelle que fût cette qualification, il fallait, sans distinction, que l'affaire fût engagée sur la poursuite d'un particulier ; l'Etat n'avait pas de représentant officiel chargé de demander justice en son nom. Ce n'était pas qu'il ignorât "quel était son intérêt dans un grand nombre de causes, ou qu'il en méconnût l'importance; il avait fait de ces causes une classe à part, et il avait établi des peines sévères pour se protéger luimême. Mais il avait laissé à ses membres le soin d'em-
brasser sa défense et de poursuivre ses injures ; tous les citoyens pouvaient et devaient, dans les occasions, exercer les fonctions de ministère public. Il y avait, dans les petites sociétés de l'antiquité, un tel amour de la patrie, on attachait tant d'importance aux droits comme aux devoirs publics , on était si empressé à profiter des uns, si exact à remplir les autres, que ce système, tout défectueux qu'il fût, ne laissa pas que d'assurer une protection efficace aux intérêts politiques et sociaux. Il produisit de la confusion dans l'administration de la justice; il favorisa des poursuites et amena des condamnations injustes, mais il habitua les citoyens à veiller sur la République avec une infatigable attention.
Démosthène a composé des plaidoyers pour des causes publiques et pour des causes privées. En tête des premiers, il faut placer ses grands plaidoyers politiques, sur l'Ambassade et sur la Couronne. Dans le discours sur r Ambassade , il accuse Eschine de s'être vendu à Philippe, auprès duquel cet orateur avait été envoyé avec neuf autres députés. Il lui reproche de s'être entendu avec Philocrate pour conseiller aux Athéniens d'acquiescer à une paix honteuse, d'avoir perdu un temps précieux en Macédoine, quand il pouvait rejoindre Philippe dans la Thrace, et le lier par un serment avant que la conquête de ce pays ne fût terminée; enfin, d'avoir empêché Athènes de secourir les Phocéens , en promettant faussement que Philippe ne les détruirait pas. Le discours sur la Couronne est un plaidoyer pour Ctésiphon. Ctésiphon ayant proposé de décerner une couronne à Démosthène pour les services qu'il avait rendus à la République, et de la proclamer lors de la fête des Dionysiaques , dans le théâtre de Bac-
chus, Eschine Taccusa d'avoir fait une proposition illégale, parce que Démosthène, étant comptable, ne pouvait être couronné , et que les lois ne permettaient pas de proclamer une couronne dans le théâtre, et mensongère, parce que Démosthène n'avait rendu aucun service et que ses conseils avaient toujours été funestes à la République. Démosthène était attaqué, sinon accusé; il prit la parole pour Ctésiphon, ne traita qu'accessoirement la question de légalité, et consacra la plus grande partie de son discours à défendre sa politique.
A quinze années de distance, le sujet des deux discours est le même : c'est le récit et la justification de la lutte engagée par Athènes et dirigée par Démosthène contre Philippe. La commune épigraphe, le résumé de l'un et de l'autre serait cette belle phrase d'Hypéride sur Léosthène : a: Voyant que la Grèce tout entière était tf abaissée, et que son antique gloire était flétrie par « ceux qui recevaient des présents de Philippe et d'A- € lexandre pour la ruine de leurs patries, que notre « ville avait besoin d'un homme et que toute la Grèce < avait besoin d'une ville qui pût se mettre à sa tête, il c se donna à sa patrie et donna la ville à la Grèce pour € la liberté (4). » Seulement, à l'époque où le discours sur l'Ambassade fut prononcé, le dénouement était encore caché aux regards des Athéniens; ils fondaient des espérances sur leurs négociations ou sur leurs guerres et gardaient leurs illusions sur la probité ou la capacité des hommes qu'ils y employaient. Quand l'accusation
(4) Oraison funèbre, g. 50. Ed. Copet.
d'Eschine contre Ctésiphon fut, après de longs délais, portée devant un tribunal, tout était fini; les anciens témoins de cette lutte mémorable pouvaient juger avec les lumières et l'impartialité de Thistorien les événements qui s'étaient accomplis et les hommes qui y avaient pris part. Démosthène fut vaincu la première fois et vainqueur la seconde. Malgré les grandes beautés du discours sur l'Ambassade, et quoiqu'on y retrouve souvent les mêmes sentiments que dans le discours sur la Couronne , celui-ci a été jugé supérieur par les contemporains comme par la postérité : c'est le même sujet, mais il est agrandi, car l'orateur embrasse la lutte tout entière, au lieu de se borner à l'un des épisodes ; ce sont les mêmes arguments et les mêmes idées , mais ils prennent plus d'autorité dans la bouche de cet homme qui ne craint pas de les reproduire après la contradiction qu^il a reçue de la fortune ; ce sont les mômes sentiments enfin, mais ils paraissent plus nobles et plus touchants; on dirait l'oraison funèbre de la Grèce antique, morte à Chéronée.
Dans tous les pays , les tribunaux sont préposés à la garde des lois en ce sens qu'ils sont chargés d'en assurer l'exécution et d'en punir la violation. Le législateur athénien leur avait conféré un pouvoir plus étendu encore. Quand une loi avait été proposée ou rendue, sans que les formes prescrites fussent observées, quand elle était contraire aux lois en vigueur, et que celui qui l'avait présentée n'avait pas eu soin de faire abroger expressément celles-ci, quand elle était contraire à l'intérêt de la République, ne fût-elle en opposition avec aucune des lois déjà existantes, celui qui en était l'auteur pouvait être déféré aux tribunaux, qui prononçaient en
même temps sur son sort et sur celui de la loi {i). Il en était de même des décrets à plus forte raison. Nous avons vu déjà une action de ce genre dans le procès intenté contre Ctésiphon pour un décret qu'Eschine voulait faire déclarer illégal. Il y a quatre autres plaidoyers de Démosthène sur des causes d'illégalité. II s'unit à Ctésippe contre Leptine, auteur d'une loi qui abrogeait l'exemption des services publics établie en faveur de certaines personnes, et ne faisait d'exception que pour les descendants d'Harmodius et d'Aristogiton. Il composa pour Euthyclès un discours contre Aristocrate; celui-ci avait proposé de déclarer quiconque tuerait un général au service d'un roi de Thrace, Charidème d'Orée, mis hors la loi sur tout le territoire appartenant aux Athéniens ou à leurs alliés et d'exclure de l'alliance la ville ou le particulier qui lui donnerait asile. Euthyclès poursuivit Aristocrate, parce que le décret était illégal, comme portant d'avance une peine , sans remettre aux tribunaux le soin de la prononcer, parce qu'il était funeste à la République et que Charidème n'était pas digne d'une telle faveur. Deux autres discours furent écrits pour Diodore, l'un contre Androtion, qui avait proposé d€ couronner le Sénat des Cinq-Cents, quoique la loi défendît au Sénat de demander une couronne s'il n'avait pas fait construire de vaisseaux et que cette condition n'eût pas été remplie; l'autre contre Timo-
(1) Les tribunaux des Etats-Unis jouissent d'un pouvoir analogue. V. M. de TocqueviUe , Démocratie en Amérique , ch. 6 : Du Pouvoir judiciaire aux Etats-Unis et de son action sur la société politique.
crate, parce qu'il avait présenté une loi pour permettre aux débiteurs de la République d'échapper à Temprisonnement en donnant caution , Diodore alléguant que la loi avait été portée irrégulièrement et qu'elle était faite en vue de quelques particuliers, notamment de ce même Androtion. On voit, d'après ce rapide exposé, quelle était l'étendue des actions dont je viens de parler et quel pouvoir avaient les tribunaux, puisqu'ils étaient appelés à examiner, non-seulement si les lois ou les décrets avaient été régulièrement présentés au peuple et acceptés par lui, s'ils étaient conformes aux lois établies, mais encore s'ils étaient opportuns ou com^enables , s'ils ne blessaient pas soit l'intérêt, soit la dignité de la République, puisque les juges avaient le droit de descendre en quelque sorte dans la conscience de l'auteur de la loi et d'y rechercher s'il avait pensé au bien de tous ou à l'utilité de quelques-uns. Une telle autorité ne pouvait convenir qu'à des tribunaux composés comme ceux d'Athènes, où le législateur de la veille siégeait comme juge. Elle eût offert les plus graves dangers, ou plutôt on ne l'eût pas soufferte, si les pouvoirs judiciaire et législatif n'avaient pas été réunis dans les mêmes mains, bien qu'ils s'exerçassent différemment.
C'est également une action publique que Démosthène dirigea contre Midias. Il était chorège et comme tel il avait un caractère sacré. Midias l'insulta, le souffleta, employa la violence et la brigue pour l'empêcher d'obtenir la couronne. Démosthène le cita devant le peuple, qui le déclara coupable, puis devant les juges chargés de porter la peine. C'est pour cette seconde partie de l'action que fut composé le discours qui nous reste. Il paraît qu'il ne fut point prononcé. Midias offrit à Démos-
thène une transaction que celui-ci accepta. Les ennemis de l'orateur lui en firent des reproches sanglants : € Ce « n'est pas une tête qu'il a, c'est un capital, » dit Eschine (1). Plutarque, intéressé comme biographe à prendre la défense de Démosthène , allègue que celui-ci, encore jeune, sans fortune et sans amis, craignit de n'obtenir pas justice contre un homme riche et puissant, et, sans spéculer sur son injure, aima mieux accepter une réparation quelconque à l'amiable que de voir Midias impuni (2).
On conteste généralement l'authenticité des discours contre Aristogiton, Lycurgue et un autre orateur avaient poursuivi ce citoyen pour lui faire défendre de parler en public jusqu'à la fin d'un procès que lui-même avait intenté en vue d'établir qu'il ne devait rien à la ville, l'accès du Phyx et des tribunaux étant interdit aux débiteurs du trésor. Quel est cet autre orateur? C'est parmi les œuvres de Démosthène que se trouvent les discours, mais le premier au moins est attribué à l'orateur Hypéride par Denys d'Halicarnasse. Démosthène a peut-être ordinairement le raisonnement plus nerveux, le style moins abondant et moins figuré , et, quoiqu'il soit difficile de prononcer sur une question de ce genre entre deux orateurs de la même époque, doués l'un et l'autre d'un rare talent, il semble aux commentateurs modernes que les grammairiens aient eu des raisons plausibles pour la trancher ainsi.
Les plaidoyers privés sont nombreux. Les premiers
(1) C. Ctésiphon , g. 74.
(2) Vie de Démosthène , g. i2.
que Démosthène ait composés sont ceux qui furent dirigés contre l'un de ses tuteurs, Aphobe, et contre Onétor, beau-frère d'Aphobe.
A peine majeur, Démosthène agit contre les tuteurs infidèles qui avaient dilapidé sa fortune, Aphobe, condamné, accusa de faux témoignage un de ceux qui avaient déposé contre lui, et Démosthène prit sa défense. Réduit à délaisser ses biens, Aphobe fit intervenir Onétor qui chassa Démosthène des domaines en possession desquels celui-ci s'était mis, sous prétexte qu'ils avaient été engagés à sa sœur, femme d' Aphobe, pour garantie de sa dot. Un nouveau procès eut lieu. Les plaideurs athéniens savaient trouver des ressources innombrables pour échapper aux conséquences des condamnations qu'ils avaient encourues. Démosthène était fort jeune quand il agit contre ses tuteurs. Les plaidoyers excitèrent l'admiration, mais au détriment de celui qui les prononçait. On refusa de l'en croire l'auteur, et l'on prétendit qu'il les avait fait écrire par Isée (1). Il est probable que ce. maître savant et habile revit l'œuvre de son élève; mais, autant qu'il est permis de le juger par le petit nombre de plaidoyers qui nous restent de lui, il serait étonnant qu'il eût trouvé les accents pathétiques qui émurent les juges du jeune Démosthène.
Les éditeurs anciens ont réuni, sous le titre commun à' Exceptions y sept discours consacrés à faire valoir ou à repousser le moyen de droit auquel on donne ce nom.
(1) Plutarque , yie d'fsée, Lîbanitis, Fie de Démosthène,
Ce moyen consiste à prétendre que les juges doivent écarter la demande qui leur est adressée , sans examiner si elle est bien fondée, soit parce qu'ils ne sont pas compétents pour en connaître, soit parce qu'elle ne peut être soumise à aucun tribunal , pour une raison ou pour une autre. Les plaidoyers dont il fait le sujet sont ceux qui furent prononcés contre Zénothémis, contre Apaturios, contre le commerçant Phormion, contre le rhéteur Lacritos , pour le banquier Phormion contre ApoUodore, fils de Pasion, contre Pantaenète, contre Nausimaque et Xénophithe. Tantôt le défenseur oppose l'incompétence du tribunal où il est cité, par exemple, parce que ce tribunal est institué uniquement pour juger les contestations sur la propriété des mines, et que la violence figure parmi les chefs d'accusation (1); tantôt il allègue qu'il n'est pas un tribunal athénien qui puisse connaître de la demande, les juges d'Athènes n'ayant pas le droit de prononcer sur les contrats commerciaux qui n'ont pas été passés dans Athènes ou qui n'y devaient pas être exécutés (?). L'ex- , ception tirée de ce qu'il y a eu transaction entre les parties est une de celles qui sont le plus fréquemment invoquées (3). En général , les plaideurs ne se contentent pas de développer ce moyen, et ils acceptent la discussion du fond. Ainsi, l'exception d'incompétence ne les empêche pas d'examiner des questions de prêt maritime
(1) Contre Pantœnète.
(2) Contre Zénothémis, contre le commerçant Phormion.
(3) Pour le banquier Phormion, contre Pantœnète, ronire Nausimaque et Xénophithe.
dans les discours contre Zénothéœîs et contre le commerçant Phormion, de se justifier de toute usurpation sur la propriété des mines et de toute violence sur le propriétaire dans le discours contre Pantœnète ; le banqvàet Phormion, se défendant contre Apollodore, après avoir allégué qu'il a transigé avec lui , démontre en fait que son adversaire n'a rien à réclamer à raison de l'hérédité laissée par Pasion.
Démosthène était l'avocat ordinaire d'ApoUodoreJe l'ai dit plus haut» Il consentit même à composer un plaidoyer pour lui dans un procès où le fils de Pasion voulait faire revenir les juges sur la décision rendue par eux en faveur de Phormion. Stéphanos avait attesté qu'ApoUodore avait refusé de communiquer le testament de son père y et c'était sur cette disposition que le jug^ ment avait été prononcé. ApoUodore l'accusa de faux témoignage, et profita de l'occasion qu'il faisait naître lui-même pour plaider de nouveau sur le premier procès. C'est à lui que Démosthène fournit des discours contre le général Timothée, poursuivi comme débiteur de la banque de Pasion, contre Callippe qui s'en disait créancier, contre Nicostrate, détenteur d'esclaves qu'ApoUodore prétendait appartenir à un homme condamné sur sa poursuite comme faux témoin et dont les biens avaient été confisqués. Enfin , dans des causes Où la politique sç trouvait mêlée > mais qui n'en restaient pas moins purement privées, parce que c'était un intérêt privé qui était en question à propos d'une mesure adoptée ou d'une entreprise exécutée par la République, Démosthène écrivit le plaidoyer contre Polyclès, qui avait refusé de prendre les fonctions onéreuses de triérarque à l'expiration du temps d* ApoUodore , ainsi quo
^sole discours sur la couronne du iriérarque, où ApoUodore sollicite une couronne promise au triérarque dont le vaisseau est le mieux équipé. Ce dernier discours rappelle tout-à-fait les Philippiques ; on y retrouve les mômes idées, le même style, le même ton; il semble que Torateur, devenu logographe, ne se soit pas rappelé qu'il allait faire entendre une autre voix que la sienne.
Les procès s'engendrent les uns les autres chez les Athéniens, soit que les plaideurs se fassent un point d'honneur de ne point céder, soit qu'ils aient la conscience de leur droit et le veuillent défendre jusqu^à la dernière extrémité, soit que les adversaires s'acharnent les uns sur les autres. Tantôt c'est la partie triomphante qui a besoin d'un second jugement pour faire exécuter le premier; tantôt le vaincu tâche de soumettre une seconde fois aux juges la question qu'ils ont tranchée , en formant une accusation de faux témoignage. Le procès pour lequel Démosthène donna à son client ApoUodore un discours contre Nicostrate est au moins le troisième d'une série : Aréthusius avait déposé dans le premier; ApoUodore vaincu l'avait fait, dans le deuxième, condamner comme faux témoin à la confiscation des biens; dans le troisième, il poursuivit Nicostrate comme retenant une partie des biens confisqués. Les citoyens engageaient entre eux d'interminables guerres, où il fallait vaincre bien des fois avant de triompher, comme dit Corneille : chaque procès n'était qu'un combat, qu'un épisode.
C'est dans une lutte de ce genre que Démosthène intervint en composant deux plaidoyers pour Mantithée contre son ft^ère Bœotus. La première fois, ce fut son
client qui voulut faire défendre à Bœotus de porter îê nom de Mantithée, en soutenant que leur père commun Mantias n'avait reconnu que malgré lui cet enfant né de ses amours avec une femme légère, Plangon. Il succomba. Bœotus, à son tour, réclama de Mantithée la dot qu'il prétendait avoir été apportée par sa mère Plangon à Mantias, sait que, la bigamie étant permise chez les Athéniens, comme le pensent quelques juris^ consultes, Mantias eût eu deux femmes légitimes en même temps, soit que les concubines elles-mêmes pussent apporter une dot et la réclamer à la dissolution du lien qui les unissait à un homme peut-être déjà marié.
On ne sait si Démosthène avait la même réputation qu'Isée pour les procès de succession. 11 a composé trois plaidoyers sur des questions d'hérédité, contre Maeartatos, contre Léocharès, contre Olympiodore. Ce dernier discours offre encore un exemple curieux des ressources que les plaideurs athéniens se ménageaient pour n'être jamais condamnés sans trouver moyen d'attaquer la condamnation et de la complaisance avec laquelle les juges se prêtaient à ce manège qui n'avait même pas besoin d'être caché à leurs yeux pour féussir.
Les autres plaidoyers ont été composés contre Spudias, pour le recouvrement d'une dot; contre Calliclès qui voulait faire reconnaître l'existence d'une servitude sur le fonds d'un voisin; contre Dionysiodore, à l'occasion d'un prêt maritime; en appel pour Euxithée contre Eubulide qui lui avaif fait retirer par le dème le titre de citoyen ; enfin contre Conon, pour coups et blessures. Cedernier est, selon Reiske, le seul des plaidoyers prî-
/vés qui ait obtenu l'attention et les éloges d^s anciens rhéteurs.
Il est, en outre, un certain nombre de discours dont Tauthenticité fait difficulté. On considère comme apocryphe le discours contre Phaenippe sur Y Antidose. Le plaidoyer contre Evergos et Mnésibule, accusés de faux .témoignage , est généralement attribué à Dinarque ; il en est de même du plaidoyer contre Théocrinès, relégué, on ne sait pourquoi, parmi les causes privées, car il est consacré à démontrer que ce citoyen, ayant subi diverses condamnations et n'ayant pas acquitté ses amendes , n'a pas le droit de prendre la parole en public. Les grammairiens ont même refusé de reconnaître Démosthène pour l'auteur du double plaidoyer contre Néaera (1). Je rejetterais qu'ils eussenteu raison- Mais, comme ils n'ont apporté aucun motif grave à l'appui de leur opinion, et qu'ils n'indiquent pas quel serait, à défaut de Démos-^ thène, l'auteur de ce remarquable discours, il est permis de le lui laisser jusqu'à plus ample informé. D'ailleurs, si c'est un certain Théomneste qui accuse Néaera, p'eat ÂpoUodore, le cUent de Démosthène, qui soutient et développe l'acousation en qualité de synagore. N'est-il pas vraisemblable que dans cette occasion il ait recouru à l'avocat dont il avait tant de fois éprouvé le talent?
Il y a deux manières d'étudier un livre ; on y re^ cherche quelle fut la méthode, le talent, le génie peutêtre de celui qui l'a écrit, ou l'on recueille les renseigner-
(i) Denys d'Halicarimsse, nepi Afi/*a»e4voo< iMdmxou In fine. — Athénée , 1. i3. - PhoUus , cod. 26£i.
ments plus ou moins complets et précis que , soit à dessein, soit involontairement, il y a comme déposés pour l'instruction de la postérité sur les institutions de %on pays, sur les événements de son siècle, sur les mœurs de ses contemporains : en un mot, on peut étudier ou Fautâur ou son temps. C'est à la première étude que je m'attache, mais je dois faire remarquer que les plaidoyers de Démosthène fourniraient et ont fourni à la seconde une abondante matière* Il a suffi dç les énumérer, d^indiquer la nature des diverses affaires où ils ont été prononcés pour montrer quel profit l'étude du droit et Thiâtoire en peuvent tirer-
Les jurisconsultes doivent à ces plaidoyers une partie considérable des matériaux avec lesquels ils ont recons*truit le droit public et le droit privé des Athéniens. L'organisation des tribunaux criminels est exposée complètement dans le discours contre Aristocrate, la situation des débiteurs du trésor, le mode d'après lequel étaient perçus les impôts et recouvrées les amendes, dans le discours contre Timocrate , les discours contre Leptine et contre Ândrotion nous apprennent quelles étaient les conditions et la nature des récompenses décernées à ceux qui avaient bien mérité de la ville. Lœ uns et les autres traitent, avec plus ou moins de développement, de la présentation et de l'abrogation des lois. Quant au droit privé, Démosthène a four-à-tour écrit des plaidoyers sur des questions de prêt maritime, de biens engagés, de tutelle, de filiation, d'hérédité, de coups et blessures. Comme les plaideurs avaient à exposer leurs affaires devant des juges qui connaissaient fort peu les lois d'après lesquelles ils devaient prononcer, il fallait citer tous les textes sur lesquels on s'ap-
fiuyait: on a instruit la postérité en instruisant les tribunaux athéniens.
^historien trouve danâces discours de précieux détails sur les événements qui se sont passés alors sur les guerres et sur les négociations des Athéniens, sur leurs rapports avec Philippe, avec les rois de Thracé, avec les alliés, avec la Gnàce tout entière; il trouve mieux encore, car les détails ont souvent besoin d'un contrôlé sévère, la bonne foi n'étant pas la qualité distinctive des avocats dans l'antiquité : il pénétre Fesprit de cette constitution faite dès l'origine pour assurer l'étemelle durée de la démocratie ^ oti des modifications successives avaient fait disparaître toutes les dispositions destinées à eu corriger les inconvénients et avaient comrn^ livré le peuple à Tintluence exclusive des orateurs; il reconnaît combien cette influence devait^êtr6 dangereuse, puisque au lieu de servir de contrepoids à la puissance populaire, elle avait besoin de la flatter pour se soutenir : il apprend à connaître la politique de ce peuple, animé du plus vif désir de la gloire, se croyant toujours plein de désintéressement et de générosité, quelquefois avec raison disposé à prendre de bonne f(H son intérêt pour edui de la Grèce tout entière, se faisant une arme des principes démociatiques, mais ne poussant pas l'aversion pour les gouvernements monarchiques et oligar^ chiques jusqu'à refuser leur alliance quand il en avait besoin, ou l'amour de la liberté et de Tégalité jusqu'à donner à ses sujets et à ses alliés les droits dont il jouissait lui-même, peu scrupuleux, malgré sa réputation 4'httmanité, sur les moyens à employer pour réussir, «compromettant ses meilleures entreprises par les indisicrétions nécessaires de la place publique, ou forcé do
laisser à ses généraux un immense pouvoir dont ils abusaient presque toujours, et se vengeant sur eux de ses revers, en fussent-ils innocents.
Comme les plaidoyers publics donnent une image .de la société politique d'Athènes , les plaidoyers privés offrent un vivant tableau de la société civile. On. y rencontre encore d'étranges contrastes. Nul peuple n'a cette douceur de mœurs, cette f»x«y9p«7ri«, comme disent les écrivains athéniens, qui rend ordinairement les relations des particuliers faciles et agréables , et qui se manifeste même à l'égard des esclaves. En même temps il semble que les biens, l'honneur, la vie des citoyens ne soient pas sufiisamment protégés; que les audacieux puissent à leur gré, sans avoir rien à craindre, pénétrer dans le domicile d'autrui, y prendre, sous le prétexte le plus futile, ce qui leur convient, insulter ou maltraiter ceux qu'ils rencontrent dans les rues d'Athènes : tous les plaideurs ont des traits de ce genre à raconter de leurs adversaires. Ces Athéniens, dont l'esprit est si fin et si délicat, après s'être rassasiés de ce qu'il y a de plus exquis dans les œuvres de l'intelligence, se livrent, en dépit de la morale et même du goût, aux plus grossières, aux plus honteuses jouissances. Leur douceur de mœurs ne va pas jusqu'à la politesse. On reconnaît une société où la femme n'exerce pas son légitime et doux empire. Il n'y a que des courtisanes ou des ménagères : les unes, étrangères ou esclaves, vils instruments de débauches dont souvent on se partage la jouissance, par une convention expresse ou en vertu d'une décision judiciaire; les autres, filles ^ femmes et mères d'Athéniens , mais n'obtenant pas pour ellesmêmes le nom trop beau d'Athéniennes, destinées,
dirai-je condamnées? à s'enfermer dans la partie la plus reculée de leurs maisons, pour présider et prendre part à d'obscurs travaux. Les unes étaient méprisées, les autres dédaignées.
Tous ces renseignements, ces détails, ces considérations, dont j'ai seulement donné quelques exemples, seraient à leur place dans une histoire du peuple athénien, dans un traité sur ses lois ou sur ses mœurs, où ils pourraient être complétés à l'aide d'observations recueillies chez différents auteurs sur le même sujet. Si l'on voulait les faire entrer dans un travail sur Démosthène , on n'aurait que des fragments d'étude nécessairement incomplets , juxtaposés sans lien commun qui les réunît les uns aux autres (1).
(1) Voir notamment le Cliariklès de Becker.