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CHAPITRE IIL

0fi l'invention dans les plaidoyers de démosthéne.

Le premier soin d'un auteur est de chercher ce qu'il dira. Cette tâche offre plus ou moins d'étendue et de difficulté, selon le genre qu'il embrasse. Dans les œuvres d'imagination, il doit tout à soi-même; lorsque l'histoire ou les légendes lui fournissent certains éléments, il les soumet en quelque sorte au travail d'une création nouvelle, les combine, les transforme et les développe pour en tirer l'expression des idées et des sentiments qu'il trouve en son âme. L'historien, au contraire, recueille les faits et s'efforce d'en écrire un récit exact et complet; les événements lui donnent d'eux-mêmes le sujet de son ouvrage; sans doute il ne se borne pas à rassembler des dates et des noms propres dans les pages arides d'une chronique, il recherche les causes qui ont produit, les résultats qui ont suivi les faits dont il parle; mais ce sont encore des faits qu'il observe dans cette recherche : seulement, pour les apercevoir , îl a besoin d'appeler une

faculté nouvelle, la sagacité, au secours de la mémoire. Cependant tout ne lui vient pas du dehors ; il peut, par exemple, apprécier la conduite et le caractère des hommes ; il y a dans l'histoire une place pour le jugement , s'il n'y en a pas pour l'imagination. L'avocat, comme l'historien, rencontre dans chaque affaire une matière première; il doit connaître tout ce qui s'est passé, pénétrer les causes et les conséquences des événements ou des actions qui ont donné naissance au différend ; mais il ne fait ce travail ni pour la même fin, ni de la même manière que l'historien; il veut prouver, non raconter; il songe à gagner sa cduse, dans l'intérêt actuel de son client, non à composer pour la postérité un récit impartial et scrupuleusement exact; aussi ne faut-il ni s'étonner, ni s'indigner de le voir rechercher les circonstances et embrasser les interprétations les plus favorables à celui qu'il défend. Comme le poète, il tire parti des éléments qu'il a sous la main; il les dispose et les combine à son gré, il trouve ou fait naître l'occasion de développer ses pensées, d'exprimer ses sentiments; mais , à la différence du poète, il ne cherche pas uniquement à charmer ou à émouvoir ses auditeurs, il travaillée les persuader. Il faut qu'il dissimule avec soin l'effort, oserai-je dire créateur ? de son esprit. Il prétend démontrer la vérité ; tout dans son discours doit tendre à établir qu'il n'a pas d'autre pensée. En un mot, la faculté d'invention, chez l'avocat, s'exerce sur un double objet dans une vue unique, pour convaincre le juge; dire quelle est cette vue, c'est indiquer les conditions et les limites du double travail d'invention qui est imposé à l'avocat.

. Selon les anciens, il y a deux genres de preuves : les un«s, tirées de la cause même^ qu'ils nommaient

«rixvtuf (1) OU inarti/iciales (2), c*est-à-dire sans arl ou naturelles; les autres, dues à la méthode et au génie de l'orateur, qu'ils nommaient èvréxvovs ou artificiales^ c'est-à-dire trouvées par l'art.

Aristote, l'auteur de cette distinction, comptait cinq sortes de preuves naturelles : la loi, les témoins, les contrats, la question, le serment (8); trois espèces de preuves artificielles , s'il m'est permis de me servir de ce mot, les mœurs, les passions, la démonstration soit pair f exemple, soit par l'enthymème (4).

Il est deux opérations qu'il importe essentiellement de distinguer : la première consiste à chercher les éléments de la conviction ou de la persuasion; la seconde à en faire sortir soit la conviction, soit la persuasion. Les mœurs et les passions tendent à persuader, la démonstration à convaincre. Les unes et les autres ont également besoin d'éléments; c'est à l'invention qu'elles les doivent, et c'est nécessairement pour les unes ou pour les autreiô que l'invention rassemble des matériaux.

Les preuves naturelles, est-il besoin de le dire? demeureraient presque stériles sans les preuves artificielles. L'avocat se sert des dépositions de témoins, des termes d'un contrat, pour en tirer par le raisonnement, d'une manière plus ou moins directe, la démonstration de sa thèse ou faire partager aux juges la passion dont il est animé, en rappelant ce qui l'a excitée en lui.

l\) Aristote, Rhétorique , liv. i, cli. 2, g. 2. (2) QuintiUen, Inst. Orat.,liv. v, cli. i.

(3 Rbét., liv. I,ch. 45, g. 2.

(A) Ib., ib., ch/2,gg. 3et8.

Le fait et le droit sont les premiers objets de riavention, ceux que Tavocat cherche dans la cause qu'il se charge de soutenir. Les preuves naturelles servent à établir Tun et l'autre.

Mais cela ne suffit point. L'avocat a souvent besoin, pour la démonstration, pour les mœurs ou pour les passions, d'éléments que le procès ne lui fournit pas. Les uns lui viennent du dehors , les autres de lui-même; au nombre des premiers sont les exemples que lui procure l'histoire; les autres sont certaines idées, certains senti«* ments qu'il trouve dans sa propre intelligence ou dans une espèce de fonds commun, mis par la rhétorique à la disposition de tous les orateurs et qu'ils peuvent s'ap*proprier.

A chaque cause se rapportent certains faits, tantôt reconnus par les deux parties , tantôt affirmés par l'une d'elles et niés pax' l'autre. Le nombre en est plus ou moins considérable, non-seulement selon que chaque affaire est plus ou moins importante, mais encore selon que le tribunal se donne une plus ou moins grande latitude dans le jugement des affaires qui lui sont soumises. Est-il astreint à se prononcer d'après le droit rigoureux, se considère-t-il uniquement comme l'intermédiaire nécessaire placé entre la loi et les citoyens pour imposer à ceux-ci les prescriptions de celle-là? Il suffît bien souvent d'exposer les faits sur lesquels le procès est engagé. Si, au contraire, le législateur a donné ou si la coutume a laissé prendre au juge le pouvoir d'apprécier et les événements et les hommes, de subordonner sa décision à l'opinion bonne ou mauvaise qu'il apporte ou qu'il se forme à l'audience sur le caractère des parties , la cause s'étend ^ les faits

qui doivent entrer en considération et dont Tavocat doit s'occuper deviennent bien plus nombreux. Le législateur athénien avait défendu aux plaideurs de parler € en dehors de l'affaire, » mais sa défense ne pouvait pas être et n'avait pas été respectée » les tribunaux ayant commencé nécessairement eux-mêmes par juger < en dehors de l'affaire, >

Aussi voyons-nous que Démosthène ne se borne pas & faire connaître aux juges les faits qui ont donné naissance au différend : il examine la vie tout entière des adversaires contre lesquels il parle ; il remonte quel-^ quefois jusqu'à leur enfance, il dit quelles ont été leurs mœurs privées, leurs relations, quelle conduite ils ont tenue, soit à la guerre, soit dans les diverses fonctions publiques dont ils ont été chargés, quel a été leur lan* gage à la tribune; il cherche ordinairement s'il n'y a pas moyen de leur contester la qualité d'Athénien ou le droit de parler en public; lorsqu'il n'ose pas affirmer, il insinue. D'un autre côté, il met sous les yeux des juges ses actions ou celles de son client, les servicés^ signalés rendus à la République, les bienfaits discrets répandus "sur les particuliers; il rappelle les excellents^ souvenirs qu'a laissés sa famille dans tous les cœurs. Il semble parfois que les juges n'aient d'autre rôle que de faire triompher le plus digne. Cette espèce de discus* sion sur la personne des deux parties ne suffit même pas. En attaquant son adversaire, on attaque les syna^ gares qui doivent venir à son aide (1). L'on a quelque trait à raconter sur eux, quelque reproche grave à leur

(1) V- Esch, c, Timarqnc, g. 24, et sqq.

faire, quand on ne les met pas persannellemeni en cause.

L'étude et la recherche des faits sont incomplètes, si, connaissant les événements, les actions, on n'en pénètre pas les motifs. Tel ou tel motif donne de la gravité à une action qui n'en avait point par elle-même, permet d'en tirer argument dans un sens , quand au premier abord elle semblait fournir une raison dans un autre. Il faut une grande sagacité pour reconnaître ces faits intérieurs à l'aide des faits extérieurs déjà connus. C'est un travail où, pour dire la vérité , l'imagination a souvent sa part; celui qui l'entreprend invente quelquefois plus encore qu'il ne découvre. Isocrate y excelle et s'y complaît; il tire des oppositions et des développements sans nombre de l'espèce de délibération qu'il trouve ou qu'il imagine dans la pensée de ceux dont il parle; on dirait qu'il y a lui-même assisté, au soin minutieux avec lequel il rapporte toutes les raisons qui s'y sont agitées et nous explique pourquoi les unes ont triomphé des autres. Démosthène est aussi habile que lui dans cet art, quoiqu'il en fasse moins d'étalage pour trouver plus de créance: il se demande pourquoi son père a fait des legs importants à ceux qu'il lui laissait pour tuteurs : « C'était afin d'obtenir « l'une de ces deux choses, ou qu'ils euâsent soin d'être € meilleurs tuteurs, à cause de ce (pii leur était donné, c ou que, s'ils étaient malhonnêtes, ils ne trouvassent c auprès de vous aucune indulgence, ayant commis une < telle faute envers nous , après avoir reçu un don si coné sidérable (1). » Apollodore agit contre Polyclès qui a

(IJ Contre Aphobe I, p. 827.

f efttsé de prendre à son tour les fonctions de triérarque; il rapporte que le général a donné raison à son adversaire, et d'une décision qui lui est contraire il tire argument en sa faveur* Le général, selon lui^ n'avait pas voulu renvoyer du service un triérarque avec lequel il était sûr d'avoir toujours un vaisseau en bon état : il avait emprunté de l'argent à Polyclès à condition que celui-ci serait libre de faire ce qu'il voudrait; enfin il avait trouvé chez Apollodore une résistance obstinée à une entreprise illégale et il voulait se venger (1). Aphobe demande qu'on mette à la question un homme que Démosthène prétend libre : l'orateur dit qu'Aphobe veut se ménager un prétexte pour refuser de livrer ses esclaves sans compromettre sa cause (2)* Quelquefois Démosthène cherche à faire accepter aux juges des motifs bien peu vraisem*blables : par exemple, quand des demandeurs se plaignent que le défendeur désire non pas échapper à une condamnation, ce qui serait tout naturel, mais les faire euxmêmes condamner à l'amende des plaideurs téméraires et à l'emprisonnement, quand ils assurent que c'est uniquement dans cette vue qu'il soutient le procès (3).

Les faits allégués n'ont par eux-mêmes aucune autorité. Il faut qu'ils soient confirmés par une attestation extérieure, soit par la déposition des témoins, qu'elle soit librement énoncée ou arrachée dans la torture, soit par le serment^ soit par un écrit- Aucune assertion ne doit valoir sans preuve.

(1) Contre Polyclès, p. 1220.

(2) Contre Aphobe III, p. 856.

(3) Contre Dionysiodore , p. 1284.

On comprend que la difHculté et les conditions de Rnvention varient selon que la preuve est exigée avec plus ou moins de rigueur. Demander que les parties justifient de leur droit de telle manière qu'il ne reste plus l'ombre d'un doute dans l'esprit des juges , ce serait souvent leur dénier justice , en leur interdisant la recherche de la vérité par les moyens les plus légitimes, quoiqu'ils ne soient pas toujours décisifs. Les autoriser à produire toutes leurs prétentions sans apporter de preuves à l'appui, ou bien accepter ces preuves sans les soumettre à un con-t trôle sévère, ce serait ouvrir le champ le plus vaste à l'imagination des plaideurs ou de leurs défenseurs , et peut-être faire courir de grands risques à leur sincérité.

Il semble que le premier de ces deux excès n'ait pas été à craindre pour les tribunaux d'Athènes.

Nous trouvons dans les plaidoyers de Démostbène un assez grand nombre d'assertions qu'il ne se donne pas la peine de prouver. Il est vrai que les faits qu'il allègue de eette manière ne sont pas généralement de ceux qui paraissent essentiels à la cause; mais ils n'en sont pas moins quelquefois destinés à exercer une grande in* fluence sur la décision des juges. C'est ainsi qu^l accuse Midias de devoir son état civil à une inscription frauduleuse sur les registres de la cité (1), qu'il impute à Androtion les mauvaises mœurs qui éloignaient de la tribune (2), à Timocrate une honteuse vénalité (S), que, pour faire condamner le rhéteur Lacritos à payer

(1)C. Midias, p. ÎJ63.

(2) G. Androtion, p. 599.

(3) C. Timocrate, p. 72i.

une dette contractée par son frère, il le représente comme s'étant môle de tout ce qui concernait celui-ci (1), qu'il reproche à Dionysiodore de s'être associé à Cléomène, l'ennemi de la République (2). Dans le discours sur la Couronne j il démontre bien qu'il n'est pas comptable, s'il n'a pas manié l'argent public, mais il ne démontre nulle part qu'il n'ait point touché à cet argent. Souvent on affirmait bien plus qu'ion ne pouvait prouver, en affectant de restreindre la preuve pour ménager le temps des juges. Eschine prétend que Timarque a acheté toutes les fonctions, mais il n'en veut rappeler que deux ou trois (3). Les Athéniens n'étaient pas difficiles en lait de preuve. Ils permettaient à l'accusateur lui-même de déposer sur sa propre accusation, en se soumettant aux conséquences du rôle qu'il prenait, c'està-dire à un procès de faux témoignage, si l'accusé voulait rintenter. Démoâthène usa de cette faculté contre Eschine (4). Les lois avaient bien défendu d'admettre les simples bruits, même dans les plus petites affaires (5), mais les mœurs l'avaient sans doute emporté. Les avocats représentent qu'il est impossible de prouver les crimes , si l'on ne s'en rapporte pas à la rumeur publique, les criminels ayant l'habitude de cacher leurs trames pour échapper à la justice (6) : ils ne craignent même pas de

(i) C. Lacritos, p. 932.

(2) C. Dionysiodore, p. 1285.

(3) C. Tim., g. 21.

(4) Sur l'Ambassade , p. 896.

(5) Dém., c. Eubulide, p. 1300.

(6) Antiphon, !»•• Tétralogie, !•' discours. — Kschine, e. Timarque , g. 14.

se placer sous Tautorité d'une théorie générale, d'invoquer les doctrines religieuses. Eschine rappelle que les ancêtres ont bâti un temple à la Renommée, que tous les poètes l'ont considérée comme une déesse : « Ceux c dont la vie est honteuse, dit-il, ne la vénèrent pas, car € ils croient avoir en elle une immortelle accusatrice... € Si je produisais des témoins sur quelque chose, vous € me croiriez; j'invoque la déposition d'une déesse, et « vous ne la croiriez pas, elle, qu'il n'est pas permis « d'accuser de faux témoignage (1)1 3 On voit sans peine jusqu'où peuvent aller les avocats, produisant les témoignages des déesses, écrits et certifiés par eux* Très-souvent ce sont les juges eux-mêmes que le plaideur prend à témoin; il n'est, pour ainsi dire, pas un discours où Démosthène, où Eschine, où Isée n'en appellent à leurs souvenirs personnels (2). N'est-ce pas encore une manière d'invoquer le bruit public , sans effaroucher la craintive délicatesse de certaines consciences? On avait devant soi un tribunal très-nombreux; on se dispensait de prouver en disant que la preuve était inutile, les juges ou une grande partie d'entre eux sachant les faits allégués aussi bien que l'avocat lui-même. Il n'y avait pas moyen de contrôler ce témoignage occulte et insaisissable, quoique tout-puissant. On ne pouvait même pas s'assurer que les faits en question fussent parvenus réellement à la connaissance

(i) c. Timarque, J. 26.

(2) V. notamment Démosthène, p. 377, 520, 539, 77i, iOlO, iOli, i021, 4498^ 4207. -~ Cf. Esch. c. Timarque; g. il. Andocide, sur les mystères , g. 9.

de quelques juges. Il dépendait de l'avocat de créer une rumeur publique factice (1). Eschine trouve un moyen ingénieux d'exprimer cette idée : il suppose que les juges pourraient se trouver dans une ville éxxAyjtoç, c'est-àdire dans une ville étrangère que les Athéniens auraient faite juge en dernier ressort d'une question déjà résolue chez eux (2), ce qui arrivait dans certains cas. Alors tous ceux qui composent le tribunal où comparaît Timarque serviraient de témoins contre lui : donc ils le doivent condamner (3).

Les Athéniens ne se faisaient pas tout à fait du té^ moignage la même idée que nous. Il leur fallait ordinairement un grand nombre de témoins : les plaideurs en produisent sur des assertions qui paraissent n'avoir nul besoin d'être prouvées de cette manière; par exemple ApoUodore en fait entendre pour établir qu'il connaît l'état de la for-r tune de son père^ parles écrits et par les paroles de celuici (4). Ce n'est pas seulement pour arriver à la découverte de la vérité que les juges demandent cette quantité considérable de dépositions. M. Egger, dans un cours fait à la Sorbonne, il y a quelques années, faisait remar^ quer avec beaucoup de raison que les témoins servaient souvent à délasser l'auditoire plutôt qu'à l'instruire. Il

(4) V. C. Bœotus II, p. 1024, Mantithée dit aux juges : a Ce que « chacun de vous ignore , qu'il ne le croie pas connu de son « voisin, mais qu'il demande que celui-ci prouve clairement ce. « qu'il dit. »

(2) Celte bizarrerie de juridiction est attestée par Pollux^ lîv. vni , c. 6.

<3) C.Timarque, g. 16.

(i) C. Timothée, p. 1196.

citait un passage où Lysias dit qu'il va les appeler pour faire plaisir aux juges et pour se reposer lui-même (1 ) ; il rappelait les dialogues qui s'établissaient quelque* fois entre les parties, au milieu du discours de Tuoe d'elles (2). On sait que les poètes étaient appelés en témoignage; Aristote lui-môme reconnaît leur auto* rite (3) : on ne cherchait pas seulement dans leurs écrits la preuve que de leur temps une certaine partie de territoire appartenait à un Certain peuple; pour aggraver, sinon pour confirmer l'accusation qu'on avait formée, on s'autorisait de ce qu'ils avaient dit sur tel ou tel sujet, sur tel ou tel grand homme : c'est ainsi que Démosthène fait lire toute une élégie de Solon dans le discours sur r Ambassade (4), une inscription funéraire dans le discours sur la Couronné (5), qu'Eschine cite Homère, Euripide (6), Nériode (7). Ces citations étaient plus propres à flatter le goût des Athéniens pour les ouvrages d'esprit qu'à contribuer à la démons* tration de la vérité.

On tient aux juges un singulier langage sur euxmêmes. On ne craint pas de leur rappeler en public les marques de sympathie qu'on a reçues d'eux en parw

(1) C. Eratosthène, g. 61.

(2) Id. , ib., §, 25. — Contre les marchands de blé , g. 5.

(3) Aristote , Rhét. , 1. 1 , cli, 15 , g. 13.

(6) C. Timarque, gg. 28 et 29.

(7) C. Ctésiphon, g. 43. — L^curgue, dans son discours contre Léocrate (g. 28), reproduit un hymne «itier d« Tyrtée.

tieulier, on se prétend encouragé par eux à poursuivre son action (1). Mantithée se plaint que son père ait été forcé de reconnaître Bœotus et leur dit que, celui-ci se rendant redoutable à tout le monde, ils trouveront que c'était son père qui avait raison (2), Eschine , voulant décider les juges à condamner Timarque sans témoi-^ gnage, leur rappelle ce qu'ils font quand on accuse quelqu'un de n'être pas citoyen : « Aussitôt, je crois, « vous vous écriez tous que l'accusé n'a point part à « la cité- Il ne semble pas, je crois, que vous aye^ € besoin de discours ni de témoignages sur ce que c chacun sait bien (8). » Dinarque veut expliquer pour^ quoi des citoyens accusés par l'Aréopage sont souvent acquittés par le tribunal, qui ne donne même pas à l'accusateur le cinquième des suflPrages : « Le Sénat, € dit-il^ examine les choses que vous ordonnez et les « injustices qui y sont commises, tandis que vous (ne € vous irritez pas contre moi), vous avez coutume de € juger quelquefois en donnant plus à l'indulgence qu'à € la justice (4). > Il n'est assurément pas un tribunal aujourd'hui qui laissât un avocat apprécier en ces termes sa jurisprudence.

Les habidudes des tribunaux athéniens permettaient aux avocats de hasarder devant eux des assertions inexactes ou fausses. Ils ne s'en faisaient pas scrupule,

(1) Dém., c. Midias, p. 519. — C. Arîslogilon, p. 77î. — V.Aristote^liv. i,ch. 42,2.4.

(2) G. Bœotus I, p. 999.

(3) C. Timarque, g. 15.

(4) C. Démoslhène , g. 9.

Démosthène, pas plus que les autres; Ulpien l'accuse formellement d'arranger à sa guise les histoires qu'il raconte (1). Il y a entre les deux discours sur la Cou-' ronne des contradictions telles que l'errtnir môme ne suffit pas pour les expliquer, et que l'on est forcé de constater chez l'un ou chez l'autre des adversaires, peut-être chez tous les deux, des mensonges oratoires (2) : par exemple , Démosthène affirme qu'il n'a jamais été poursuivi en justice par Eschine, et Eschine prétend l'avoir fait condamner plusieurs fois. Démosthène se contreditlui-même, dans ses divers plaidoyers, de la manière la plus choquante : il est impossible qu'il ait dit également la vérité , en défendant tour à tour Phormion contre ApoUodore, ApoUodore contre Phormion, en faisant l'éloge enthousiaste de Conon (3) et en le représentant comme le dernier des hommes (4).

Le faux témoignage était très-commun chez les Athé-» niens. Après avoir imaginé des faits pour appuyer leurs prétentions, les plaideurs créaient des preuves pour appuyer les faits. La religion du serment était audacieusèment violée. Cicéron rapporte plus tard (5) qu'on disait proverbialement chez les Grecs : « Prête-moi ton <r témoignage. » Les mœurs avaient fini par tolérer en quelque sorte cette aggravation sacrilège du mensonge. « Ce n'est pas la même chose, ô Athéniens! 2> dit un

(\) n s'agit de l'histoire de Glaucète, c, TImocrate , p. 740.

(2) Dém , p. 251 et Esch., gg. 23 et 30 in fin. - fiém., p. 311, Esch., gg. 80 et 81.

(3) C. Leptine , p. 477-479.

(4) V. tout le plaidoyer contre Conon,

(5) Pro Flacco , 4, /

des clients de Démosthène (1), « d'attester un mensonge « en votre présence ou devant l'arbitre; devant vous, en € effet , une grande colère et vengeance menace les € faux témoins, mais devant l'arbitre on peut, sans 4L danger et sans honte, attester ce que Ton ne veut. > Aussi ne rougissait-on pas d'avouer même en justice qu*on avait favorisé un faux témoignage: Callistrate, plaidant contre son cohéritier Olympiodore, qui se plaint d'avoir été trahi par lui, répond d'abord qu'il a pris part à une fraude pour obtenir la remise d'un procès intenté contre l'un et l'autre, Olympiodore ayant fait croire aux juges qu'il était absent pour le service public. Puis a s'exprime ainsi : « Crois-tu que je t'aurais « laissé, Olympiodore, dans le dernier procès surl'hé- « redite, ou dire ainsi à ton gré ce que tu as dit aux « juges, ou produire ainsi des témoins pour les objets € sur lesquels tu en as produit, si je n'avais pas com- € battu en commun avec toi? » Après avoir rapporté les assertions d'Olympiodore, Callistrate ajoute : « Non-seu- € lement il a dit ces choses, mais encore il a fourni des € témoins là-dessus, et moi, je ne l'ai contredit en rien, € et il n'est pas un homme qui m'ait entendu , quand « celui-ci plaidait, dire un seul mot; mais je convenais € de la vérité de tout ce qu'il voulait dire; car je com*- € battais en commun avec toi, comme il nous semblait, « à toi et à moi (2). y> On comprend qu'après la lecture d'un tel passage, l'honnête Wolf s'indigne « de Timpu- € dence d'un homme qui n'a pas honte d'avouer sa

(1) G. Phormion, p. 913.

(2) C. Olympiodore, p. H79.

€ propre perversité et de la corruption des juges , s'ils € n'ont pas puni un tel crime. i> Il semble que l'indulgence des mœurs ait exercé sur la loi une certaine influence, car il fallait avoir subi jusqu'à trois condamnations comme faux témoin pour encourir l'infamie (4).

Les avocats athéniens se préoccupaient beaucoup moins de dire la vérité que d'arriver à rendre leur prétention vraisemblable pour la faire admettre par les juges. Aussi tous leurs discours paraissent-ils presque irréfutables. Si l'on accepte comme vrais tous les fiaits allégués par Démosthène, comme sincères et concluantes toutes les preuves qu'il en apporte, il est impossible de comprendre comment ceux qu'il avait pour adversaires pouvaient soutenir des causes tout-à-fait désespérées, comment les juges lui donnaient quelquefois tort. Il est facile d'être irréfutable quand on ne tient pas compte de la vérité. Démosthène et les autres orateurs attiques, en voulant rendre leur argumentation inébranlable aux yeux des juges, se sont convaincus d'imposture aux yeux de la postérité. Fénelon , qui place Démosthène dans un monde où, ne pouvant plus faire illusion aux autres, l'on n'a plus de raison pour se tromper soi-même, lui prête im aveu édifiant de sa faute : « Combien nos passions « et nos intérêts nous ont fait offenser la vérité et la € justice I Le véritable usage de l'éloquence est de « mettre la vérité en son jour, et de persuader aux € autres ce qui leur est véritablement utile, c'est-à-dire « la justice et les autres vertus; c'est l'usage qu'en a

(1) Audocide, des Mystères, g 13.

«fait Platon, que nous n'avons imité ni l'un ni « l'autre (1). j>

Rien ne favofissait plus cet emploi du mensonge que l'institution des lôgographes. La vérité nuisait à une partie, ou ne lui suffisait pas; le logographe, dont le nom devait rester caché, ne se faisait nul scrupule de l'altérer^ prêt à servir son client et sûr de ne pas se compromettre. C'était le client qui priînonçait l'imposture et qui en assumait sur lui-même la responsabilité. On ne peut attendre la même sincérité d'un plaideur qui ne songe qu'à gagner son procès , dont les égarements ou la misère excusent quelquefois les fautes, et d'un homme dont la profession est de porter la parole au nom d'autrui, qui doit «e tenir au-dessus des passions de ceux dont il soutient la cause, qui a besoin de dire toujours la vérité pour inspirer toujours la confiance, qui a un nom à garder ou bien à acquérir, qui peut-être prend part aux affaires publiques, et dont l'intérêt est de faire honorer un noble caractère en faisant admirer un beau talent.

Mais la foute n'en était pas seulement au singulier régime du baireàu athénien. Démosthène, Eschine, ont porté la parole pour eux-mêmes, dans de solennels débats où l'attention de la Grèce tout entière était fixée sur eux, et l'on relève dans leurs discours des contradictions qui font soupçonner des mensonges. A Rome, il y avait des avocats et non des lôgographes. M. Eggèr rappelle (2) qu'on voit Cicéron « maltraiter dans plu-

(1} Dialogue» des Morts ^ 33, Cicéron et Démosthène.

€ sieurs de ses écrits ce Cornélius SuIIa qu'il a défendu « dans un chaleureux plaidoyer, ou bien devenir le dé- « fenseur de ce Vatinius dont il avait été Téloquent et « cruel adversaire. » Quintilien, qui donne des leçons de vertu à ses élèves, leur apprend aussi Tart de déguiser la vérité et de rendre le mensonge vraisemblable (1).

Faut-il donc le reconnaître? Est-ce la morale de l'antiquité qui s'est trouvée en défaut? Les modernes, éclairés par le christianisme, n'ont-ils pas attaché plus d'importance à la vérité? N'ont-ils pas en particulier mieux compris et mieux rempli les devoirs qu'impose la noble profession d'avocat, plus constamment évité les dangereuses tentations auxquelles elle peut exposer?

Après le fait vient le droit. L'avocat n'a pas à créer l'un plus que l'autre : il trouve l'un dans les circonstances de la cause dont il se charge, l'autre dans la loi qu'il invoque. Si les faits étaient toujours clairs et prouvés, si la loi était toujours précise, on ne soulèverait pas de procès , ou la tâche des avocats se bornerait à exposer ce qui s'est passé, à lire ce qu'il a plu au législateur d'ordonner. Les procès ou du moins les difficultés qui s'y rencontrent naissent, soit du défaut de preuve à l'appui des assertions des parties, soit de l'obscurité ou du silence de la loi. J'ai dit comment Démosthène, à l'exemple de ses maîtres et de ses contemporains, suppléait à l'insuffisance des faits et des preuves. Les avocats doivent posséder l'art de découvrir dans le droit des moyens d'attaque ou défense qui ne s'offrent pas au

(1) Liv. 1, ch. 17-, liv. nr, cli. 2; liv. xn, cli. 1.

premier abord. On sait comment ceux de notre temps arrivent à éclaircir et à compléter les lois par des rapprochements ingénieux et profonds, en étudiant les dispositions des législations précédentes, les travaux préparatoires de nos Codes, en s'aidant dés interprétations données soit doctrinalement, soit par voie d'autorité : travail long et pénible qui commence par des recherches où la patience et la sagacité sont également nécessaires, et qui se termine par des raisonnements, où la déduction a besoin de toute sa rigueur, où Tinduction déploie toutes ses ressources. Ce sont les jurisconsultes romains qui nous ont fait connaître et l'importance et les secrets de cet art difficile. On peut affirmer qu'il était inconnu à Démosthène comme à tous les avocats attiques.

Démosthène ne traite pas le droit autrement que les faits. Quand il invoque une loi, il la fait lire en entier, résume brièvement les dispositions qu'elle contient et en fait l'application à sa cause. Comme il recherche les motifs de la conduite des hommes, lorsqu'il raconte et discute les circonstances, il expose les motifs qu'a dû avoir le législateur pour en tirer argument (1). On voit les avocats, selon les besoins de leurs causes, mettre en avant les motifs les plus différents. Démosthène, rapportant une loi qui défend de maltraiter même les esclaves, en fait honneur à l'humanité des Athéniens (2) : suivant Eschine, le législateur n'a pas pensé aux esclaves eux-

(i) Voir toutes les lois citées dans les discours contre Aristo-. crate et contre Timocrate.

(2) G. MIdias , p. 530.

mômes, mais il a craint que si Ton prenait l'habitude de les maltraiter, on ne sût pas se contenir quand on aurait affaire aux citoyens (1).

Eschine use du même moyen que Démosthène dans son discours contre Timarque , lorsque avant de lire les lois établies sur les mœurs des enfants, il dit : c Le scribe € vous lira donc ces lois, afin que vous voyiez que lelégis- « lateur a pensé que l'enfant, bien élevé, devenu homme, € serait utile à la ville ; lorsque la nature humaine a pris c dans l'éducation un mauvais commencement, il a « pensé que des enfants mal élevés produiraient des « citoyens semblables à ce Timarque (2). » Mais il attribue quelquefois, lui aussi, au législateur, des motifs plus spécieux que plausibles ; il pense que si les pères n'ont pas d'action contre leurs enfants pour se faire nourrir par eux, c'est qu'ils sont supposés, dans le cas où ils auraient besoin de cette action, leur avoir donné une éducation vicieuse, leur avoir laissé contracter de mauvaises mœurs et par conséquent leur avoir enlevé le droit le plus précieux de tous, celui de parler en public (3).

On sait de quelle importance est la manière de présenter les faits : de même Démosthène dispose habilement cette espèce de narration juridique; tantôt il sépare les diverses parties d'une seule loi comme pour accabler son adversaire sous un plus grand nombre d'au-

(i) G. Timarque. §4.

(2 c. Timarque. g 3. — cf. g 7.

(3) Ib. g 4.

torités (i); tantôt au contraire il réunit plusieurs lois pour frapper un coup plus redoutable (2). Le procédé est d'autant plus sûr que les juges ne connaissent pas le droit mieux que le fait, que leur ignorance permet de surprendre leur religion , que l'avocat peut espérer , non-seulement de produire sur eux une certaine impression, mais de leur faire prendre la disposition qu'il donne aux lois pour l'œuvre du législateur même. Se permettait-on enfin d'altérer le droit comme le fait? La peine de naort était portée contre tout citoyen qui s'autorisait d'une loi feusse (3); mais il est probable qu'on l'appliquait peu, parce qu'on en avait souvent l'occasion. La hardiesse du faussaire allait loin, s'il faut en croire Andocide : dans l'Aréopage, son accusateur avait, dit-il, prétendu qu'une loi portait la peine de mort, quand elle ne prononçait qu'une amende de mille drachmes (4). Démosthène accuse Eschine « d'altérer les <L lois, d'en retrancher une partie, quand il serait juste « de les lire en entier, devant ces hommes qui ont juré « de voter selon les lois (5). > Lui-même n'a pas échappé au reproche qu'il faisait à son ennemi : pour se dispenser de diriger une action en règle contre Androtion, tout en lui imputant de mauvaises mœurs, il dit que ce crime est puni seulement par l'exclusion de la tribune; or le législateur, à ce que rapporte Ulpien, avait en outre condamné à l'exil ceux qui en seraient

(i) G. Aristocrate, p. 631.

(2) C. Timocrate, p. 706.

(3) C. Aristogiton II, p. 807 in-f.

(4) Sur les Mystères, g. 19.

(5) Sur la Couronne, p. 268.

réconnus coupables (4). Démosthène , n'ayant pas de preuve , voulait se réserver la faculté de glisser des insinuations malveillantes 9 où il aurait facilement l'avantage , sans être forcé d'intenter une accusation $ où il serait exposé à succomber^

Quant à la discussion de droit ^ telle qu'on l'entend aujourd'hui , peut-on dire qu'il y en ait chez Démosthène? Qu'on cherche dans le discours sur la Couronne ce qu'il répond à Eschîne pour démontrer qu'il peut être couronné sur le théâtre j il développe magnifiquement cette pensée que la désignation du lieu de la proclamation y indifférente pour celui qui est couronné , est plus ou moins avantageuse pour ceux qui le couronnent (2) : raisonnement d'orateur, non de jurisconsulte. Plus loin il prétend invoquer l'autorité de la chose jugée quand ni l'accusation ni les parties ne sont les mêmes que dans l'affaire où les juges ont déjà prononcé en sa faveur (3).

Il est facile de voir, d'après les aveux explicites de Démosthène lui-même, qu'il attache peu d'importance au droit : « Il ne faut pas, ô Athéniens, que vous ju- € giez dans le même esprit les procès privés et les procès € publics , mais vous devez pour les contrats de la vie « quotidienne examiner les lois et les actions privées, < pour les affaires publiques, considérer les titres de € gloire de vos ancêtres (4). » Voilà une belle pensée

(1) C. Androtion , p. 602 în-f.

(2) Sur la Couronne , p. 267.

(3) Ib., p. 303.

(4) Sur la Couronne , p. 298.

qui exclut le droit des tribunaux dans les procès publics. Dans le discours contre Leptine, comme dans le discours sur la Couronne , le droit occupe la place de rebut, il est au milieu du plaidoyer. Il n'est pas toujours mieux traité dans les causes privées. Les lois sur la compétence garantissent le maintien de Inorganisation judiciaire et touchent à Tordre public. Démosthène en parle avec un dédain superbe : « Si quelqu'un , au lieu « de dire qu'il n'est pas malfaiteur, ou impie, ou quelle € que soit l'accusation sur laquelle il est jugé, pensait « échapper, en alléguant, lorsqu'il est traduit devant € les Onze, qu'il pouvait plaider et qu'on devait le pour- « suivre devant l'arbitre; quand il est accusé devant « l'arbitre, que vous deviez le traduire devant les Onze, « pour vous exposer à une amende de mille drachmes, « cela serait ridicule assurément. Car celui qui n'a rien <c fait doit non pas se défendre sur la manière dont il c faut donner l'action , mais démontrer qu'il n'a rien € fait (1). » Il ne semble point faire plus de cas des exceptions, quand c'est lui-même qui les invoque. Il ne se borne jamais à les exposer; il plaide toujours l'affaire au fond (2). Il ne s'en cache pas ; il prévient les juges qu'il a peu de chose à dire sur l'exception (3); il s'excuse d'en présenter une, proteste qu'il n'a pas l'intention de faire traîner l'affaire en longueur, que son

(1) c. Androtion, p. 601 in f. — Cf. Antîphon, sur le Meurtre d'Hérode. g 2.

(2) Voir tous ceux de ses plaidoyers qui sont réunis sous le titre à'Exceptions.

(3) C. Phormion,p. 907.

désir est de là voir enfin tranchée par la sentence sou^ veraine du tribunal (1). ApoUodore reproche vivement à Phormion d'avoir employé ce moyen pour usurper le premier tour de parole {2). Lui-même, condamné sur l'exception, attaque le témoin Stéphanos qui avait déposé sur le fond de l'affaire et justifie sa poursuite en ces termes : « Pour moi, ô Athéniens, je crois que vous « feavez tou& que vous avez coutume de faire non moins € d'attention aux faits qu'aux exceptions; ceux qui ont <( attesté des mensonges contre moi sur les faits ont « affaibli les discours que j'ai tenus sur l'exception (3). > C'est à Stéphanos qu'il impute sa condamnation.

L'état du droit chez les Athéniens exjdique cet étrange abandon où restaient les questions juridiques , même dans les procès privés.

Les Athéniens araient des lois très^nombreuses; ils y avaient réglé l'état des personnes , les successions , la constitution civile de la société en un mot. Leur attention s'était portée singulièrement sur le commerce maritime et sur ce qu'on appelle aujourd'hui les moyens et les institutions de crédit, le contrat de prêt, celui de gage, la banque. Les contestations étaient jugées par des tribunaux dont le nombre était considérable et les attributions diverses; la procédure était compliquée et rigoureuse. Les Athéniens étaient fiers des emprunts qu'on leur avait faits (4). Il fallait que leur législation eût une

(1) Pour Phormion, p. 945. — C. Paatœoète, p. 966,

(2) C. stéphanos I, p. 403.

&) Ib., p. 1117. — Cf. Sur ce point Antiphon, sur le Meurtre d^HérodeJl.

(4) Isocrate, Panégyrique, § 4.

certaine réputation, du moins avant le siècle de Cicéron (4), pour que les Romains fissent remonter jusqu'à Solon Torigine de leurs Douze-Tables. On conteste aujourd'hui le récit des historiens sur la mission donnée par les décemvirs , mais , pour peu qu'on ait étudié les lois romaines, universellement et justement vantées, on est frappé de l'analogie qu'elles présentent sur certains points avec les lois athéniennes; il n'est même pas rare de retrouver chez les Grecs certaines institutions , certains usages qui semblent exclusivement propres au droit romain.

Cependant on peut affirmer que la science du droit n'existait pas chez les Athéniens. L'orgueil patriotique même ne leur avait pas fait approfondir ces lois que la plupart d'entre eux admiraient sans les connaître. Il faut se rappeler devant qui on plaidait: « C'est toujours, € dit M. Egger (2), le citoyen qui s'adresse aux citoyens € inexpérimentés comme lui-même dans l'étude de lia « loi. » Le sort qui désignait les juges n'en faisait pas des jurisconsultes consommés, et ni la promptitude de l'esprit, ni la rectitude du sens ne remplacent les connaissances acquises et le laborieux exercice nécessaire pour les acquérir. Eschine parle aux juges de la loi sur la violence. Tune de celles qui devaient sans doute être le mieux connues de tous : « Peut-être, dit-il, quelqu'un € de vous, l'ayant entendue subitement, s'étonnera-t-

ll) Cic, de Orat. i, 44. H dit qu'il n'est pas de droit civil , excepté celui des Romains , qui ne soit inconditnm ac pœne ridiculum,

(2) Dans les leçons dont j'ai parlé plus haut.

« il, etc. (1). i> Les juges arrivaient à l'audience, ne connaissant pas plus le droit que le fait; ils apprenaient Tun des témoins , l'autre du greffier. Encore Eschine se plaint-il qu'ils n'écoutent pas la lecture des lois et des décrets, même dans les procès d'illégalité, c'est-à-dire dans ceux qui touchent de plus près à l'intérêt de la ville et qui piquent plus vivement la curiosité (2). Eussent-ils d'ailleurs prêté la plus religieuse attention aux développements juridiques de l'avocat, ils eussent été incapables de les suivre et de les comprendre, n'étant point préparés par la ferme et complète connaissance des principes à la rigueur et à la subtilité des déductions.

Les avocats devaient négliger une science qui leur aurait été inutile, sinon nuisible. Âristote (3) dit en passant qu'il faut connaître le droit pour être en état de définir le vol, l'outrage, l'adultère, les accusations étant plus ou moins graves, selon que c'est telle ou telle définition qui convient à un crime. Bien des années après Aristote et Démosthène , Cicéron crut avoir besoin de prouver longuement la nécessité de l'étude du droit (4), et cela chez les Romains. L'opinion contraire avait sans doute gardé des partisans nombreux, puisqu'il osait la mettre dans la bouche d'Antoine. Peut-être se rattachaitelle, dans l'esprit des anciens, à cette funeste tiiéorie qui permettait à l'orateur de combatte la vérité. C'est

<1)C.Timarq[ue,g4.

(S)G.Gtésiphon,gl3.

(3)Rhét., liv. I,ch.l8. §9.

(4) Voir tout le premier livre du traité De Oratore.

ce que semble indiquer Cicéron, car c'est dans son ouvrage ce même Antoine qui déclare que Téloquence est souvent appuyée sur le mensonge (1).

A Rome, il y avait et des avocats et des jurisconsultes. On sait de quels égards, de quelle vénération même étaient entourés ceux-ci- Les Athéniens avaient bien aussi des hommes qui faisaient profession d'étudier les lois et de donner des consultations aux parties; mais ils étaient du dernier rang et se contentaient d'un misérable salaire, c'est Cicéron qui l'atteste (2). Ils se nommaient Tr^otu/xarixoi s'il faut en croire celui-ci, iW/^ro^i^ selon Démosthène (3). Il est bien rarement question d'eux chez les écrivains d'Athènes. On faisait aussi peu de cas de leur science que de leurs personnes. Démosthène rapporte une consultation donnée par eux : « Les « exégètes, dit un plaideur, après avoir entendu mes « paroles, me demandèrent si je voulais qu'ils m'expo- € sassent seulement le droit, ou bien qu'ils me con^> « seillassent en outre. » Les conseils coûtaient évidem-^ ment plus cher; le plaideur était sans doute à son aise ; il répond qu'il veut l'un et l'autre. Alors les exégètes commencent par lui indiquer certaines cérémonies à remplir; c'est l'exposition du droit; puis ils lui conseillent de se tenir tranquille et de ne pas agir, parce qu'il n'a pas qualité : « Purifie ta maison et toi-même, i> lui disent-ils, « et supporte ton malheur le mieux pos-

H)I1)., liv. 11,7.

(2) a Infimi homines , mercedula adducti, » dit Cicéron. (Ib. liv. i . 45).

(3) Ou selon Tailleur, quel qu'il soit, du plaidoyer contre Evergos elMnésibule, p. 1160.

€ sible, ou, si tu veux prendre quelque autre moyen, « venge-toi- » Ce quelque autre moyen, quand on n'en a indiqué aucun, est au moins singulier. Une pareille consultation donne une triste idée des hommes qui se chargeaient et qu'on croyait capables d'eœeigner à autrui les prescriptions du législateur.

J'ai parlé d'arguments que l'avocat trouve en dehors de lui-même, mais que la cause ne lui fournit point. Les exemples sont du nombre. Nos sévères tribunaux n'admettent, surtout dans les procès civils, que des es^ pèceSy dont les circonstances essentielles se représentent dans l'affaire qui leur est soumise : c'est un argument de droit que l'avocat en doit tirer. Chez les Athéniens, c'est une impression morale qu'il cherche à produire sur l'esprit des juges ; il lui suffit d'une lointaine analogie. En général, il semble qu'il préfère parmi les exemples ceux qui sont connus des juges; on ne les voit jamais entourés de serments et de témoignages; ils sont pris souvent dans l'histoire ou empruntés aux événements politiques, même quand c'est à propos d'une cause privée que le plaideur les rappelle : les juges doivent croire à la sincérité de l'avocat et à la bonté de sa cause, quand il se sert d'arguments qui leur sont familiers. Il est assez probable que les exemples donnaient en outre matière à de courte narrations que l'on cherchait à rendre piquantes ou émouvantes; ils devaient être secrètement destinés, comme l'étaient quelquefois les témoignages, à délasser l'esprit fatigué des juges (4).

(i) Sur les exemples et sur la manière de les réfuter, par la négation , ou par les dififérenccs de fait, ou par la qualité, ou par la conséquence, etc., v. Apsines , Rhét. sur TExorde , ch. 9,

Les exemples proposés par Démosthène tendent plus ou moinsr directement à la démonstration de sa cause. Tantôt il fait voir aux juges le sort qui attend la Republique, s'ils ne déploient pas une juste sévérité, en leur montrant ce qu'il en est advenu de peuples étrangers qui ont laissé les traîtres impunis (4), ce que leurs propres aïeux ont gagné à veiller, ont perdu à fermer les yeux sur l'état de la marine et sur la manière dont ceux qui s'y trouvaient préposés remplissaient leurs devoirs (2). Tantôt il s'autorise de condamnations antérieurement prononcées pour des délits analogues, en s'attachant toujours à prouver soit que la faute de son adversaire est plus grave que celles dont il parle, soit que sa personne mérite moins d'indulgence que celle des autres condamnés, soit que la peine portée contre ceux-ci a été de la dernière sévérité. C'est ainsi que, dans son plaidoyer contre Midias^ il rappelle la condamnation subie par Àlcibiade, tout éclatant de gloire, pour une faute qui, dit-il, n'avait rien de comparable à celle de Midias (S), la peine de mort prononcée contre plusieurs citoyens, qui cependant n'avaient point profané les fêtes publiques par un soufflet donnéàunepersonnerevêtue d'un caractèresacré(4). Apollodore, plaidant pour être couronné comme Triérarque, invoque des précédents d'après lesquels ses adversaires, loin de pouvoir prétendre à la couronne pour leur zèle, devraient être punis du dernier supplice pour leur négli-

(4) Sur TAmbassade, p. 424.

(2) C. AndroUon,p. 597.

(3) C. Midias, p. rm.

(i) Ibid., p. 571.

gence (4). D'autres fois, Démosthène se borne à des comparaisons qui font parsutre sa conduite plus honorable ou celle de ses adversaires plus criminelle : il rend hommage à sa propre modération, en rapportant des meurtres commis pour venger des soufflets (2). Il raconte l'histoire d'un comédien cher à Philippe, qui a profité de sa faveur pour obtenir la délivrance d'un prisonnier, et il oppose cette générosité à l'infamie d'Eschine, se piongéant chez Philippe même dans une honteuse ivresse et maltraitant une jeune captive olynthienne (3).

Il est des idées^et des arguments qui se retrouvent dans la plupart des plaidoyers de Démosthène et qui ont ce caractère commun de pouvoir s'adapter à un grand nombre de causes. Il serait trop présomptueux de dire que c'est uniquement dans sa propre intelligence que l'avocat les puise. C'est à force de les employer dans certaines affaires où ils s'offrent comme d'eux-mêmes qu'on finit par s'apercevoir de l'effet qu'ils produisent sur les juges; c'est en observant la manière dont ils se rattachent à certains procès, que l'on découvre le moyen de les rattacher à presque tous les autres. Ainsi la rhétorique, se formant par la comparaison et par la généralisation, prépare, pour l'avocat, une certaine quantité d'arguments, parmi lesquels il n'a qu'à choisir ceux qui conviennent le plus naturellement à son sujet; il lui suffît ensuite de trouver dans le procès l'occasion d'en faire usage,

(i) De la Couronne des Triérarques, p. 4230,

(2) C. Mi(lias,p. 537 et 538.

(3) Sur TAmbassade , p. 401 .

Ce sont tantôt des idées, tantôt des moyens qui sont ainsi placés à la disposition de Tavocat, c'est-à-dire que tantôt il n'a qu'à développer une idée étrangère par ellemême à la cause, tantôt il doit chercher à tirer des faits qui existent dans la cause même un certain argument. L'art de l'avocat lui fournit le fond de ses développements ou lui indique la forme qu'ils doivent affecter et le sens qu'il y faut mettre.

Parmi les idées les plus familières à Démosthène et en général aux orateurs attiques, vient en première ligne l'éloge d'Athènes. Dans le reste de la Grèce on se moquait de l'empressement que les orateurs mettaient à le faire et du plaisir que les Athéniens trouvaient à l'écouter. Athènes n'offrait rien qui n'excitât tour à tour l'admiration de ceux qui parlaient devant ses citoyens. On leur vantait leur caractère. Démosthène revient sans cesse sur leur humanité (1), sur leur grandeur d'âme , sur leur fidélité à leurs amis (2). La forme dé- Uiocratique de leur gouvernement était représentée comme la plus parfaite , comme la seule qui fût digne d'hommes libres et qui permît à la loi d'exercer sans contestation son souverain empire (3). On réveillait les grands souvenirs de leur histoire, on leur citait à tout propos la vertu et le courage de leurs aïeux, on glorifiait l'œuvre et le nom de Solon, Démosthène tout le premier (4), quoiqu'il se plaignît quelquefois de l'abus

(i) C. AndroUon, p. 613. — Cf. c. Aristogilon, p. 797.

(2) Sur la Couronne, p. 157.

(3) C. Aristocrate, p. 657.

(4) Voir surtout les plaidoyers publics. C'étaient ceux où de sem- Mables développements devaient revenir le plus naturellement.

qu'on faisait de ce thème. Il disait à ses concitoyens qu'ils étaient les premiers des Grecs, pour leur rappeler qu'ils avaient certains devoirs envers leurs subordonnés, ceux qu'impose le premier rang.

11 est permis de voir dans ce continuel et magnifique éloge autre chose qu'un lieu-commun oratoire. Si les Athéniens, sur la place publique ou dans les tribunaux, aimaient à entendre louer leurs ancêtres et leur patrie, un orateur tel que Démosthène, qui avait et la même patrie et les mêmes ancêtres, devait aimer à célébrer leur gloire dans son admirable langage. 11 ne chatouillait pas seulement l'orgueilleuse faiblesse des juges pour gagner leurs suffrages ; fier d'Athènes comme ceux devant lesquels il parlait, c'était ce qu'il pensait qu'il avait à cœur d'exprimer. J'ai dit que Démosthène ne se faisait pas scrupule de modifier, suivant l'intérêt de sa cause, la réalité des faits : sa sincérité n'est plus suspecte lorsqu'il parle d'Athènes. Il est alors sous l'empire du plus fort sentiment , de la plus vive passion qui ait animé les anciens , l'amour de la patrie. La patrie resserrée dans d'étroites limites, protégée par des lois sévères contre l'invasion des étrangers et contre la confusion des races , présidant et comme participant à tous les actes de la vie des citoyens, dominait leurs pensées et remplissait leurs cœurs. C'était, pour ainsi dire, la seule divinité en laquelle on eût foi et pour laquelle on fût prêt à se dévouer. Car si le culte des dieux était respecté, c'était comme laplus auguste et la plus ancienne des institutions qu'elle s'était données. La vie et la mort de Démosthène prouvent qu'il s'était consacré tout entier au service d'Athènes, et quand on rencontre dans ses discours les louanges de la ville où il était né , qu'il a dé-

fendue jusqu'au dernier soupir, il faut bien y reconnaître un sincère hommage rendu par Tamour d'un citoyen à la grandeur de sa patrie.

Les moyens dont j'ai parlé plus haut sont nombreux. Il y en a qui se rapportent à la manière dont se présente la cause, à la discussion des faits ou des droits litigieux. Dans tout le discours sur la Couronne , Démosthène reproche â Eschine de n'avoir pas formé d'accusation au moment même où les actes incriminés avaient eu lieu. Lui-même eut quelquefois à défendre ses clients et à se défendre contre cet argument (1). Quand on a un droit à faire valoir, il semble qu'on doive se hâter de s'adresser aux tribunaux. Les avocats tirent facilement une présomption de fraude d'un long délai écoulé entre les faits allégués et la réclamation formée devant les juges.

Chez les Grecs, les hommes libres étaient simplement interrogés comme témoins , les esclaves étaient mis à la question sur l'offre de leur maître ou sur la demande de son adversaire. Le maître avait-il refusé cette demande? Il donnait un argument contre lui. Son offre avait-elle été repoussée? Il avait un moyen en sa faveur. L'adversaire alors cherchait à prouver de son côté que l'offre avait été tardive ou irrégulière. Si c'était le maître qui lie voulait pas laisser déposer son esclave, il répondait à la demande que l'homme qui s'y trouvait désigné était depuis longtemps affranchi. Je n'énumère pas tous les arguments que fournissait la féconde théorie de la

(4) C. Macartatos, p. i073. —G. Léocharès, p. 1087. -C. Midias, p. o60. — V. Eschine, sur l'Ambassade, g. 27.

question (1). Ce qu'il y a de triste, c'est que les orateurs les employaient avec une parfaite sérénité d'âme, sans se troubler le moins du monde de l'inhumanité d'un tel mode de preuve et sans s'inquiéter du peu de <îertitude qu'il offrait. Si l'un d'eux (2) s'exprime ainsi : « Je « crois que vous savez tous que les esclaves mis à la « question cherchent à dire ce qui doit plaire à ceux oc de qui la question dépend pour la plus grande partie, » c'est qu'il a pour le moment-^besoin de révoquer en doute la sincérité d'un témoignage rendu contre son client. Dans un autre discours (3), il reproche à son adversaire de ne pas livrer ses esclaves. Démosthène n'hésite pas à dire qu'il n'y a pas de preuve plus certaine que la question et les témoins (4).

D'autres moyens sont en dehors de la discussion proprement dite de la cause, bien que tirés des faits qui s'y présentent. L'avocat cherche à démontrer aux juges qu'il faut lui donner raison dans l'intérêt bien entendu de la République. Tantôt sa cause se confond avec celle de la ville elle-même : dans le discours sur la Couronne ^ Démosthène rappelle constamment que sa politique est celle d'Athènes , qu'il faut absoudre ou condamner la ville tout entière avec lui; contre Midias, il fait valoir

(J) C. Onétor I, p. 874. ~ C. Aphobe III , pp. 848 et 8S5. - C. Pantaenète, p. 971. — C. Evergos, p. H4i. — C. Timothée , p. 1200. — C. Nicostrate. p. 1253. — C.Conon,p. 1265, etc. — Cf.Esch. sur l'Ambassade, g. 40, Antiphon, P. Philoneos et i'« tétralogie, 3« discours.

(2) Antipiion , sur le meurtre dllérode , g. 6.

(3) Discours pour Philoneos.

(4) C. Aphobe m, p. 855.

qu'il n'est pas un Athénien qui n'ait été outragé dans sa personne , et qui ne puisse être dans la suite outragé comme lui ; tantôt il invoque l'intérêt d'une classe de citoyens, des commerçants (4), des petits propriétaires (2), des personnes soumises aux charges publiques (3). Presque toujours il examine lequel, de son adversaire ou de lui, a rendu le plus de services à la ville; il est inutile d'ajouter qu'il ne trouve jamais que ce soit son adversaire, et il arrive à faire voir aux juges que la République aura un grand avantage à ce que la fortune contestée vienne dans ses mains ou dans celles de son client (4). Il ne lui suffît même pas de convaincre ou du moins d'accuser son adversaire de négligence, et il lui impute souvent quelque grave délit, des relations nouées avec les ennemis d'Athènes (5), du blé importé sur des marchés étrangers (6) , des plants d'olivier coupés (7), au mépris des lois qui assuraient l'approvisionnement de la place ou qui protégeaient l'arbre sacré. En tout cas, il reste la ressource d'épouvanter les juges en leur montrant les conséquences d'une condamnation injuste ou d'un acquittement scandaleux > l'innocence privée de toute garantie, ou l'autorité des lois méconnue

(1) C. Phormîon, p. 92â.

(2) C. Calliclès, p. 1281.

(3) C. Polyclès , p. 1226.

(4) C. Midias, p. 564. — C» Phaenippe, p. 1045. -C. CaUippe , p. 1243. — C. Nausimaque, p. 993 , etc.

(5) C. Bœotus II , p. 1019.

(6) C. Phormion, p. 917. — C. Lacritos^ p. 942. — C. Dionysiodore, p. 129^.

(7) C. Macartatos, p. 1073.

et l'impunité promise aux plus détestables forfaits (1).

On va plus loin encore; j'ai déjà dit que le plaideur ne se faisait pas faute de rappeler aux juges quelles marques de sympathie, quels encouragements ceux-ci leur avaient donnés. Pour être bien sûr de leur suffrage, il tâche de leur persuader qu'ils sont eux-mêmes personnellement intéressés à son triomphe. Ils peuvent être outragés comme Démosthène , car chacun d'eux a des ennemis : donc ils doivent condamner Midias (2). La cause d'Apollodore contre Phormion est celle de tous les maîtres contre leurs esclaves; comment les juges, qui sont au nombre des premiers, laisseraient-ils échapper le faux témoin produit par Phormion (3) ? Ils seraient privés des droits attachés par le législateur à la parenté, s'ils permettaient aux enfants adoptifs de disposer à leur gré des successions (4). Quelquefois , c'est leur amourpropre que l'on cherche à piquer : ainsi Démosthène leur représente que la loi de Timocrate abroge l'autorité de leurs décisions (5). Enfin, s'ils prononcent en dernier ressort sur les intérêts et sur les droits des citoyens, leur sentence souveraine elle-même est subordonnée au toutpuissant contrôle de l'opinion publique; il n'est pas de procès important où l'avocat, en leur montrant aujpur d'eux un nombreux auditoire, en leur rappelant leurs

(1) C. Néœra, p. d383.

(2) C. Midias, p. 585.

(3) C. Stéphanos I, p. 1427.

(4) C. Léocharès , p. 1099.

(5) G. Timocrate, p. 725.

femmes, leurs enfants restés dans leurs maisons, ne leur demande comment ils soutiendront les regards de leurs concitoyens, ce qu'ils répondront aux questions de leur famille, s'ils trahissent leur conscience en votant pour son adversaire (i).

Le fréquent emploi de ces divers moyens montre une fois de plus de quelle manière la justice se rendait chez les Athéniens. On était convaincu qu'il valait mieux avoir pour soi la sympathie des tribunaux que le bon droit, et qu'on devait s'efforcer de les rendre favorables à sa prétention plutôt que de la justifier. On n'imaginait pas qu'une telle conviction eût de quoi blesser la dignité des juges; elle paraissait si naturelle et elle était si généralement admise qu'on ne prenait même pas le soin de la dissimuler devant eux.

Il me reste à parler d'une dernière classe d'idées qui tient une grande place dans les œuvres de Démosthène, distincte par l'origine comme par la forme des autres moyens ou sujets de développement qui entrent dans la composition d'un discours : ce sont les idées générales.

Chez Démosthène on rencontre tantôt des développements et comme des théories, tantôt de simples pensées.

Les théories servent de fondement à l'argumentation. Ainsi, en commençant le discours sur r Ambassade, Déiîlosthène expose complètement les devoirs de l'ambassadeur (2); puis il s'attache à démontrer qu'Eschine les a violés tous. Accusant Leptine qui proposait d'a-

(i) C. Midias, p. S84. — Cf. Esch. c. Timarque, J. 24. — Dinar<ïue , c. Démosthène , gg. 1 , 8 , il. (2) P. 342.

brogér les exemptions des charges publiques, il établit les principes d'après lesquels les récompenses doivent être décernées dans les démocraties (1). Son action contre Midias lui fournit l'occasion d'examiner quelles sont les conséquences et quelle doit être la peine de la violence et de l'injure (2). On trouve tour à tour dans ses plaidoyers des développements sur l'effet des niauvaises lois (3), sur la force des lois (4), sur les qualités qu'elles doivent avoir (5), sur les mauvaises mœurs (6), sur le recouvrement des impôts (7), sur la gravité des crimes publics et la délivrance des prisonniers (8). Il commence par poser les principes, et l'application qpi'il en fait immédiatement est la condamnation de son adversaire (9).

Je ne réponds pas que les principes ne soient pas quelquefois posés précisément en vue des conséquences : j'ai dit qu'un des arguments les plus habituels aux défendeurs était de demander pourquoi on ne les avait point poursuivis plus tôt; Démosthène lui-même en a largement usé dans le discours sur la Couronne. Il a besoin d'expliquer pourquoi l'un de ses clients se plaint tardivement des honneurs décernés à Charidème. Eu-

(2) p. 528 et 538, - Contre Conon , p. 1262.

(3) Contre Leptine, p. 471 .

(4) Contre Midias, p 586.

(5) Contre Timocrate, p. 722.

(6) Contre Androtion , p. 602^

(7) Ibid, p. 608.

(8) Contre Timocrate, p. 764.

(9) C'est ce que les rhéteurs appellent Btrtxbv xifcaouov (v.Théon, Progymnasmata, , c. 2).

Ihyclès allègue qu'il avait craint d'être isolé, s'il accu*sait plus tôt ce général, et qu'il n'avait pas attaché une grande importance à ce que la ville faisait pour lui, puis il ajoute : « Et je crois que d'une part s'opposer aux « honneurs, qui, donnés à celui-là, ne devaient pro- « duire aucun mal très-considérable pour la ville, c'é- € tait ou d*un ennemi privé, ou d'un sycophante; que € d'autre part combattre ceux qui menaçaient la ville « d'un grand danger, c'était l'acte d'un homme hon- « nête et dévoué à sa patrie (4). 3>

Les pensées générales abondent. Les unes viennent à l'appui de l'argumentation , les autres semblent destinées spécialement à donner au discours Un ton philosophique ou bien à y servir comme d'ornements. Je ne puis citer qu'un très-petit nombre d'exemples des unes et des autres. Je veux seulement montrer comment l'orateur les amène et quel parti il en sait tirer.

Charidème est au service du roi de Thracé Kersoblepte; aujourd'hui l'allié d'Athènes, Kersoblépte ne peut-il devenir son ennemi? Cela est invraisemblable; cela serait insensé de sa part, qu'importe? « Ceux qui « prennent tous les moyens pour arriver à dominer ont € coutume de considérer, non les difficultés , mais ce « qu'ils ont obtenu en réussissant (2). » Aphohe attaque un témoignage rendu par son propre frère iEsios : « Il « n'y aurait pas de raison, dit Démosthène, à citer comme « témoin, pour un faux témoignage, son ennemi et le

(1) Contre Aristocrate , p. G83.

(2) Ibiil, p. 658.

« fi ère de son adversaire (4). > Il veut, armé d*une première déposition, combattre ce qu'un témoin a dit dans une seconde : « Et certainement, ô Athéniens, il € est beaucoup plus juste de se déterminer par les « choses dites au commencement que par celles qui « sont tramées ensuite : on dit les premières non d'a- « près un dessein prémédité, mais selon la vérité; les « secondes, en les inventant et selon son intérêt (2). > Pour prouver que Bœotus n'est pas le fils de Mantias, il rappelle les querelles de celui-ci avec la mère de Bœotus : c On voit bien plus souvent un mari et une c femme qui ont des difféarends entre eux se laisser « réconcilier par leurs enfants, que haïr leur com- < mune famille à cause des torts qu'ils ont l'un en- € vers l'autre (3). » Spudias revient sur ses aveux : € Certes, ô juges, c'est une chose étrange, s'il leur est « permis mdntenant de contredire les choses reconnues « par eux-mêmes et que vous n'ayez plus de preuve; € car tous les hommes ont coutume de ne pas garder c de silence sur les accusations qui ne sont ni justes « ni vraies , mais de les combattre sur-le-champ ; n'ayant € pas fait cela, s'ils les contredisent ensuite, ils passent « pour être des méchants et des sycophantes (4). » Dans tous ces exemples, l'idée générale est liée à l'argumentation : elle sert à établir la thèse de l'avocat ou à eombattre celle de son adversaire.

(1) Contre Aphobe lïï, p. 849,

(2) Contre Phormion, p. 921.

(3) Contre Bœotus !•', 1001,

(4) C. Spudias, p. i033.

Quelquefois Torateur ne cherche qu^à produire sur l'âme de ses auditeurs une impression grave et qu'à leur faire concevoir une haute idée de son propre caractère en exprimant de nobles pensées. Aristide remarque que les idées générales sur Thumanité, sur la vie, sur la mort, rendent le style majestueux (1). Démosthène attribue les hauts faits des aïeux à ce que a chacun « d'eux pensait qu'il avait été mis au monde, non pas « seulement pour son père et pour sa mère, mais aussi <K pour son pays. Quelle différence y art-il entre ces € deux choses? La voici : L'homme qui se croît né <t seulement pour ses parents attend la mort fixée par « le cours du destin et venant d'elle-même à son heure; « mais celui qui se croit aussi né pour sa patrie veut « mourir pour ne pas la voir esclave, et il juge plus « affreuses que la mort les humiliations et les injures « qu'il faut subir dans une ville asservie (2). » Il se demande pourquoi Eschine et Philocrate, accusés par lui dans l'assemblée du peuple, ne lui répondaient pas : « Parce que la vérité est forte et qu'au contraire on « est faible quand on a la conscience d'avoir vendu les € affaires publiques (3). > — c La pauvreté, » dit Démosthène dans un autre endroit (4), «: force les per- « sonnes libres à faire des métiers serviles et bas, qui

(1) Rhétorique, I , nepi liM-vàr-nroç.

(2) Sur la Couronne, p. 296, — trad. de M. Villcmain, dans Démosthène et le général Foy. ^

(3) Sur TAmbassade , p. 406.

(4) C. Eubuliae, p. 1313.

— ss .--

* devraient attirer notre compassion sur elles, ô Affié- « niens, et non pas les perdre. »

Il arrive aussi que la phrase générale contienne seulement une pensée fine, une remarque ingénieuse ou satirique qui doit charmer un instant l'esprit des juges. Ils souriaient en entendant ces mots : c Vous savez san& € doute que, depuis que les hommes sont nés et qu'il 4t y a des tribunaux, un n'a jamais pris personne quî € avouât être coupable, mais que les accusés nient, « contredisent y mentent, inventent des prétextes y font c tout pour n'être pas punis (i). » Rien de plus délicat que cette autre idée : « Vous savez, vous aussi, de quel < prix est dans les maladies la présence d'une femme c à côté d'un homme souffrant (2). »

En montrant à quels usages divers Démosthène fait servir les idées générales, je n'ai pas prétendu soumettre celles-ci à une classification arbitraire. La plupart du temps il est difficile de reconnaître si c'est uniquement en vue de l'argumentation ou en vue des mœurs que l'orateur place ses axiomes et ses maximes. La disposition et l'habitude de son esprit le portent à généraliser; les causes qu'il plaide et les difficultés qu'il rencontre lui en sugg^ent la pensée, lui en fournissent l'occasion ou lui en imposent la nécessité : or, la généralisation oratoire a ordinairement un triple effet. L'idée générale donne un argument, parce qu'elle prétend et paraît contenir une vérité : « La sentence, dit Hermogène (3),

(1) Sur l'Ambassade, p. 408.

(2) C. Néœra, p. 1364.

(3) Progymnasmata, c. 4, — de même Aphtonius, Progymnasmata y c. 4.

« est un raisonnement sommaire dans une démonstra- € tion complète 9 nous détournant de quelque chose ou « excitant à quelque chose, ou montrant ce qu'est <c chaque chose. » Celui qui Fémet semble rechercher, appliquer, aimer cette vérité, et se recommande ainsi aux yeux des juges; la forme sous laquelle elle se produit fixe l'attention de tous et satisfait les esprits désireux d'apprendre ce qu'ils ignorent, surtout quand ils ne sont pas capables de contrôler les enseignements qu'ils reçoivent, ou curieux d'entendre exprimer sous une forme élégante et précise des pensées qui en eux sont obscures et confuses. Démosthène n'eût-il employé les idées générales que pour l'argumentation , cette manière même d'argumenter aurait suffi pour donner au discours un caractère singulier de gravité et pour intéresser vivement les Athéniens.

Faut-il attacher une grande importance philosophique aux diverses doctrines qu'on peut recueillir dans ses ouvrages? Un commentateur de Démosthène lui décerne le titre de grand philosophe, parce qu'il reconnaît la puissance de la fortune , c'est-à-dire de la Providence (1). C'est aller trop loin. Ces théories, ces pensées sont subordonnées souvent aux besoins de la cause. Démosthène les présente ordinairement d'une manière absolue ; c'est afin d'exclure le doute de l'intelligence de ses auditeurs, mais c'est au risque de blesser la vérité. Peut-être pour^ rait-on y trouver un intérêt plus sérieux : on verrait quelle était la morale du peuple et des tribunaux athéniens, en examinant ce qu'un orateur pouvait dire dé-

fi) Moiinlney. sur la 2« Olynthienne, p. 2i.

vant eux 9 et en appréciant la valeur des principes qu'il lui était permis de poser, sans crainte d'être contredit par son adversaire ou condamné par ses juges.

Démosthène n'est pas le premier des écrivains attiques chez qui l'on remarque un usage fréquent et heureux des idées générales : c Si on relit ces pages d'Isocrate, « dit M. Havet (1), on verra tout de suite que les pen- <( sées générales» les sentences en font les principales « beautés et qu'elles agr^dissent tout ce qu'il touche. « Thucydide avait trouvé ce secret qui restait comme c enveloppé dans l'originalité laborieuse de son génie <ic et dans la subtilité d'une analyse où Socrate n'avait

< pas encore porté la lumière; le talent souple d'Iso- « crate le dégage et le livre à tous ceux qui cultiveront

< l'art désormais. » L'éminent critique attribue à l'influence d'Isocrate cette partie considérable du talent de Démosthène dont je viens de parler.

Peut-être a-t-il fait la part bien belle à l'écrivain dont il étudiait le talent trop peu connu et dont il voulait relever la réputation trop rabaissée. Si ces discours de Démosthène sont, comme ceux d'Isocrate, pleins de ces pensées qui instruisent ou qui charment encore le lecteur, l'honneur en est d'abord à cet instinct naturel de notre esprit, qui ne nous permet pas de nous contenter du provisoire et du particulier, et qui nous pousse à chercher quelque chose de général et de durable. Il faut ensuite se rappeler que les Grecs

(1) Revue des Deux-Mondes, 15 déc. 1858 : L'Art et la Prédication d'Isocrate.

aimaient de tout temps les maximes : on en trouve un grand nombre dans Homère ; les premiers orateurs attiques, Ântiphon, Andocide, en contiennent aussi; Ce sont quelquefois les idées les plus vulgaires qu'ils exprimant sous cette forme, tant elle était chère à leurs auditeurs- Selon le procédé indiqué par Hermogène (1), on relève les pensées communes en commençant par dire qu'elles sont communes.

Sans doute le développement des idées générales n'a pas chez eux l'abondance et la magnificence qu'il eut plus tard ches Dômosthène et les orateurs ses contemporains; itiais déjà ils savent tirer parti de ces idées ^ soit pour orner le discours, soit pour fortifier la pi^eUve^ comme on le voit dans ce passage d'Antiphon : € J'admire, quant à moi, l'audace de ïnon frère et la « pensée qu'il a de jurer par sa mère qu'il est èûr qu'elle « n'a pas fait cela. Ckmiment quelqu'un peut^il êti e sûr € d'une chose à laquelle il n'a paâ assisté? Ce n'est pas 4c devant des téiboins que ceux qui préparent la mort € de leurs proches trament leur complot, mais autant € qu'ils le peuvent dans le plus grand secret et de « telle manière que personne ne le sache; ceux dont on € prépare la mort ne savent rien avant d'être en danger « et de connaître le malheur dans lequel ils sont Alors « s'ils le peuvent, et, s'ils en ont le temps avant de mou- « rir, ils appellent leurs amis et leure parents, les pren- « nentà témoin, leur disent par qui ils sont assassinés, « et leur recommandent de venger le crime commis sur « eux; ce que mon père, malade de sa malheureuse et

{1) Tltpi /xiOàSou ogivàrtiTOç f C î29.

« dernière maladie, m'a recommandé à moi, enfant; et, < s'ils ne peuvent faire ces choses , ils écrivent une « lettre, ils prennent lem^ esclaves pour témoins etin- € diquent par qui ils sont perdus. Mon père a montré « et écrit ces choses à moi, qui étais jeune, ô juges, « non à ses esclaves (i). » Les pensées isolées sont plus iréquentes chez Antiphon que les passages de ce genre; je vais en citer quelques exemples : » Rien n'est plus « dur que la nécessité (2). » — « C'est aux malheureux « que la nouveauté est utile; ils espèrent que les change gements feront changer aussi leur mauvais sort; les « heureux ont intérêt à rester tranquilles et à conserver « le bonheur actuel; quand les affaires changent, d'heu-- « reux ils deviennent malheureux (3). :» Il faut punir le crime involontaire, car « si c'est par la négligence de la a divinité que le malheur arrive, étant une £eiute, il est € juste que ce soit un malheur pour celui qui commet « la faute ; si la colère tombe sur l'auteur, comme sur « un impie, il n'est pas juste d'empêcher les peines in- « fligées par elle (4), > — « Le temps et Texpérience « font connaître aux hommes ce qui n'est pas bien (5).» Les sentences sont quelquefois très-nombreuses et rapprochées les unes les autres, mais sans se réunir dans une vaste et philosophique théorie (6).

Enfin Démosthène a pu apprendre lui«même, soit

(1) p. Philoneos.

(2) 1*^« tétralogie , 2« discours.

(3) 36. — 4« discours.

(4) 2« tétralogie, 3° discours.

(o) Discours sur le meurtre dllérode, g. 3.

(n) \, ib,g. n.

dans rhistoire de Thucydide qu'il copia, dit-on, sept fois, soit dans les leçons de Platon qu'il était fier d'avoir suivies, à poser des principes pour en déduire les conséquences, à tirer de l'expérience des règles certaines pour en faire l'application; il a pu, sans recourir à l'intermédiaire d'Isocrate, y prendre le goût et y découvrir le secret de ces riches développements , inconnus au premier âge de l'éloquence attique. La manière dont il fait concourir ces idées générales à l'argumentation indique peut-être un élève de Thucydide plutôt qu'un disciple d'Isocrate.

Au reste, chez les contemporains de Démosthène, on retrouve également un grand nombre d'idées générales, souvent développées avec bonheur, et habilement disposées pour servir à l'argumentation. C'est ce qui montre que, ce n'était pas seulement l'esprit de Démosthène qui était porté vers la généralisation; que sous l'influence égale peut-être d'Isocrate et de Platon tous les orateurs apprenaient à en faire usage, comme le peuple apprenait à y prendre goût. Au début du discours d'Eschine contre Timarque se trouve un beau développement sur la supériorité de la démocratie comparée aux autres gouvernements: l'essence de la démocratie, dit-il, est le règne des lois ; or, il y a des lois qui protègent tous les âges, il y en a qui sont faites pour les enfants (1). Ainsi l'orateur arrive aux lois établies sur les mauvaises mœui^, après avoir montré comment elles se rattachent au principe même de la démocratie. Dans son discours sur V Ambassade^ il développe plusieurs fois les devoirs des dé-

(1) C. Timarque, g. 2. - Cf. c. Clésiphon, g. 3.

pûtes. Fort embarrassé quand Démoslhène, à propos de TAnabassade, invoque contre lui ce témoignage de la Renommée auquel le discours contre Timarque reconnaissait tant d'autorité, il se tire d'affaire par un développement général : « Sachez bien, ô Athéniens, que « la Renommée et la calomnie diffèrent beaucoup, car « la Renommée n'a rien de commun avec la ditTama- « tion ; la diffamation est sœur de la calomnie. Je les < distingue l'une de l'autre nettement. C'est la renomc mée, quand la masse des citoyens dit d'elle-même, « sans aucune provocation, qu'une chose est arrivée; « c'est la calomnie, quand un seul homme portant une <!c accusation à tout le monde diffame quelqu'un dans « toutes les assemblées et devant le Sénat. Nous offrons « des sacrifices à la Renommée comme à une divinité ; <L nous donnons au nom du peuple des actions contre les « calomniateurs comme contre des scélérats (1)* » Enfin dans le discours contre Ctésiphon il trace un magnifique portrait du véritable démocrate (2). Puis il en rapproche celui qu'il donne comme l'image fidèle de Démosthène et arrive en les comparant trait pour trait à montrer que son adversaire est le plus dangereux ennemi de la démocratie.

Il m'est impossible de terminer ce chapitre sans faire remarquer qu'il arrive souvent à Démosthène de faire des emprunts, même considérables, aux discours qu'il a déjà prononcés.

Il y a d'abord chez lui de fréquentes répétitions d'i-

(1) Sur r Ambassade, g. 45.

(2) im.

dées : « Démosthène lui-même se répète souvent, dit « Théon (4); non-seulement il transporte ailleurs les « choses qu'il a déjà dites dans d'autres discours, mais

< encore dans un seul discours il pardt souvent redire « cent fois les mêmes choses : c'est par la variété de son

< style qu'il trompe ses auditeurs. » Mais il ne cherche pas toujours à les tromper.

Il reproduit littéralement de longs passages de ses anciens discours. Le plaidoyer contre Timocrate contient deux développements qui avaient déjà tenu leur place dans le discours contre Androtion (2). On retrouve dans les plaidoyers pour Phormion (3), contre Pantaenéte (4j, contre Nausimaque (5), des morceaux identiques sur les conditions et les effets des transactions; On pourrait signaler une ressemblance non moins parfaite entre plusieurs parties des diverses harangues politiques (6).

Il faut penser que Démosthène, ayant une fois trouvé pour certaines idées la forme qu'il jugeait la meilleure, ne se donnait pas la peine d'en chercher une autre, quand il avait à les exprimer de nouveau. Le grand nombre et le renouvellement continuel des tribunaux lui permettaient de reproduire devant différents juges les mêmes

(1) npoyw/xvày/Aara , C. 1.

(2) C. Androtion, p. 607 et sqq. , p. 605 et sqq. — C. Timo craie, p. 750 et sqq. , p. 757 et sqq.

(3) P. 951 et 952.

(4) P. 972 et 983.

(6) M. Egger, dans son Mémoire , p. 31, parle en note de Westermann , Quœstiones Demosthenicae , Pars IIL Epimetrum , de Repentis locis in orationibus Demostàenis.

développements. D'ailleurs les Athéniens se fussent*ils aperçus qu'on leur répétait ce qui leur avait déjà été dit, ils ne s'en seraient pas étonnés; ils savaient que les avocats faisaient des emprunts fréquents non seulement à leurs propres ouvrages, mais à ceux d'autrui. Quand une idée était l)onnè et qu'elle avait été bien exprimée, il semblait que l'idée et l'expression tombassent également dans le domaine public; il était permis à chacun d'en faire usage, à plus forte raison à celui qui les avait i^rouvées (4).

(1) V. ce que disent sur ce point MM. Egger, dans son Mémoire, p. 31 et sqq. , et Girard, De$ caractères de l'Mtieisme dans Véloquence de Lysias^ p. 16.

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