DE LA NARRATION ET DU RAISONNEMENT
Il ne suffit pas de réunir un certain nombre de faitâ et d'idées, de savoir se concilier la bienveillance des juges ou leur communiquer les sentiments dont on e^ soi-même animé. Les faits et les idées ne sont que la matière que l'orateur doit mettre en œuvre ; jamais il n'oserait avouer qu'il se préoccupe uniquement des mœurs et des passions. Il prétend avant tout soutenir la vérité; il cherche à faire connaître aux juges ce qu'il croit ou ce qu'il dit être la vérité.
Il y a deux manières de faire connaître la vérité : op l'expose et on la prouve : elle se montre dans la narration et se démontre par le raisonnement.
Au premier abord il semble que la narration ait peu d'autorité, quand elle n'est pas accompagnée de la preuve; est-il possible de croire un plaideur sur parole? Cette partie du discours n'est point cependant à dédaigner, et il n'en était pas qui fût traitée avec plus de soin
par les orateurs de l'antiquité. Elle occupe en général la première placé après l'exorde. Cest au moment où il s'agit de gagner définitivement, sinon le cœur, au moins la confiance du juge, que l'orateur ei^pose les faits. Il lui importe beaucoup de faire cette exposition de manière à la rendre vr^dsemblable ; le juge, après l'avoir entendue, ne saurait pas encore être convaincu, mais il peut être disposé à croire que la démonstration ne sera pas difficile, et la conviction doit être préparée dans son esprit pour s'y opérer plus vite et plus aisément. Il conçoit une idée bonne ou mauvaise du caractère des plaideurs, d'après le ton de ceux-ci et selon le plus ou moins de sincérité qu'il pense reconnaître en eux. Les faits peuvent être en partie favorables , en partie contraires au plaideur; une disposition habile met ea relief les premiers et dissimule les seconds ou atténue ce qu'ils contiennent de dtfavorable. Les narrations devaient avoir enfin une importance singulière chez les Athéniens, devant ces juges habitués à suivre docilement leurs premières impressions et trop enclins à se passer de preuves rigoureuses.
Les orateurs attiques ont excellé dans l'art, plus difcile peut-être qu'il ne paraît d'abord, de faire des narrations vraisemblables. Ce fut entre autres le principal mérité de Lysias (1). La vraisemblance est à la fois dans les faits qu'il rapporte, dans la manière dont il les dispose, dans le ton sur lequel il les raconte. On dirait qu'il ne cherche ni à émouvoir ni à convaincre ^ mais seulement
(1) M. Girard, loc. cit. , p. 11 et 29.
à instruire : il fait en quelque sorte abstraction de luimême; ce sont les faits qui parlent à sa place; il suit Tordre chronologique ; il ne n^ligerien, mais il ne fait rien ressortir avec aifectation. On se persuade qu'il est impossible que les choses se soient passées autrement. Son langage simple et naturel est celui de la vérité même.
Les narrations de ce genre ne manquent pas dans les discours dje Démosthène, surtout dans les plaidoyers qu'il compose pour d'autres. Apollodor« accuse Callippe d'avoir réclamé une somme d'argent qui ne lui appartenait pas : «Ce Callippe vient à la banque, demandant « si l'on connaissait Lycon d'Héraclée; Phormion ayant € répondu qu'on le connaissait : Est-ce qu'il était votre « client? — Oui, répond Phormion; mais pourquoi le 4i demandes-tu? — Pourquoi, dit-il; je vais te le dir^e, < Il est mort; je suis le proxène des citoyens d'Héraclée, € Je te prierai de me montrer son compte, afin que je € voie s'il a laissé quelque argent; car mon devoir est « de m'occuper de tous les citoyens d'Héraclée. Phor- € mion l'ayant entendu, ô juges, lui montra aussitôt le € compte, et quand il le lui eût montré, Callippe l'ayant € lu, et aucun autre, y vit cette inscription : Lycon « d'Héraclée : mille six cent quarante drachmes doivent « être rendues à Céphisiadès. Archibiadès de Lamprée « doit présenter Céphisiadès. Alors il se retira en silence « et resta plus de cinq mois sans rien dire. » ApoUodore raconte ensuite que Céphisiadès se fit présenter à son père et toucha l'argent. € Quelque temps après € Callippe ayant rencontré mon père dans la ville, lui « demanda si Céphisiadès, à qui l'inscription ordonnait <!: de rendre l'argent laissé par Lycon d'Héraclée, était
« encore dans Athènes. Mon père ayant répondu qu'il «, le croyait, mais qu'au reste il n'avait qu'à descendre « au Pirée pour s'en assurer : Sais-tu, lui dît-il, ô Pa-- « sion, ce que je vais te demander (et par Jupiter, ApoK « Ion et Cérès, je ne vous mentirai pas, ô juges, mais <i je vous raconterai ce que j'ai entendu dire à mon père)? « Tu peux, lui dit-^il, me rendre service sans te faire de € tort. Je suis proxène des citoyens d'Héraclée : tu ai-»- « merais mieux, je pense, voir l'argent me revenir, t< qu'à un métèque, à un habitant de Scyros, à un a homme de rien. Voici ce qui est arrivé : tycon n'a^ « vait pas d'enfant et n'a laissé chez lui aucun héritier, « à ce que j'ai appris. En outre, quand il a été conduit a à Argos, après avoir été blessé, il a donné à Stram^ € ménos, le proxène des Héracléens dans Argos, l'argent « qui y avait été transporté avec lui. Je puis bien prendre « aussi ce qu'il avait à Athènes , et je crois que cela est « juste. Toi, si Céphisiadès ne s'en est pas encore mis en « possession, dis-lui , quand il viendra, que j'y prétends ; € s'il s'en est déjà mis en possession , dis-lui que j'ai u demandé devant témoins à faire représenter ou Tar- M gent ou celui qui l'avait emporté, et que s'il veut « m'enléver quelque chose, c'est à un proxène qu'il l'en^ ff lèvera. Quand il eut fini. Pour moi, dit mon père, « ô Callippe, je veux te faire plaisir, car autrement ]e « serais insensé ; cependant je désire que ce soit sans « passer moi-mênje pour un méchmit et sans me com- « promettre par celte affaire. Je veux bien en parler à « Archibiadès, à Aristonoûs, et même à Céphisiadès; « cependant s'ils n'en veulent rien faire, quand je leur « aurai parlé , adresse-toi alors toi-même à eux. Assu^ «? rément, dit-il, ô Pasion, si tu le veux, tu les for-r
« 'ceras à y coHsentir (i), » J'ai cité ce passage, quoi* qu'il ne rBnfernoie rien de saillant, ou plutôt parce qu'il ne renferme rien de saillant : il fait comprendre (^ que les anciens entendaient par la vraisemblant^; l'orateur s'effece et disparaît derrière son récit; a-t-41 à rapportewr une conversation 9 il la reproduit «n termes exprès» sans omettre ce qu'il peut y avoir d'inutile et de languissant; il n'ose même pas employer la forn»e du discours indî-^ rect, qui pourrait rendre suspecte sa bonne foi. ApoIl<^ dore parle d'une proposition au moins indélicate faite à son père; il ne s'en indigne pas; il répète tranquillement la tranquille réponse de Pasion. Comment les |uges pourraient-ils ne pas ajouter foi à ses paroles?
Au reste, le peu de scrupule que les orateurs se faisaimt d'altérer les faits les mettait à Taise pour arriver à la vraisemblance. Quintilien ûisiàk encore : c II ne -« faut pas moins nous efforcer de &dre croire aux juges ^ ce que nous disons de vrai que ce <ïue nous inven- < tons {% » et, en reconnaissant qu'il y avait une égale nécessité de rendre le mensonge et la vérité vraisemblables, il semblait accorder à Torateur le droit d'employé indifBremment l'un ou Tautre.
Aristote recommande à l'orateur de ne pas oublier les mœurs dans «a narration (3). La vraisemblance elle-même en tient lieu. Rien de plus propre à feire passer le plaideur pour un homme honnête et digne d'estime que ce ton naturel, ce respect pour les
(f) Contre Callippe, p. 1238 et 1239.