‹ Les plaidoyers de Démosthène ...: ThèseChapitre 6 sur 12 · HO · texte numérisé non relu

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naît qu'il est difficile aux hommes de ne pas se trompei^ qu'eil présence des artifices et des faux témoignages combinés par l'adversaire, il était impossible de juger autrement (1). Tant ûe retenue, de douceutr, dé respect ne peut échapper aux juges et produit sur leur esprit une impression d'autant meilleure que le plaideur leur laisse apercevoir ses vertus saùs in faire l'étalage devant eux, et que sa discrétion leur permet dô s'applaudir de leur fticile perspicacité*

L'influence dés mœurs oratoire^ n'esl pas moins een^ ^ible dans les plaidoyers politiques. Que l'on compare les PhUippi^ueÈ et le disc&urs sur Ui Cmirotmèi. Dans les premières, Démosthène ne cesse de rendre les AUiéniens responsables de leurs revers : s'ils sont vaincus par Philippe, la faute en est à euijt^mémeâ, k leur né* ^igence, à la Complaisance avec laquelle ils écoutent les traîtres, non aux dieux, qui en plusieurs occasions ont manifesté leur faveur pour Athènes, non à Philippe, qui n'est fort que par la faiblesse de ses ennemis. Les Athéniens doivent espérer encore^ puisqu'il dépend d'eux seuls de recouvrer le premier rang, en faisant un généreux effort- Voilà les idées que l'autèuir des Philippiques et des OlynthienneS développe sans cesse devant le peuple, ^ns craindre de lui dé(4aire. Quimd Ëschine, en poursuivant Ctésiphon^ demande aux Athéniens de condamner solennellement la conduite politique de Démosthène, celui-ci, pour se justifier, cherche à prouver que ce n*est pas sur lui qu'il faut faire re-

(1) C. Macartatos, p. i0^>2. — C. Sléphanos 1, p. iî05. C. N«aera, p. 1317.

tomber les malheurs qu'il a tenté en vain de prévenir, la défaite de Chéronée et Virrévocable asservissement de la Grèce* Mais il ne se sépare pas du peuple athénien , il ne lui reprdôhe pas d'avoir longtemps résisté à se$ conseils, d'avoir laissé fiiir bien des occasions propices, et de s'êtfe laissé réduire à engager une lutte où l'attendait une défaite inévitable. C'est à la fortune qu'il impute le désastre de 6a patrie et la ruine de sa liberté : <c Je veux, m^étant

< débarrassé des choses privées, vous dire encore « quelques mots des choses publiques : si tu peuï^ « Eschine, montrer un seul des hommes qui vivent € sous ce soleil, qui ait échappé à la puissance de Phi-^

< lippe d'abord, et maintenant à celle d'Alexandre, € parmi les Grecs ou parmi les barbares, soit; je consens « que ma fortune, ou mon infortune, de quelque « nom que tu veuilles l'appeler, ait été cause de tout. « Mais si parmi ceux qui ne m^ont jamais vu, qui n'ont « jamais entendu ma voi:x, beaucoup ont souffert les « plus grands maux, non-seulemeùt des particuliers^ ^ mais des cités entières et des nations, combien n'est41 « pas plus juste et plus vrai de ctoire quec*estla cornac mune fortune de tous les hommes, comme il semble, c et une abondance insurmontable de maux qui ont pro*^ « duitces choses (1)? > 11 ne lui vient même pas à l'esprit qu'on puisse accuser les Athéniens : ce sont ses juges.

Si la place des mœurs oratoires est principalement dans l'exorde , On les retrouve dans tout le reste du plaidoyer; le plaideur doit demeurer telqu*il s'est montré d'iBd)ord . sous peine de détruire le bon eflfet produit

[\) Sur la Couronne, p. 316.

par ses premières paroles. Si je ne craignais de faire une distinction arbitraire, je dirais que l'exorde renferme plutôt cette partie des mœurs, qui est destinée à <'xciter l'intérêt en raison de la position du plaideur, et que le corps du discours contient cette autre partie, qui doit exciter la sympathie et peut-être un certain sentiment d'admiration en raison de son caractère et de sa vie. Ce que l'on peut dire sans vanité se met dans l'exorde; ce qu'on laisse entendre se place partout où l'occasion s'en présente. Il est bon d'avoir déjà disposé l'esprit des juges à comprendre de soi-même les choses qu'il n'est pas permis d'expliquer. Deux plaidoyers de Démosthène nous offrent et l'exemple et le modèle de ces mœurs ainsi répandues dans tout le discours; je veux parler de ceux qu'il composa contre les généraux Tiraothée et Conon. Il s'attaquait à des hommes illustrés par de longs exploits dont l'un, Timothée, était devenu malheureux; il fallait triompher de la reconnaissance qu'inspirent les services rendus, de l'admiration qu'on a pour la gloire, de la compassion que l'on éprouve pour une grande infortune : il fallait vaincre des sentiments par d'autres sentiments : Démosthène mit tout son art à faire de ses clients des hommes doux, pacifiques, modérés, pleins de dévouement pour la République, incapables d'élever une prétention injuste, disposés même à sacrifier une partie de leurs droits pour l'amour de la paix* Les mœurs font assurément la partie la plus importante de ces deux discours. La modération est une qualité qu'il faut garder constamment. Hermogène(l) a rassemblé de nombreux

(1) n«pi iStwvj t. li , r. 6 , mpi Î7riitxcî«(.

exemples dans Démosthène, pour nous apprendre ce que c'est que la modération dans le langage ^ soit qu'elle consiste à paraître diminuer volontairement la force de ses propres arguments, ou à laisser de côté quelque chose, ou qu'elle vienne de la simplicité du ton.

L'attitude de l'orateur faisait partie des mœurs ôra^ toires; il fallait garder un maintien décent et digne; il y avait des lois sur la dignité; <3t la vHle la mieux gou- « vemée est celle où il y a le plus de dignité, » dit Eschine (1), et il rappelle que Périclès, Thémistocle, Aristide n'eussent pas osé parler, s'ils n'avaient eu « la « main en dedans; » que Solon était représenté dans celte posture sur la place de Salamine.

il ne suflSt pas de faire penser du bien de soi : il faut faire penser du mal de son adversaire. Sans doute celuici pourra se défendre, se justifier même quand il prendra la parole; mais peut-être ne fera-t-il pas disparaître complètement la mauvaise opinion que les juges auront conçue sur son compte : « il en restera toujours quelce que chose. > D'ailleurs, comme le dit Démosthëne luimême, « par nature il appartient à tous les. hommes « d'écouter volontiers sur autrui le blâme et l'invec- « tive et d'être fatigués de ceux qui se louent eux- « mêmes (2). » On compose donc aussi un personnage à son adversaire : on le montre riche, éloquent, actif, appuyé par de nombreux amis, récitant un plaidoyer écrit par un logographe, dangereux pour les tribunaux,

(1) C. Timarque, g. 6.

(2» Sur la Couronne, p. 226. — Trad. âe M. Villemain, Souvenirs contemporams.

doat ses aitifices peuvent tromper la religion , pour la démoeratia, dont il menace Texistenee et foule am pieds les lois (1). On le tourne en ridicule; c'est ainsi que Démosthène, dans le discours sur la Courmney rappelle constamment qu'Eschine a commencé par être actew, raille jusqu'à la beauté de eel organe qui a reteati dans le théàtre^et persiffleune érudition empruntée aux auteurs tragiques* Il &ut Toir comme il décrit la oootenanee, d'Eschine après les malheurs d'Athènes (S), ^ mimnent Eischina à son tour raconte la conduite de Démosthène à la cour de Philippe (S). Âpollodora se moque des solécismes de Phonnion (4)^ car, si l'on doit éviter de passer pour un orateur consommé^ il sa ûuit garder avec autant de soin de violer les rè^es du lan^ gage attique.

Un des moyens que les orateurs emploient le plus volontiers pour ruiner leur adversanre dans L'esprit des juges, c'est de rapporter des propos înconvaaaaLts tenus par lui sur le compte du peuple athénien ou des juges eux^niêiiies. H est probable qu'ils n'hésitaiait pas k ea inventer, quand ils en avaient besoin* Démosthène fait dire par Eschine aux députés de Philippe qu'il y a dans Athènes beaucoup de gens qui font du bruit, mais qu'on en compte pai qui aillent à la guerre (5). A l'entendre,

(i) Contre Midfas. — Contre Conon. — C. Ândrotion, p, S94. — P. Phormion, p. 958. — Contre Phaenippe, p. 1046. — C. Stéplianos II, p. 1129. — C. Olymplodore , p. 1177 et 1182.

(2) Sur l'Ambassade, p. 442.

(3) Sur l'Ambassade, gg. 15 et sqq.

(4) G. Stéphanos.p.liil.

(5) Sur l'Ambassade, p. 375.

Midias considère tous les Athéniens coiiune des mm^ diants^des scélérat^ ou des; gens de rien (1)^ et, quand il pwrle en public, c'e&t pour reprocher au peuple lea services qu'il lui a rendus. (3). Un plaideur rapporte qu'il oflSritraiiMtrageàDionysiadore: < Il dît que nous étions « hi&Bk simplea si nous le supposions assez fou pour se « prâsenter devant l'airhitre qui le condamnerait évidem-» € ment à payer, quand il hu était possible d^aller devant f le tribunal en gardant Paient; qu'ensuite^ s'il pou-^ € vait vous tromper, il a'en irait» ayant kl»eaft d'autrui; « qu'autrement, il rendrait alors la somma (3). %

Eschine use du même artifioe. U dît aux jugea que Démosthène a promis de les tromper, qu'» rentrant ehesi lui il se moquera d'eux avec ses étèves (4). tt fait ressortir la présomption de son adversaire : ^ Seul dans c son discours^ Démasthène parait le gardien de la € viUe^ les autres sent traîtres (5). »

On peut s'étonna^ que ce moym, qui consiste à peindre d'une manière (fêfavorable les mœurs d'un adversaire, sans raconter les &it& de sai vie et sans exciter de pasr sJiOQs> n'ait pas été classé à part et n'ait pas reçiA de l'aneienne rhétorique un nom spéciak

IKaprës Longin, « Démoeûiène ne s^euAendait pa3.fort € bien à peindre l«s nuBurs (6); > il était resté, pow

(3) G. Dionysiodore, p. 128S.

(4) C. Timarque, g. 33.

(5) Sur r Ambassade , g . 5..

(6) Trad. de Boileau, ch. 28.

cette partie de l'art oratoire, au-dessoiis d^Hypéride. Cette opinion ne peut s'expliquer que par l'oubli dans lequel étaient tombés au temps de Longin les plaidoyers privés de Démosthène. Les mœurs occupent naturellement une place moins considérable dans les harangues et même dans les plaidoyers politiques, les seuls que Ton continuât à lire à cette époque. Il nous est impos-> sible aujourd'hui d'établir un parallèle entre Démosthène et Hypéride; nous possédons un trop petit nombre de fragments de celui-ci, même depuis les découvertes qui ont fourni à de savants hellénistes (1) l'occasion d'étudier son génie* Mais on peut comparer Démosthène avec Lysias; l'on reconnaîtra que les mœurs, dans les ouvrages du premier, ne le cèdent peut-être pas à celles qu'on admire avec raison dans les écrits du second.

On rencontre dans les auteurs anciens et modernes les assertions les plus contradictoires sur le rôle que jouaient les passions dans l'éloquence attique. M. Havet (2) parle de c péroraisons pleines de gestes, de

< larmes et de cris..., vraies scènes de tragédie. > Il peut s'autoriser du témoignage d'Isocrate qui dit à la fin de son discours sur l'ili^/êe/o^^ ; < Je vois que les autres

< accusés, quand ils arrivent à la fin de leur défense,

< prient, conjurent, font monter près d'eux leurs en- « fants, leurs amis (3). >> C'est pour se moquer des orateurs de son temps que Bdélycléon, dans Aristophane,

(1) MM. J. Girard et F. Meunier, couronnés par rAcadémie de» Inscriptions et Belles-Lettres.

(2) Etude sur la Rhéthorlque d'Aristole , p. 29.

présente au juge la famille désolée du chien Lâbès (i). Les orateurs prenaient soin de combattre d'avance lès passions auxquelles ils supposaient que leurs adversaires auraient recours , comme ils se seraient attchés à réfuter un argument. C'était pour eux une espèce de lieu commun, ce qui semble prouver que l'emploi de ces passions était devenu bien fréquent.

Selon Quintilien au contraire, la péroraison était hors d'usage chez les Athéniens (2); ils ne souffraient qu'un résumé; le héraut faisait défense aux orateurs d'exciter les passions (3). Il était interdit de parler en dehors de l'affaire devant a ce vénérable sénat d'Areo- « page » qui « iugeoit de nuict, de peur* que la veue « des poursuyvants corrompist sa justice (4). d La règle avait été étendue à tous les tribunaux, quoiqu'elle n'y fttt pas toujours exactement observée. Dans les monuments qui nous restent de l'éloquence attique, il n'y a que bien peu de péroraisons ; on en trouve dans le discours d'Andocide^w les Mystères, dans celui d'Eschine sur l'Ambassade. Le plus souvent les orateurs se contentent d'un court et simple résumé ou terminent par une phrase générale sur la nécessité de juger sans précipitation, de punir le crime ou de justifier l'innocence.

On peut être d'abord assez embarrassé pour concilier

(1) Guêpes, 975-979.

(3) VI, 1. n dit que le résumé : « unum epilogi genus visum

estplerisque. Atticorum... :id sensisse AtticoscredoquiaAIhenis

affectas movere eUam per prœconem prohibebatur orator. »

(i) Montaigne, liv. n, cb. 12.

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(tes opinions si complètement contraires^ émiseis par des écrivains Clément autorisés. Il n'y dirait rien d'é-> tonnant à ce que la loi atiiénienile eût interdit aux ora^ teurs les mouvements et les passions» Cette pfrofaibition était la conséquence naturelle de la méfiance excessive que l'éloquence inspirait à l'&uteur de cette loi et dont nom avons déjà vu plus d'une preuve. Le l^islateur avait espéré pouvoir réduire les orateurs à ^q[X)ser simplifient la cause. Mais nous avons vu aussi comment les précautions qu'il avait prises avaient été successivement éludées avec la connivence tacite et iiécessa^e de ceux m&im qui étaient chargés de faire exécuter âes prescriptions. Il ne pouvait tenir étemellemeni les passions éloignées des tribunaux, pas plus qu'il n'avait pu empèbher ks {daideors de recourir «n secret à Téloquencé Muv«nt payée d'un avocat de profession. Le l^islateur est tonîours sûr de succomber quand H engage une lutte avec la nature humaine» Il ne doit pas songer à modifier rouvre de Dieu, quelle que soit la pœ^ié de fiôs intentions, et ^ quand il l'entreprend^ il échdue, quelle que soit l'habileté de ses (tisposîtions* Le vrai homme , comprimé^ lui échappe trafoifirs par quelque endroèt. LSoisf^ des passionis est naturel et légitime. On ne peut écouter sans pitié le récit d'une injuste infortune, Toir nâ frand crime sans indignation. Le législateur >aihénien devait interdire aux jiïges de ressentir les passions, avant de défendre à Torateur de les exciter; mais comment aurait-il fait pour empêcher, par exemple, qu'ils n'arrivassent au tribunal pleins de colère contre un généra) maUimreux? La justice demandait qu'on permit aux passions de combattre les passions : ces forces tdves de Tâme peuvent également servir l'erreur et la vérité

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cela est incontestable; la tâche du juge est de discernet* si l'avocat en fait un bon ou un mauvais usage.

Malgré de sévères dÔTenses , les passions parvinrent à s'introduire dans Téloquence judiciaire; mais on ne put oublier qu'elles avaient été proscrites par le législateur. De là comme une double règle que l'usage consacra et à laquelle les orateurs dérogèrent bien rare^ ment : ia première, qu'il n'y eût pas de péroraison, la seconde, que les passions fussent en quelque sorte confondues avec l'argumentation et n'occupassent point une place distincte au milieu du discours (4); l'usage des passions fiit permis à ces conditions, qui, il fout le reconnatlre, étaient de nature à ïe régler et à le modérer.

Tout restreint qu'il fût, il parut encore excessif aux Athéniens. Leur goût ne s'accommoda point toujours de ces mouvements de Tâme qu'ils avaient cessé de trouver dangereux pour leur impartialité. Il fallait peu de chose pour toucher un peuple naturellement si délicat et si sensible; on n'avait besoin ni de pardtre devant eux avec des vêtements de deuil et dans un appareil qui les eût choqués loin de les émouvoir, ni de répandre des pleurs abondants ou de pousser de longs sanglots; ce qui ét3Jit nécessaire pour fléchir le cœur dur des Romains eût paru extraordinsdre dans Athènes et aurait provoqué un sourire moqueur au lieu d'arracher des larmes. Il n'en fallait même pas autant. Les Athéniens reprochaient à leurs orateurs de pécher par excès là où les Romains et les Français sf'étonnent de ne trouver que ce qu'ils croient être la juste mesure. La différence des jugements

(1) V. M. Girard, Des Caractères de rÂUicidme, etc. , p. 8.

s*explique par la différence des goûts qui provient elle* même de la différence des génies.

Les plaidoyers de Démosthène peuvent nous donner une idée juste et complète de la manière dont les avocats athéniens employaient les passions. Celle dont les juges se méfiaient le plus, celle contre laquelle étaient prises toutes les précautions du législateur, était la pitié; aussi fallait-il s'en servir avec discrétion : a Ils n'ont pas a rougi ^ » dit Démosthène en parlant de ses tuteurs (1)^ « de ne pas avoir pitié de ma sœur, qui, ayant reçu « deux talents de mon père , n'aura rien de ce qui lui € appartient, mais, agissant comme des ennemis acharne nés, non comme des amis et des proches qui nous e étaient restés, ils n'ont tenu aucun compte de la pa- « rente, et moi, infortuné entre tous, je suis également € embarrassé et pour la doter et pour suffire au reste « de ma clépense. > Mantithée, plaidant contre ses frères (2), dit : « J'ai été chassé par ceux-ci de la mai- « son paternelle où je suis né, où j'ai été élevé, où ils « ont été reçus, non par mon père, mais par moi, après « sa mort. » L'orateur se contente d'un mot; on dirait même qu'il s'en remet aux auditeurs du soin de dégager le sentiment du milieu des faits qu'il rapporte- Son pathétique est mesuré et se confond presque avec les mœurs, tant il met de modération et de douceur dans sa plainte, pour n'éveiller pas la méfiance en paraissant faire un effort pour surprendre la religion des juges. Il était dangereux de passer pour habile dans l'art

(i) G. Aphobe I, p. 804.

(2) G. Bœotus II, p. i008.

d'exciter la pitié, et l'on avait soin d'attribuer à son adversaire ce talent suspect. Déniosthène ne nous paraît pas avoir péché par excès de sensibilité, et Eschine dit de lui : «« Cet homme pleure plus facilement que « d'autres ne rient; :& il revient même fréquemment sur les larmes de Déraosthène (1).

Cependant, quand Démosthène croyait les juges dispo-^ ses à recevoir l'impression qu'il voulait produire sur eux, il savait exprimer sa douleur : on peut en juger par ce passage, tiré du second discours contre Aphobe : « Qui « de vous pourrait justement ne pas s'irriter cantre ce- « lui-ci, ne pas prendre pitié de nous^ en voyant qu'il « a, outre la fortune qui lui a été laissée, plus de dix « talents, mon bien, qui s*y sont ajoutés, et que nous « sommes, non-seulement privés de l'héritage pater- « nel, mais dépouillés par leur perversité de ce qui nous « a été remis ensuite? où nous tournerons-nous , si vous « jugez cette affaire contre nous? réclamerons-nous les « biens engagés à des créanciers? mais ils sont à ceux « qui les ont reçus en gage. Ce qui en reste? mais c'est € à celui-ci , si nous sommes condamnés à l'amende. € Non , juges, ne soyez pas pour nous cause de si grands « maux; ne nous regardez pas d'un œil indifférent, « ma mère, ma sœur et moi, après les indignités que « nous avons soliffertes : nous que mon père laissa avec € de tout autres espérances ^ car l'une devait épouser « Démophon, avec deux talents de dot, l'autre Aphobe, « le plus misérable des hommes, avec soixante-dix « mines, et vous deviez avoir en moi son successeur

(I) C. Clésiphon, gg. 7J , 72, 73.

€ pour les services publics. Secourez-nous donc, secou* € rez-nous, et pour le droit, et pour vous-mêmes, et € pour nous, et pour mon père mort, SauvezMious, « ayez de la pitié, puisque ceux-ci, nos parents, n'en € ont pas eu. Nous nous réfugions près de vous* Je vou»

< supplie, je vous conjure, par vos enfants, par vos € femmes, par tout ce que vous aves; de précieux, Ainsi € puissiez-vous en jouir! ne no'abandonnez pas, ne réc duisez pas ma mère, privée des dernières espérances c de sa vie, à souffrir quelque chose d'indigne d'elle^

< elle qui croit en ce moment qu'elle va me revoir, c ayant obtenu justice de vous, et qui espère doter ma c sœur. Si, ce qu^aux dieux ne plaise! vous alliez dé? c cider contre nous, quels sentiments pensez-vous € qu'elle aurait, me voyant, non-seulement privé des

< biens paternels, mais devenu infâme et ne pouvant € plus espérer que ma sœur épousât un de ses parents, f à cause de la pauvreté où nous serions (1)? » Ce passage, malgré une certaine surabondance ^ montre que Démosthène n'était point privé du don précieux de la sensib^ lité, sans lequel il ne saurait y avoir de grand orateur. Mais on ne trouverait point dans ses plaidoyers un se* cond exemple d'un dévdoppement presque uniquement pathétique, d'une douleur exhalée en toute liberté, d'une longue supplication. 11 était très-jeune quand il plaida contre ses tuteurs; l'expérience liti apprit sans doute à se garder d'un excès qu'on avait pu pardonner une première fois à son âge, niais qui plus tard aurait nui â ses clients.

(1) U. Apliobel], p. 940.

— in —

Il n^avait pas osé terminer sqh discours par le passage qae je viens, de citer. Après avoir ainsi impkré sea juges, il ajoute un coqrt paralléte entre Aphobe et lui* méoie, et finit par promettre de subvenir avec empres^ sèment aur charges publiques , s'il rentre en possession de sa foi^uie, Nul doute qu'à Rovm ou à Pairis ce mor^ ceau ne lui eût servi de péroraison.

Au contraire, ce pathétique discret et contenu, dont Tusage lui est feimUer, peut ssuis inconscient se trouver quelquefois à k fin d^un plaidoyer, pourvu quUl ne soit pas tout à &it séparé du résumé et que l'orateur y mêle des idées graves et religieuses : « Jo vous le demande « € |ug€â, » dit un plaidem' «près avoir résumé sa cause (1), « je vous en prie et je vous en conjure, n% « laissez pas mon fils, qui a été si maltraité par fux^ ni € ses ancêtres encore plus méprisés qu'ils ne le sont n maintenant, si ceux-ci réussissent dans ce qu'ils « veulent; mais secourez les lois^preoea soin des morts, « afin que leur maison ne devienne pas déserte. Si vous ^ (aitss ces choses, votre vote sera juste, conforme h ^ votre serment eA avantageux pour vous. ^ Il n'y a pas ta de quoi remuer profondément les coeurs.

Pour le pathétique, E^cbine semble avoir été supé^^ rieuràDémosthône- Le passage suivant serait digne de Cicéron : « Devant vous sont ceux qui prieront aveo € moi, mon père, à qui vous n'enlèverez pas Tespé-»

< rance de sa vieillesse, mes frères , qui, séparés de

< moi, ne désireraient pas de vivre, mes beaux-frères

(I; C. Macarlatos, p. 1079.

— iU —

« et ces petits enfants qui ne comprennent pas encore

€ les dangers, mais qui seraient à plaindre s'il m'arri-

€ vait de souffrir quelque chose; je vous demande et

« vous supplie de penser beaucoup à eux et de ne pas

a les livrer à mes ennemis ni à un homme mou et

« féminin par sa colère. Je demande et je conjure de

« me sauver d'abord les dieux, ensuite vous qui êtes

« maîtres du vote , devant qui je me suis défendu de

« chacune des accusations , selon ma mémoire. Je prie

€ de me sauver et de ne me livrer pas à un logographe

€ ou à un méchant Scythe tous ceux de vous qui sont

« pères ou qui ont souci de frères plus jeunes, se rap-

« pelant que j'ai invité pour toujours à la sagesse par

« l'accusation contre Timarque, et pour les autres, à

a qui je n'ai pas causé d'ennui, étant simple par ma

a fortune et ayant une position ordinaire comme vous,

« seul parmi tous n'ayant pas conspiré contre vous

« dans les luttes politiques, je leur demande mon salut,

« ayant rempli mes fonctions de député avec toute

a bienveillance pour la ville et ayant supporté seul les

« clameurs des sycophantes, que beaucoup de ceux

€ qui ont brillé à la guerre n'ont pas soutenues. Car

« la mort n'est pas terrible, mais l'outrage sur notre

« fin est effrayant. Gomment ne serait-il pas lamen-

« table de voir le visage d'un ennemi souriant, etd*en-

« tendre ses injures venir à nos oreilles? mais cepen-

« dant on a osé, ma vie est en péril. J'ai été nourri

ft parmi vous, j'ai vécu dans votre commerce, aucun

« de vous n'a souffert de mes plaisirs, n'a été privé de

« sa patrie, m'ayant eu pour accusateur devant le

« peuple quand il y avait des votes, et, étant comptable

« de fonctions, je n'ai pas couru de danger. Après

« avoir dit peu de mots, je descends (i). » Je citerai aussi ce beau morceau à la fois tendre et véhément, où il raconte la joie de Démosthène à la mort de Philippe, et pour lequel Cicéron semble n'avoir pas assez d'éloges (2) : o Le septième jour après la mort de sa a fille, avant d'avoir porté le deuil et célébré les céré- « monies, s'étant couronné et vêtu de blanc, il sacrifia « un bœuf et fit des propositions contraires aux lois, « ayant perdu, le misérable! sa fille unique, la pre- € mière qui l'eût appelé son père. Etje ne lui reproche a pas son malheur, mais j'examine sa conduite. Celui « qui hait ses enfants et qui est mauvais père ne peut « pas. être un bon démocrate, celui qui ne chérit pas € les êtres les plus tendres et les plus proches ne tien- € dra pas plus de compte de vous qui lui êtes étran- « gers, celui qui est méchant particulier ne sera pas « bon citoyen, celui qui est mauvais chez lui ne sera a pas vertueux en Macédoine; il change de lieu, non « de conduite (3). » Dans ce passage la sensibilité fait d'autant plus d'effet qu'elle se mêle à l'indignation.

On voit comment la nature de l'orateur pouvait encore se donner libre carrière malgré la tyrannie des lois et de l'usage.

Les autres passions étaient moins redoutées des juges, et les orateurs pouvaient s'y abandonner plus librement. Peut-être aussi allaient-elles mieux au génie de Démosthène. On peut voir comment il exprime l'indignation que

(i) Sur r Ambassade, gg. 55-57.

(2) Tusc, III, 26.

(3) C. ClésiphoD, l 29.

lui inspire la conduite de Stépbanos (1). « Cet homme , « tant que le banquier Aristoloque fut heureux, marchaiit a du même pas que lui, le suivait plein de soumission ; a et cela est connu de beaucoup de ceux qui sont ici; « quand celui-là mourut, en perdant sa fortune» non « sans avoir été dépouillé par celui-ci et par ses pareils, « Stéphanos, voyant son fils dans le plus grand embara ras, ne l'assista ni ne le secourut jamais; les secours « sont venus plutôt d'Apolexis, de Solon et de tous les « hommes; Stépbanos vit alors Phormion et devint son « familier, l'ayant choisi parmi tous les Athéniens ($), « et il fit par mer le voyage de Byzance, comme son dé- M puté, quand le peuple de cette ville retenait les vais- « seaux de Phormion ; il soutint le procès contre' les « habitants de Ghalcédoine; il rendit manifestement un t( faux témoignage contre moi. Eh bien! cet homme, € qui est le flatteur des heureux et qui les trahit quand « ils tombent dans le malheur, qui , parmi tant de oi- « toyens, tous honnêtes, n'en trouve pas un avec qui « il vive en égal , se soumet volontairement à de tels « hommes, et, s'il blesse ses amis ou se fait une mau- « vaise réputation auprès des autres par sa conduite, a ne s'inquièle guère que de s'enrichir, cet homme, ne « convient*il pas de le haïr comme le commun ennemi « de toute la nature humaine? Je puis l'affirmer. Ces a choses si honteuses, ô Athéniens, il ne craint pas de € les faire dans l'intention de se dérober à la République

(i) G. StéphanosI, p. 1120.

(2) Pour comprendre ce qu'il y a de piquant dans celle phrase, il faut savoir que Phormion était un affranchi.

« et de dissimuler sa richesse, afin de faire pai* la (f banque des profits cachés , de n'être ni chorége ni € triérarque, et de ne remplir aucun de ses devoirs, a EtYoilà ee qu'il fait; la preuve, c'est que, étant assez < riche pour donner cent mines à sa fille, il n'a pas été « vu par vous subvenant à un seul service public, même € au plus faible. Cependant combien n'est-41 pas plus « beau de paraître plein d'ambition et d'ardeur pour ce « que demande la ville que d'être un flatteur et un faux € témoin? Mais cet homme ferait tout pour gagner de « l'argent. Et certes , ô Athéniens , ceux qui sont mé- « chants dans l'opulence sont bien plus dignes de courw € roux que ceux qui le sont, se trouvant dans le besoin. « Pour les uns , la nécessité de la misère leur assure « quelque indulgence de la part de ceux qui raisonnent a en hommes- Ceux qui sont pervers à leur aise, comme « celui-ci, n'ont aucun bon prétexte à donner; c'est par « amour du lucre, par cupidité, par violence et parce « qu'ils veulent mettre leur conspiration au-dessus des « lois qu'ils agissent ainsi; ce qui vous est avantageux, € ce ne sont pas ces choses, c'est que le faible puisse « obtenir justice du riche quand il est maltraité; cela « sera si vous punissez ceux qui sont si évidemment « méchants sans besoin. »

ApoUodore rappelle les conditions sévères mises à l'acquisition de la cité, et jadis établies pour les Platéens. Il demande si la courtisane Néaera en sera dispensée (1). « Il serait étrange que pour recevoir dans la ville des

(1) C. Néaera, p. 1381.

« voisins, des hommes incontestablement les meilleurs t des Grecs, nous eussions si bien et si exactement dé- « fmi les conditions de ce présent, et qu'on permit à « une femme, qui s'est publiquement prostituée dans la « Grèce d'une manière si honteuse et si impudente, de c faire injure à la ville et d'outrager les dieux sans être < punie, elle que nos aïeux n'ont pas laissée et que le « peuple n'a pas créée citoyenne. Car, où n'a-t-elle pas « trafiqué de son corps ? où n'est-elle pas allée pour « gagner son salaire au jour le jour ? ne l'a-t-on pas € vue dans tout le Péloponèse, en Thessalie et en Ma- « gnésie avec Simos de Larisse et Eurydamas, fils de <sc Midias, à Ghios et dans la plus grande partie de « l'Ionie avec Sotade le Cretois, louée par Nicarète, « quand elle appartenait à celle-ci ? Qu'attendez-vous de « cette femme qui se livre à d'autres et suit qui la paie? « N'est-ce pas qu'elle servira toutes les voluptés de ses « amants ? et une telle femme, si connue par tous pour « avoir fait le tour du monde en se prostituant , vous « jugeriez qu'elle est citoyenne ? et, quand on vous in- « terrogerait, que diriez- vous avoir fait de bien? de « quelle honte, de quelle impiété prétendriez-vous « n'être pas coupable ? Car, avant qu'elle ne fût accusée, « mise en jugement, et que tous ne connussent qui elle « était et quelles impiétés elle avait commises, ces « crimes n'étaient que les siens : la ville n'était que « négligente, et parmi vous, les uns ne savaient rien , « les autres, connaissant tout, s'indignaient en paroles, « mais ne pouvaient rien faire contre elle , nul ne la « mettant en jugement et ne vous donnant à prononcer « sur elle. Maintenant que vous êtes tous instruits, que tt vous l'avez en votre pouvoir et que vous êtes maîtres

« de la punir, c'est vous qui devenez impies eavers a les dieux, si vous ne la punissez pas. »

Je ne veux pas citer d'autres exemples. Il y a peu de discours de Déraosthène où l'on ne trouve des passages de ce genre. Ils abondent surtout dans les plaidoyers politiques. Tout le monde a lu et admiré les magnifiques invectives que lance l'orateur contre les traîtres, en parlant sur la Couronne et sur F Ambassade.

Démosthène exprinae souvent son indignation sous une forme ironique. L'ironie devient en quelque sorte une passion chez lui. Ordinairement il lui suffit d'un trait. Il rapporte qu'Androtion a fait fondre les couronnes offertes jadis aux Athéniens et graver son nom sur les coupes faites avec l'or qu'il en a tiré. « Ce « prostitué dont les lois ne permettent pas de recevoir € la personne dans les temples, son nom est dans les « temples inscrit sur les coupes; inscription, n'est-il € pas vrai? bien semblable aux anciennes ou égale- « ment honorable pour vous (i). i^ La force de l'ironie est comme resserrée en une ou deux phrases et s'accroît par la concentration même. Démosthène reproche à Eschine de venir déplorer lés maux des Thébains, quand il en est l'auteur, c Car il est évident que tu « t'affliges de ce qui est arrivé, Eschine, et que tu « prends pitié des Thébains , toi qui as des biens en « Béotie et qui laboures leurs terres , et que je m'en « réjouis, moi qui ai été aussitôt réclamé par celui qui « a fait ces choses (2). » Quelquefois, cependant, l'i-

(i) c. Androtion, p. 616.

(2) Sur la Couronne , p. 239.

ix)nie se prolonge pendant tout un développement; c'est ainsi que Démosthène met Philippe en cause, lui fait expliquer ses plans, annoncer qu'il a besoin d'acheter un orateur (4); il répète sur cette forme toutes les accusations qu'il a déjà dirigées contre Eschine et laisse seulement soupçonner son indignation pour la communiquer plus sûrement aux juges.

L'orateur s'élève à la plus haute éloquence, lorsque, abandonnant l'ironie, ses sentiments, longtemps eontenus, font enfin explosion. Il se rappelle que, avant d'avoir fait la connsûssance de Philippe , Echine, lui aussi, dénonçait les traîtres et donnait aux Athéniens des conseils dignes de leurs aïeux. < Quand il fut idlé « en Macédoine et qu'il ^ût vu son ennemi et celui des t Grecs, Philippe, tint-il un langage semblable? Il s'en

< iaut de beaucoup; il ne se souvint plus des léfeux, € ne parla plus des trophées, ne secourut plus personne,

< et quand on vous engageait à délibérer avec los Grecs « sur la paix à feire avec Philippe , il s'étonnait qu'il « fallût perspoader autrui sur vos propres intérêts ; il t attestait Hercule que Philippe était le plus grec des » hommes, qu'il excellait dans Fart de la parole, qu'il c chérissait les Athéniens, disant qu'il y avait dans la c ville des hommes assez insensés et assez pervertis € pour ne pas rougir de l'injurier e^ de le traiter de € barbare. Comment, après avoir dit ce que j*ai rapporté m plius haut, le même homme eût-il osé tenir un tel € langage s'il n'avait été corrompu ? Quoi doncl est-il € personne, qui, ayant maudit Àtrestide à cause des

(1) Sur l'Ambassade ; p. 444.

— iM —

€ fils et des filles des Olynlhiens, eût pu ensuite s'asso- € cier à Philocrate? à Philocrate qui avait amené ici c les femmes libres des Olynthiens pour les déshonorer « ^ qui Bst si connu par sa tie infâme que je n'ai pas € besoin de vous rien dire de honteux ni d'odieux sur « son compte, qu'il me sofiîtde rappeler que Philocrate c amena des femmes, pour que yous compreniez tous, € vous et ceux qui vous entourent, ce qui suivit, pour € que vous preniez en pitié, j'en suis sûr, ces pauvres « et misérables £»ntnes, dont Eschine n'a pas eu com- « passion et qu'il a vues insultées chez des alliés par € des ambassadeurs > sans pleurer sur la Grèce (1)! » L'<H'atdur parait faire d'abord des efforts pour renfermer 6a généreuse douleur; mais elle se trahit sans cesse, enfin elle lui échappe , elle triomphe en quelque sorte de lui-même, et il semble qu'une force supérieure lui arrache l'involontaire et sublime expression de ses sentiments.

J'ai déjà parlé du puissant empire que l'amour de la patrie exerçait sur l'âme des anciens. Chez eux, ce n'était pas seulement un sentiment, c'était une passion, passion compliquée, oùse réunissaient l'affection pour le sol natal, l'attachement aux institutions des ancêtres, une respectueuse admiration pour leurs exploits, un ardent désir d'égaler leur gloire, pour ne pas laisser déchoir leur nom , une tendre reconnaissance pour les citoyens morts sur les champs de bataille, et qui s'exprimait dans un langage élevée animé, toujours nd^le, souvent pathétique, quelquefois sublime. C'est cette passion, la plus vive de toutes

(1) SuFTABiJ^assade^p. 439'

peut-être pour un Démosthène, qui lui a inspiré les plus belles pages de ses harangues comme de ses plaidoyers politiques, et, entre autres, ce serment immortel, éloquemment traduit par M. Villemain (1) : « Cet homme t qui incrimine tout et vous ordonne d'être implacable « pour moi , comme pour l'auteur des alaniies et des « dangers de la ville, en même temps qu'il aspire à me « dépouiller, dans le présent , d'un titre d'honneur, il « vous arrache à tout jamais votre gloire; car si, par « cette considération que ma politique n'a pas été la « meilleure, vous condamnez Ctésiphon , vous paraîtrez « avoir failli vous-mêmes dans le passé et non pas seu- « lement avoir succombé à la malignité de la fortune. € Mais il n'en est pas ainsi; non, vous n'avez pas failli^ « hommes athéniens, en ayant choisi le parti du péril « à braver pour l'indépendance et le salut de tous. Non, « je le jure par ceux qui se hasardèrent les premiers à « Marathon, et par ceux qui étaient rangés en bataille à « Platée, et par ceux qui combattirent à Salamine et « aussi à la journée d'Artémise, et par beaucoup d'autres « gisant aujourd'hui sous la pierre de nos monuments « publics, vaillants hommes que la ville, les jugeant « dignes du même honneur, a tous également ense- « velis, ô Eschine! et non pas ceux-là seulement qui « avaient triomphé; elle était juste en cela; car l'œuvre « des hommes de cœur, tous l'avaient accomplie ; mais ils « avaient eu la part de destinée que le dieu avait faite à « chacun d'eux. » Il est vrai que cette passion, qui est d'une espèce particulière, produit aussi un effet parti-

Ci) Démosthène et le général Foy. — Sur la Couronne, p. 297.

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culier; elle touche moins le cœur qu'elle n'élève, qu'éllô ne transporte Fesprit par sa naturelle puissance. Elle ne faisait pas pleurer lès AUiéniens, mais elle les eût décidés, s'il en eût été temps encore, à tout sacrifier pour la patrie. C'est lepropredu sublime chez l'orateur et chez le poète de faire pour un tenaps de nobles caractères de tous ceux qui les écoutent.

L'on retrouve dans tous les discours de Démosthène, quels qu'ils soient, cette vie de l'éloquence qu'on appelle la passion, avec les différences qu'exige la différente nature des sujets qu'il traite. La passion ne consiste pas seulement dans ces mouvements par lesquels elle fait connaître son existence, dans ces éclats par lesquels elle se manifeste et se communique à la fois. Elle consiste aussi dans une chaleur continuelle qui anime tout le discours et sans laquelle il n'y a pas d'éloquence possible; il faut que la passion soit comme répandue dans le corps de la plaidoirie. A cette condition, l'orateur est sûr d'exercer une puissante influence sur l'esprit de ses auditeurs, quand même la cause qu'il plaide ne luilournirait pas l'occasion de s'abandonner à ces grands mouvements dont je parlais. Une peut prendre à témoin les soldats de Marathon, lorsqu'il défend les droits d'uncUent obscur à une hérédité; mais il n'est pas de question qu'il soit tenu de traiter froidement. Le même argument fait impression sur l'esprit des juges ou les laisse indifférents, selon qu'il est présenté par l'avocat lui-même avec une chaleur communicative ou avec une indifférence qui ne l'est pas moins. Tout dépend de la manière dont la conception s'opère dans l'esprit de l'orateur. La psychologie peut bien distinguer les facultés de l'âme, mais elle n'a pas le pouvoir de les diviser; leur travail est simultané,

fa sensibilité n'attend pas pour agir que k raison ait ter-miné sa tâche, ou bien elle n'agit pas. Si elle reste muette au moment où les idées se présentent à l'esprit, il faut renoncer à devenir orateur. Cette faculté de s'émouvoir en raisonnant et de porter dans l'argumentation une passion ardente, mais contenue, n'a peut-être appartenu à aucun orateur au même degré qu'à Déniosthène , et c'est par là qu'il est supérieur aufx autres orateurs. Le raisonnement et la passion se confcmdent entièrensi^nf ehez lui.

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