DES MŒURS ET DES PASSIONS
L^avocat veut amener les juges et en général l'orateur veut amner ses auditeurs à consacrer par leurs suffrages ropinîon qu'il défend devant eux. Pour arriver à ce but , il a deux voies : la conviction et la persuasion. Convaincre, c'est rendre son opinion certaine, même pour ceux à qui elle ne plaît pas; persuader, c'est rendre son opinion probable en faisant désirer qu'elle soit certaine. Convaincre, c'est subjuguer l'esprit par la force; persuader, c'est le séduire et le décider à se laisser prendre.
La persuasion s'opère principalement par les mœurs et par les passions, la conviction par l'exposition de la cause et par l'argumention.
On n'a pas besoin de défiinir le mot passion. Il n'en est pas de même du mot mœurs. Il n'y a pas en français plus qu'en latin (4) de terme qui rende exactement l'expression '^lOiq, dont se sert Aristote. L'emploi des mœurs
(1) QuinUlien, liv. vi, ch. ii. — « ^ôoç, cujus nomine, ut ego « quidem sentio, caret sermo comanus : mores appellantur. »
consiste à exciter la bienveillance du juge par la manière dont le plaideur se peint soi-même et par Fidée qu'il donne de son caractère et de sa vie. Les mœurs sont aussi bien que les passions destinées à exercer une certaine action sur la sensibilité. Les unes et les autres diffèrent moins de nature que de force et, pour ainsi dire, d'intensité. Les passions dérangent le parfait équilibre des facultés de l'âme ; je ne parle pas seulement des plus violentes , telle que l'indignation et la haine; celles qu'on regarde comme les plus douces, la douleur, la compassion, troublent aussi cette harmonie où l'âme trouve le repos, sinon le bonheur. Les mœurs ne sont pas faites pour remuer le cœur, mais pour l'incliner peu à peu de manière à lui faire prendre une certaine disposition. Cette première différence en produit une autre. Quand les passions frappent une âme, le coup que reçoit celle-ci est ordinairement trop fort pour qu'elle n'en ait pas conscience. C'est au contraire le propre des mœurs d'agir d'une manière insensible et secrète. Le juge qui redoute les premières et cherche à les éloigner de lui ne peut ni se méfier ni se garantir des secondes. L'orateur a besoin d'être ému pour émouvoir; il feut qu'il paraisse froid, désintéressé même comme le juge pour gagner sa confiance et son estime par la peinture habilement favorable de ses mœurs.
Il a toujours été fort important pour les plaideurs de plaire à ceux de qui dépendaient leurs biens, leur bonneur ou leur vie. L'homme, chargé de décider conmie s'il connaissait toujours la vérité, au milieu des nuages qui l'obscurcissent ou la cachent, se laisse souvent conduire, au risque de se laisser égarer, par ses sympathies quand il devrait suivre sa raison et même quand il croit
ne suivre que sa raison. Chez les Athéniens, avec la facilité que les plaideurs s'attribuaient pour altérer la vérité, le peu de connaissance qu'avaient les tribunaux du droit dont ils devaient faire Tapplication, la bienveillance des juges était plus précieuse que partout ailleurs. Les parties en avaient besoin non-«eulement pour gagner leur cause, ratais même pour la plaider. Les juges laissaient souvent percer, éclater même, leurs sentiments, pendant le cours de la plaidoirie, soit qu'ils ne pussent dominer leurs vives et mobiles impressions , soit qu'il leur parût inutile d'affecter la sévère apparence de l'iriipartialité. Andocide dit aux juges : c Si je vous parais « m'être suffisamment justifié sur ce point, montrfâ-le- € moi pour que je me défende avec plus d'ardeur sur « les autres (1), » Eschine rapporte (2) que le tribunal avait refusé d'entendre les accusations proférées contre lui par Démoslhène dans le discours sur V Ambassade , et son récit, dont la bonne foi pourrait être révoquée en doute, est confirmé par Ulpien ; d'après celui-ci, Eubule s'écria : c Laisserez-vous Démosthène dire ces c choses honteuses, » et les juges, se levant indignés, empêchèrent l'orateur de continuer. Une sympathie ou une antipathie ainsi manifestée devait aider puissamment ou singulièrement embarrasser le plaideur. Les rapports du juge avec l'avocat n'étaient pas les mêmes qu'aujourd'hui; il semble que les mœurs accordaient au premier un pouvoir étendu sur la plaidoirie elle-même, aussi bien que sur la cause. Les orateurs prient toujours les tri-
(1) Sur les Mystères, g. 7.
(2) Sur TAmbassade, g. 2.
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bunaux d'imposer un certain ordre à leur adversaire, de l'enfermer dans une démonstration, de le forcer à insister sur un point déterminé, en lui faisant défense de parler d'un autre; quand l'adversaire prend la parole, il faut qu*il rappelle à ses juges qu'un serment solennel les oblige à écouter l'attaque et la défense avec une bienveillance égale, et que les deux parties doivent être libres de suivre l'ordre qui convient à chacune d'elles (1). Mais ce serment a dû être souvent une protection insuffisante pour les plaideurs que les juges n'aimaient ou n'estimaient pas.
Quand les parties se font représenter et défendre par un avocat, les mœurs perdent beaucoup de leur importance. Le juge se trouve en présence d'un homme qu'il connaît, sur le compte duquel son opinion est d'ordinaire formée et arrêtée depuis longtemps; ce n'est pas un seul discours qui peut la changer. L'emploi des mœurs a même alors quelque chose qui répugne à la conscience : on demande à l'avocat de prendre pour le besoin de la cause un visage qu'il déposera en sortant de l'audience, et comme le remarque finement M. Egger (2) , « ici le précepte classique touche de trop près « à un conseil d'hypocrisie. » Il faut se rappeler que chez les Athéniens c'étaient les parties qui paraissaient et qui parlaient elles-mêmes devant les juges : « Quand « Aristote, qui est le véritable père de toutes ces « théories, » dit encore M. Egger, « traitait si lon- « guement des mœurs dans le second livre de sa
(1) Démosthène, sur la Couronne, p. 226.
(2) Loc. cit., p. 20.
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« Rhétorique , il n'avait et ne pouvait avoir en vue que « les tribunaux d'Athènes, où tous les âges et tous les <!t caractères se produisaient devant les juges, où le « rhéteur avait précisément pour office d'approprier les « discours au caractère, à l'âge, à la profession des <i plaidants. A ce point de vue, je comprends beaucoup « mieux l'utilité de tant de fines analyses dont le phi-^ « losophe a rempli vingt ou trente pages, qui sont « peut-être les plus belles de son livre : le vieillard^ « l'homme fait et le jeune homme, l'orgueilleux, le « jaloux, le miséricordieux, te brave, le craintif, le « noble et le riche, je les retrouve non-seulement sur « les bancs du tribunal où tous les Athéniens siégeaient « à tour de rôle, mais encore parmi les plaideurs. Il est « tout simple que l'orateur de profession compose à son « client le personnage qui méritera le mieux la bien- « veillance de ses juges. »
Ce qu'ont à faire avant tout les plaideurs, c'est d'expliquer et de justifier leur présence au tribunal. Chose singulière! les Athéniens aimaient naturellement les procès; ils y trouvaient de plus un revenu assuré, fourni en grande partie par les alliés, et cependant les parties devaient se représenter comme agissant malgré elles, comme ayant épuisé tous les moyens de conciliation, ou comme obéissant à quelque sentiment respectable et sacré, qu'il eût été honteux pour elles de trahir. Démosthène commence le premier de ses plaidoyers en déclarant qu'il n'eût pas intenté de procès, si son tuteur avait voulu s'en remettre à l'arbitrage de parents communs (1).
(i; Contre Aphobe ï, 813.
Plaidaat contre le beau^^û ère de ce même tuteur, il pro^ teste du vif désir qu'il a de vivre en bonne iatelligenca avec Tun et avec Tautre.; il a fallu qu'il fût r&luit à la deiraière extrémité pour qu'il agît (t). Il arrive qudquefois au plaideur de Étire ressortir lui-même tout ce qua 1q procès^ a d'odieux pour prouver qu'il éfâit incap^le de le soulever volontairement : t C'est la plus triste de « toutes les choses» ô juge», » dit Mantithée (2), % quand oQ est de nom le frère de ciertains hommes » et f qu'en feit oft les a pour ennemis, et quft, après avoir < eu beaucoup à souifrir d'eux, oa est forcé de venir €i devant le tribunal, ce qui m'est arrivé aujourd'hui* b Iti^ aycophantft est encore plus odieux que le plaideur de: profe^sionj un citoyen doit avoir un motif puissant pour exposer un autre, citoyen h une amende,, à la perte de la cité ou de la vie., Dêmosthène,. dans^ te discowa 9ur r Ambassade, nie qu'il ait accusé Ejschine par aviditéi, peur ou haine ; il a pris, en main la oaus» é^. la Repu- Uique , maiace n'^t pas asses ; poiuxpp» &'est41 ohiiKi^é de cette, cause? C'est qu'il avait lui-^mdme fait partie de ITambassade» et qu'il a craint, dit^il,. d'toe. vu jour cône sidéré et puni comoie complice de ses collées (^ Une inimitié privée autorise a^^ifisammeat des pc^ursuitea» à moins qu'elles ne soient dépourvues da motif; il semble tout naturel qu'on se venge, d'un ennemi en surveillant sa conduite et en le défilant aux tribunaux^ dès qu'on y surprend qud<{ue faute grave. Théedimeste commence
(1) C. Onétor I,p. 864.
(2) C. BœotU5lI,p. lOdS.
&) Sur r Ambassade, p. 409.
ainsi son plaidoyer contre Néaera , femme de Stéphanos (i) : « Il y avait beaucoup de choses, 6 Athéniens, ft qui m'engageaient à diriger cette accusation contre a Néâeara et à me présenter devant vous. Car nous avons <r subi de grandes ii^ustices de la part de Stéphano$> « et il nous a fait courir les derniers périls, à mon t lieau-frère, à moi , à ma çaïur et à ma femme, en sorte « que ce n'est pas paur commencer, mais pour me vena ger que je vais combattre dans ce procès. C'est lui € qui le premier a commencé l'inimitié, sans avoir ja- • inais rien souffert de notre part, ni dans nos discours, a ni dans nos actions. Je veux d'abord vous montrer ce « qu'il noujs a fait souffrir, afm que vous me pardonniez; « davantage y si je me défends «et comment nous avons € couru les plus grands périls^ la perte de la patrie et c Tiniamie. » C'est cette justificatiou de l'accusation que Théomneste présente, avant de passer la par(de à soabeau-frèreApoUodore pour la discussion de la cause. Tous lea orateurs attiques ont la même préoccupation, Eschine commence son discours contre Timarque en faisant observer qu'il n'accuse jamais personne, c'est Timarque seul qui doit être responsable de l'accusation dirigée eoatre lui; ce n'est ni la ville, ni les lois, ni le peuple,» ni Esebine môme : « Les lois interdisaient à a Timarque, ayant vécu honteusement, de parler au € peuple; ordre, à ce qu'il me semble, non difficile à € remplir, mais même fort aisé; s'il avait été sage, il lui c était permis de ne pas me calomnier (2). )>
(i c. Néagra, p. 13é5.
(2) c. Timarque, g. 1.
Quand on a une cause légitime d'inimitié, on ne craint pas deravouer(l), car on passerait pour faible et non pour magnanime si l'on négligeait de se venger. Mais il faut se garder de pousser l'amour de la vengeance jusqu'à l'acharnement, et il semble que l'on aurait mauvaise grâce à poursuivre toujours le même citoyen (2).
Après avoir disposé les juges en sa faveur en montrant que l'on a peu de goût pour les procès , on lemr fait voir que l'on n'a rien de tout ce qui peut assurer ta victoire, à l'exception du bon droit. On se représente pauvre (8), sans amis (4), inexpérimenté dans l'art de la parole comme dans les luttes judiciaires (5) : « Je vous « supplie, ô juges, dit le fils d'Aristodême (6), de se- « courir et mon père qui est devant vous et moi , si nous « défendons le droit, et de ne pas mettre de côté des « hommes pauvres et faibles, opprimés par des arti- « fices injustes. Pour nous, nous venons , ayant con- « fiance dans la vérité, et contents si Ton nous laisse « obtenir l'application des lois; ceux-ci sont toujours « appuyés sur leurs préparatifs et sur leurs dépensés, « avec raison, je crois; car c"est le bien d'autrui qu'ils « dépensent sans peine pour se procurer en grand « nombre des orateurs qui parleront en leur faveur, et « de faux témoins. Mon père, car il faut le dire, com-
(i) Contre Apaturios, p. 900. — Contre Nicostrate, p. 1247.
(2) Contre Timocrate, p. 696.
(3) Contre Eubulide, p. 1309.
(4) Contre Théocrinès, p. 1323 et 1344.
(5) Contre Aristocrate, p. 621. — Contre Aphobe, p. 813. — Cf. p. 844, 864, 907, 1009, 1028, 1250, 1273 , etc., etc.
(6) Contre Léocharès, p. 1081.
« bat., ayant des témoignages évidents eldesapauvi^lé-, « que vous connaissez tous, et de son humble condition; m il est héraut au Pirée, état qui prouve non-seulement « qu'un homme est misérable, mais encore qu'il n'a p^s a de loisir pour intriguer; car il oblige à passer tout le « jour sur l'Agora. Il faut que vous pensiez à ces choses « pour en conclure que, si nous ji'avions pas eu con- « fiance en notre droit, jamais nous ne serions venus « devant vous. »
On se garde avec soin de paraître avoir composé d'avance son discours : l'art ferait douter de la véracité, Démosthène semble hésiter quand il cite des décrets sur lesquels il s'appuie (1) : il dit qu'il prend au hasard par^mi les crimes de Midias eeux qu'il veut rappeler au3{ Athéniens (2); il feint d'avoir oublié une déposition et d'y revenir après coup (3); il semble ne pas tenir à son ordre et se déclare prêt à commencer par où il plaira aux juges (4). Toutes les fois qu'il fait des calculs, on y trouve de légères erreurs (5) : il sacrifie l'exactitude à ces comptes ronds auxquels les exigences de la statisr tique moderne ont été tout crédit; une opération, faite de tête sur le moment même, paraîtrait invraisemblable- , Le genre démonstratif était le seul où l'on pût avouer que l'on s'efforçait de parler comme personne n'avait
(i) C. Leptîne, p. 482. — G. Aristocrate, p. 647.
(2) C. Midias, p. 557.
(3) C. Bœotus II, p. 1125.
(4) C. Aristocrate, p. 626.
15) C. Aphobe I, p. 815 et 825. — C. Phormion, p. 914. — C. Nausimaque, p. 990. — C. Eubulide, p. 1303.
parlé encore (1), prétendre que le signe d'une éducation libérale était moins le courage que Téloquence (2), défier tous les orateurs de traiter le même sujet (3). Si Ton avait besoin de preuves pour établir qu'Isocrate n'a jamais prononcé le discours sur VAntidoèe^ on en trouverait dans ces passages où il se vante avec un orgueil presque poétique d'en faire un monument plus beau que Fairain (4) , où il insiste sur la nature du genre d'éloquence qu'il a pris (5). Le plaideur, si l'on remarque qu'il parle avec plus de soin que d'habitude, doit s^en excuser en toute hâte (6).
On sait que l'orateur doit prévoir et combattre d'avance les ai^uments de son adversaire. C'est lui qui, en étudiant la cause, remarque ce qu'elle contient de favorable ou de défavorable à son opinion; il suppose que l'autre avocat invoquera telle ou telle raison, liais il faut un art exercé pour arriver à découvrir ainsi le système de son adversaire. Les orateurs grecs le dissi^ mulent en se représentant comme instruits par la rumeur publique des arguments qui vont être employés contre eux. L'artifice est simple, mais il suffit pour sauver les apparences : € J'entends dire que celui-ci sou- « tiendra telle chose, » voilà de quelle manière commence toujours la réfutation anticipée du discours qui
(1) Isocrate, Panégyrique, g. 1.
^2) Id.,ib., g. 43.
{3)lb.,g.r>i.
(6) Antiphon, 2« tétralogie, 2« discours.
n'a pas été encore prononcé. Goteime il ne faut pas, tn gédéral^ contenir qu'on a préparé avec soin son propre plaiddyefiy Qu'oïl b recherché et combitié les raisons sur lesquelles ^n s'appuie, on ne peut non plus avouer qu'on s'est demandé d'avance ^ qu'on à trouvé ce que dirait l'adverdaire et ce qu'il faudrait lui répondre (4)%
Cette hdiileté de lan|^ réussissait moihs bien^hets les RoftiainSi Un dès adversaires de Gioéron y reôourut un jour et Gitiérontô moqua de lui : € Maintenant, puièque « j'ai répondu à tout ce qUe tu avais cUt, T. Attius, sur « làèonddmiiatioii d'Oppianicué, il te faut confesBev que 4L tu t'es élrangeiâënt trbmpé quand tu as cl'u que je dé- « fendrais Ai Gluenti^â non-seulement en fait^ iliais en « droiti Car tu as dit souvent que l'^n t'avait fait «avoir
< que j'avais l'intention de mettre cette cauâe sotis la € prot6ctioA de la loivQtioi dônol soîHmeË^^nous à flotte « insu trahis par nbs an^s? Y à^t-il quelqu'un parmi a €Êux iiuë nous considérons boiArile d^es afliis qui vU
< livrer nos projets à notre adVersidre? Qui t'a fait éBr € voir cela? qui a été ai pervers? A qui moi^^même en « ai-ge parlé (î)î »
Il n'est pas de mérite , de vertu <qu^un plaideur ne tâdhe éé è^ttf ibder ^ mais les Athénieioa ont trop de bon goût pour soUffrif qu'il leUif ISisse grossièrement son prdpre éloge. C'est aàj( juges à tirer de ses paroles une conclusion favorable. On leur donne une haute idée de sa retenue quand on déclare ne pouvoir répéter devant
(!) V. Eschine , c. Ctésiphon, gf. 76 ei 82.
(2) Pour Clueatius, g 52.
eux les discours impudents qu'a tenus l'adversaire, surtout si c'était en présence d*honnêtes femmes que celuici a eu un pareil langage (1). Démosthène fait admirer son courage, sans en parler, quand il dit que les citoyens injuriés par Midias n'ont jamais osé se plaindre (2).
Diodore reproche à Androtion d'avoir divulgué les malheurs des citoyens , en se chargeant du recouvrement des impôte; tout ce qui en a été dit fût- il vrai, l'humanité ordonnait de garder le silence (8). Démosthène n'ose pas rappeler des injures faites à des citoyens, sans s'excuser, sans protester qu'il regrette de les affliger, qu'il ne fait qu'obéir à la nécessité (4). On semble craindre de prononcer les noms de ceux qui ne sont pas nécessairement en cause. On leur demande pardon et l'on atténue la gravité de leurs fautes, quand on est forcé de les rappeler. On hésite même à citer des témoins : Eschine, appelant Misgolas, parle des ménagements avec lesquels il a rédigé la déposition de celui-ci (5). On se dispense quelquefois de feire déposer certaines personnes, sous le prétexte qu'il faut envelopper leur douleur d'un profond silence (6). Les malheurs des peuples excitent autant de compassion que ceux des particuliers. On peut voir comment on parle de Thèbes dans les deux discours sur la Cottrow»^. Eschine rappelle que tous les Grecs se sont rassemblés à une certaine épo-
(i) C. Midias , p. 540. - Cf. Bœolus il , p. 10?5,
(2) C. Midias, p. 520.
(3j C. Androtion, p. 612.
(4) C. Midias, p. 533.
(3)C. Timarque, gg. il et 18.
(6)lb.,g.2l.
que, dans utie vilk « que je ne veux pas nommer, dit-il, « et plaise au ciel qu'aucun des Grecs n'ait de malheurs « pareils aux siens (1)1 » Et plus bas, après avoir dit que les Thébains n'ont jamais réussi, il ajoute: a: J'en € sais bien la cause, mais ne veux pas la dire à cause « de leurs infortunes, » Démosthène se contente de rappeler que les Thébains « n'avaient pas usé avec « modération des succès qu'ils avaient remportés à € Leuctres (2), • et un peu plus bas il ne parle de leur insolence passée qu'en ajoutant qu'ils sont devenus malheureux* « On prétend, dit-il, qu'il « importait à « Philippe, aux Phocéens, à vous tous également d'être « débarrassés de l'orgueil et de Tinsolence des Thébains. « Quelques-uns entendaient ces discours avec plaisir, à « cause de l'antipathie qui existait alors contre les Thé- « bains (3). » Apaturios se plaignit, > dit un plaideur (4), « que j'engageasse le vaisseau et les esclaves pour l'ar- « gent de Parménon et que je devinsse son ennemi dans € l'intérêt d'un exilé; pour moi, je dis que je négligeas: rais d'autant moins celui qui s'était fié à moi, que « je le voyais exilé, malheureux, injustement lésé par « celui-ci, »
Quand on parle d'un jugement duquel on a lieu d'être mécontent, c'est toujours dans les termes les plus respectueux pour le tribunal qui l'a rendu; on se contente de plaindre sa bonne foi égarée; on recon-
(1) C. Ctésiphon,g. 41.
(2) Sur la Couronne , p. 231 .
(3)Ib.,p. 238.
(i) C. Apaturios, p. 896.