IV
m RhéL, ni, 10.
moindres apparences de la vérité. Les faits que Ton expose peuvent fournir en outre l'occasion de se montrer sous un jour favorable : Favocat ne la laisse pas échapper. « Mon père, dit Mantithée (1), me perc suada aussitôt, à Tâge de dix-huit ans , d'épouser la c fille d'Euphémos, voulant voir des enfants nés de moi. € Pour moi, ô juges, croyant en tout temps et surtout « depuis que ceux-ci le chagrinaient par leurs procès « et par les embarras qu'ils lui suscitaient, devoir faire « au contraire tout ce que je saurais lui être agréable, € je lui obéis. Mon mariage s'était ainsi conclu; il me < vit naître une petite fille, et quelques années après, € étant tombé malade, il mourut; moi, ô juges, du vi* « vaut de m©n père , j'avais cru devoir ne le contre- « dire en rien, et, quand il fut mort, je reçus ceux-ci € dans la maison et les admis à partager toute la for^ « tune, non à titre de frères, car la plupart d'entre « vous n'ignorent pas comment ils le sont devenus , « mais croyant qu'il m'était nécessaire , puisque mon « père avait été trompé, d'obéir à vos lois, j^ Màntidiée fait voir sa tendresse pour son père, l'obéissance avec laquelle il suivait les ordres de celui-ci, le respect qu'il a gardé pour sa mémoire.
L'habileté ne manque pas à ces récits, tout simples qu'ils veuillent paraître. Une circonstance qui semble insignifiante est placée et presque perdue au milieu d'une narration : on la retrouve plus loin, servant à la démonstration. L'orateur profite de ce que les juges l'ont acceptée sans difficulté, en raison même du peu
(i) c. Bœolus !I, p. 1011.
d'importance qu'ils y attachaient* Dans Lysias, le meurtrier d'Eratosthëne raconte que, le jour où il a surpris Eratosthëne avec sa femme, il avait invité à dîner un de ses parents qu'il avait rencontré dans la ville et qui rentrait à une heure où il n'eût trouvé personne chez lui (1). On croit d'abord que ce détail sans intérêt est là uniquement pour montrer combien ses souvenirs sont précis; mais plus loin il prouve qu'il n'a point attiré Eratosthëne dans un piège, car alors il se fût ménagé d'avance des témoins et ne se fût pas remis au hasard du soin de lui procurer un convive (2). Démosthène prétend que le commerçant Phormion veut se dispenser de rendre de l'arçent emprunté par lui en alléguant un naufrage où il n'a rien perdu; il raconte que le vaisseau s'était en effet brisé, que la perte avait été immense, et il ajoute : « Le Bosphore étant plongé dans le deuil, dès € qu'on apprit le désastre du vaisseau, tout le monde « félicitait Phormion de ce qu'il n'avait emporté ni € envoyé rien sur ce navire (3). » Il s'autorise de l'opinion de tout un peuple, confirmée par Phormion qui acceptait ces félicitations.
La vraisemblance même aurait à souffrir si jamais l'orateur ne quittait ce ton calme et un peu froid; il est tel fait qu'on ne peut raconter sans émotion , sans indignation même. Les juges ne s'étonnent point que l'on ne se possède pas quand on rapporte les injures qu'Eschine et ses collègues ont fait subir à une jeune
(1) Lysias , pour le meurtre d'Eratosthène , g. 0.
(2)Id., ibid., S9.
<3) c. Phormion, p. 910.
Olynthienne (4) , les traitements indignes que des citoyens malheureux ont endurés de la part d'Androtion (2). C'est surtout dans les plaidoyers publics que Ton trouve ces narrations qu'on peut appeler oratoires, où l'avocat se préoccupe singulièrenaenl d'exciter les passions. Mais, il faut le remarquer, ces narrations ne sont point celles où l'orateUr expose la cause même qu'il plaide, il ne compromet point son succès en s'abandonnant indiscrètement à son émotion : il faut qu'il ait déjà prouvé les faits principaux qu'il avance. Il arrive quelquefois que la narration se confonde avec l'argumentation même, que Forateur raconte et discute, expose et prouve à la fois. Ce qu^il y a d'important alors, c'est la discussion, c'est la preuve. La narration perd son caractère pour devenir l'instrument de la démonstration. Il ne faut plus demander à l'orateur un simple récit des faits. Ainsi, dans le discours sur la Couronne ^ Démosthène commence par exposer l'état des affaires de la Grèce au moment où la paix a été conclue avec Philippe; il s'interrompt presque aussitôt pour se Justifier d'avoir été Fauteur de cette paix, pour en faire retomber la responsabilité sur les traîtres, pour reprocher à Eschine de n'avoir pas formé plus tôt son accusation (3). Il cite une lettre de Philippe et montre immédiatement qu'elle avait été écrite par les conseils d'Eschine en vue d'éblouir les alliés (4). Il en est de même pendant tout
(I) Sur l'Ambassade, p. 40Î.
<2; C. Androtioii, p. 609.
<3) Sur la Couronne , p. 232, (i) Ib., p. 231. '
le discours. Rien de plus naturel. Ce qui pouvait donner lieu à des doutes, ce n'étaient pas les faits ; la narration n'aurait eii qu'une médiocre utilité si elle eût servi simplement à rendre vraisemblables pour les Grecs les malheurs dont ils connaissaient trop bien la vérité. C'était sur la manière d'apprécier les faits qu'on pouvait différer; Démosthène avait à démontrer que la politique, suivie par Athènes sous son inspiration, était la seule juste et glorieuse , bien qu'elle eût abouti à une défaite irréparable. Aussi pouvait-il, sans danger, déployer librement toute son éloquence et, poursuivre sadémonstration, même quand il ne faisait que raconter les tristes événements dont Eschine voulait lui faire supporter la peine. La démonstration, chez Démosthène, a ce double caratère qu'elle est à la fois rigoureuse et passionnée. Locke dit très-bien : a Chaque degré de la déduction doit avoir « une évidence intuitive. Au reste, à chaque pas que la « raison fait dans une démonstration, il faut qu'elle « aperçoive, par une connaissance intuitive, la conve- « irance ou la disconvenance de chaque idée qui lie en- « semble les idées entre lesquelles elle intervient, pour « montrer la convenance ou la disconvenance des deux « idées extrêmes (i). d Voilà à quoi tient la rigueur de la démonstration; il faut que ceux qui la suivent aperçoivent et soient forcés d'accepter comme vraies les propositions par lesquelles elle s'opère; l'orateur doit craindre d'omettre dans son discours une idée intermédiaire, pré- 3ente d'ailleurs à son esprit , et qui rend pour lui son
(1) Essai sur rEntendement humain, liv. iv, cli. 11, g. 7. Trad. de Coste , revue par Thurot.
raisonnement invincible, mais que ses auditeurs ne peuvent connaître s'il ne Ténonce pas, et à défaut de laquelle leur intelligence refuse d'admettre la vérité de son raisonnement; il doit éviter avec un soin plus grand encore d'accepter lui-même une idée qui ne contiendrait pas réellement ce qu'il a besoin d'y trouver, et qui, entre les mains d'un adversaire, pourrait servir à ruiner la démonstration dont elle devait être l'indispensable appui. Toutes les parties d'une bonne démonstration sont indissolublement et comme nécessairement unies les unes aux autres. Si l'on veut en ôter une seule, le raisonnement devient incomplet; si l'on veut en chMger une seule, il devient faux.
Mais le raisonnement *peut être parfaitement exact et complet, sans être passionné. C'est le propre du grand orateur de l'animer ett le concevant et en le formant avec chaleur, soit qu'il s'intéresse vivement à la cause où il l'emploie, soit que, possédé d'un puissant amour de la vérité, il ne puisse rester froid au moment où il va la découvrir et la faire connaître. Il y avait en outre chez les Athéniens une raison particulière pour que la passion fût unie au raisonnement, on l'avait exclue de tout le reste du discours; on l'avait bannie de la nan*ation,dans l'intérêt de la vraisemblance, de la péroraison dans l'intérêt de la justice; il fallait qu'elle trouvât accès quelque part.
Démosthène a été à la fois un vigoureux logicien et un grand orateur. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que chez lui la passion n'a fait que servir utilement la raison et rendre la dialectique plus redoutable. En efïet, ce n'est pas toujours en réfléchissant froidement qu'on trouve les meilleurs arguments et
qu*on apprend à les développer. Quand l'homme, sotrs rempire d'un sentiment puissant, cherche les moyens de prouver qu'une idée est juste, qu'un plan est utile, Tardeur qu'il apporte â sa recherche lui en garantit presque le succès : ^intérêt quil a ou qu'il se crée dans ce travail rend toujours son esprit plus prompt et quelquefois son jugement plus sûr; îl aperçoit plus vite ce qui peut être dit dans un sens du dans Tautre, et, craignant de se livrer sans défense à un habile adversaire, sait mieux discerner dans les arguments qui se présentent à lui ce qu'ils renferment de contraire à sa cause. C'est l'indifférence qui rend superficiel. Rien de plus vrai que ce mot de Vauvenargues : « Les passions c ont appris aux hommes la raison (1). y> Et quelle différence au jour de Taudience entre un Démosthène et un orateur condamné par la nature de son génie à raisonner froidement! Celui-ci se traîne au travers des démonstrations qu'il présente et des objections qu'il réfute; il marche péniblement; il semble se méfier ou de luimême ou de son opinion. Celui-là, également sûr de ses propres forces et de sa cause, va droit au but, démasque, écarte ou renverse tous les obstacles qui lui sont opposés ; on dirait qu'il sent en lui une puissance devant laquelle tout doit céder et que ses auditeurs seront forcés de subir. Pour qu'un esprit soit convaincu, il faut qu'il connaisse, qu'il embrasse, qu'il possède toute la série des preuves qui ont concouru à la démonstration, ou qu'il croie du moins les connaître et les posséder. Une longue argumentation qui n'est pas soutenue
(1) Vauvenargues, Réflexions et Maximes, 104.
par la passion fatigue les auditeurs; ils ne peuvent la suivre, et, comme elle les laisse parfaitement maîtres d'eux-mêmes, ils ne se font pas illusion au point de s'imaginer qu'ils soient éclairés et convaincus, quand ils ne le sont pas. La passion réveille leur attention et donne une force nouvelle à leurs facultés comme à celles de l'orateur : si quelque chose leur échappe encore, ils ne s'en aperçoivent pas, le sentiment qui les domine ne leur permettant point de reconnaître la lacune dont la raison aurait à se plaindre. Tel est l'effet qu'on éprouve en lisant Démosthène.
Je ne puis descendre dans le détail des procédés que les grammairiens ont trouvés ou cru trouver dans les discours du grand orateur, examiner les trois sortes d'enthymèmes, chercher d'où il tire les épichérèmes et comment il les met en œuvre, rapporter les divers arguments qui s'élèvent les uns sur les autres avec les noms qu'a reçus chacun d'eux. Je ne ferais que copier les observations moins utiles que curieuses d'une rhétorique de décadence : je n'étudierais pas les discours de Démosthène.
Le modèle de l'argumentation est dans le passage du discouçs sur la Couronne où Démosthène démontre qu*il était impossible de suivre une autre politique que la sienne. Après avoir rappelé quel était l'état de la Grèce à l'époque où les Athéniens engagèrent la lutte contre Philippe, il demande aux juges s'il fallait s'unir aux Macédoniens comme les Thessaliens et les Dolopes , ou demeurer tranquilles spectateurs de leurs progrès, comme les Arcadiens, les Messéniens et les Argiens. Mais les uns et les autres sont plus malheureux qu'Athènes elle-même, mais la complicité et la neutra-
lîté étaient honteuses, Philippe, après sa première victoire, flit-îl rentré en Macédoine, sans former d'autres projets contre les Grecs , à plus forte raison quand i{ menaçait la gloire, la liberté, ta constitution même de toutes les républiques. Que devait faire Athènes parmi toutes les autres villes? Philippe, un barbare, sacrifiait tout pour arriver au premier rang ; personne n'oserait dire que le rôle d'Athènes était d'oublier son antique gloire pour vendre la liberté des Grecs. En outre, Philippe se permettait des agressions continuelles contre la République ; il était môme arrivé jusqu'aux portes de la ville et semblait près d'envahir toutes ses possessions^ C'était lui qui violait les traités de paix. Après l'intérêt, Fhonneur; après l'honneur, la nécessité. « Fallait-il, « oui ou non, qu'il parût quelqu'un des Grecs qui l'em- « péchât de faire ces choses? S'il ne le fallait pas, mais t# qu'on dût voir la Grèce devenir, comme on dit, la proie « des Mysiens, du vivant et en présence des Athéniens, « j'ai perdu ma peine en parlant sur ces choses, la <c ville a perdu la sienne en suivant mes conseils ; que « toutes les injustices, que toutes les fautes qui ont été « commises soient miennes. Mais s'il fallait qu'il se pré- « sentât un adversaire, quel autre devait-il être que le « peuple Athénien. Voilà donc ma politique; voyant que « Philippe asservissait tous les hommes, je me suis « opposé à lui en vous avertissant et en vous conseil- « lant de ne le laisser pas accomplir ces choses (1). » Les plus nobles facultés ne peuvent se déployer dans tout leur éclat qu'autant qu'une cause digne d'elles
(i) Sur la Couronne ^ p. 245 — 249.
leur en fournit l'occasion. On ne saurait retrouver lA même éloquence dans les discours privés. Mais on y retrouve ordinairement la même logique et la même ar-^ deur. Démosthène s'anime même pour autrui. Il n'est pas nécessaire qu'on ait un intérêt direct, personnel dans une cause pour s'y intéresser. Sans parler des relations qui peuvent exister entre l'avocat et son client, la passion na!t de l'étude du sujet et du travail de là con^ ceptîon.
La forme des raisonnements peut en augmenter encore la force. Démosthène excelle dans la manière de les présenter. Souvent il sert de l'antithèse, Tune des figures qui saisissent le plus sûrement l'esprit des auditeurs. 11 lui arrive même de présenter toute une argumentation en un série d'antithèses (1). Chez lui, l'antithèse est moins un ornement du style qu'une manière de raisonner.
Il fait un usage plus fréquent encore du dilemme. 11 se plaît à enfermer ses adversaires dans un cercle dont ils ne puissent sortir : « Si tu as fait, ô Midias, les choses € que rapportent tes compagnons de cavalerie, et que « tu les accuses de dire sur ton compte, c'est justement « que tu as eu mauvaise réputation; car tu blessais par <r une injustice et tu couvrais de honte et ceux-là et « ceux-ci, et la ville tout entière. Si quelques-uns ont « imaginé ce mensonge contre toi sans que lu eusses e: rien fait, et que les autres soldats, au lieu de les blâr « mer, t'aient insulté, il est évident que c'était le reste € de ta vie qui te faisait paraître digne d'une telle répuo: tation ; il fallait donc te conduire plus honnêtement
(1) Contre Phôrmion, p. 918.
€ et non pas accuser ceux-là (1). » C'est sous la forme du dilemme que Démosthène présente toujours la démonstration qu'il veut faire imposer par les juges à son adversaire : «Montre aux juges l'une de ces deux choses, « ou que le contrat n'est pas valable pour nous, ou qu'il « n'est pas juste que tu t'y conformes en tout (2). » Dans ce cas , l'un des termes de ce dilemme est habituellement un non-sens. Quelquefois un dilemme est en quelque sorte greffé sur un autre. ApoUodore prétend que c'était à lui de demander l'ouverture du testament de son père ; « Afin que si j'y voyais écrites des choses dif- € férentes de celles qui sont attestées par ceux-ci, invo- « quant aussitôt de nombreux témoins dans l'assistance, e: je me servisse de cette preuve pour montrer que le « reste aussi était faux; que si ces choses s'y trouvaient, « je pusse prendre à témoins celui qui apportait le € testament , et que s'il voulait déposer, il fût respon- « sable envers moi; s'il s'y refusait, cela me servît en- « core de preuve pour montrer que la chose avait été « fabriquée (3). »
La réduction à l'absurde convenait aussi parfaitement à ce génie de Démosthène, auquel l'ironie était si familière. Aristide place la réduction à l'absurde parmi les moyens qui donnent au style cette qualité qu'il appelle Betfûmi et qui consiste à frapper fort (4). On en rencontre à chaque instant des exemples dans tous ses plaidoyers.
(1) Contre Midias, p. 538.
(2) Contre Dionysiodore , p. 1296.
(3) Contre Stéphanos I, p. 1105.
(4) Rhétorique l^ntpX Bap»>ry.T5«, 7.
aussi bien dans les discours sur la Couronne et sur l'Ambassade que dans les discours privés.
On peut observer que ces formes d'argumentation, dont Démosthène se sert le plus volontiers , sont celles qui se prêtent le mieux à cet accord de la logique et de la passion, particulier à son éloquence. Le raisonnement s'y trouve résumé et concentré de la manière qui doit produire le plus d'effet. Il est facile à comprendre, même pour des esprits moins prompts que ceux des Athéniens, et il laisse chez les auditeurs une impression aussi vive que l'a été celle de l'orateur luimême.
Faut-il pousser l'admiration pour Démosthène jusqu'à prétendre que tous ses raisonnements sont invincibles, qu'il n'a jamais cherché à prouver que la vérité et qu'il l'a toujours établie d'une manière irréfiitable? Non, sans doute. Les subtilités et les sophismes ne sont pas rares dans ses écrits, et l'on peut facilement le convaincre d'erreur, en admettant qu'il ait commencé par s'abuser soi-même, quand il avait recours à de tels moyens. Qu'est-ce que des raisonnements de ce genre : Phormion a violé la loi qui défend de se rendre témoignage à soi-même , car il a suborné des témoins, et par leur intermédiaire il dépose indirectement en sa faveur (i). — Tîmocrate a présenté une loi pour que les débiteurs du trésor public pussent conserver leur liberté pendant un certain temps en donnant caution; sa loi s'applique aux citoyens qui se trouvaient débiteurs au moment où elle a été portée :
(1)G. StéphanosII^p. liSL
donc elle a un effet rétroactif (1). — Antrotion se plaint qu'on parle de ses mauvaises mœurs, quand il est poursuivi pour illégalité; il aurait lieu de s'indigner, si ses adversaires avançaient des accusations étrangères au sujet; mais ils l'accusent d'avoir violé la loi; or par sa vie il viole la loi qui lui interdit la tribune (2)?
Faut-il donc penser que Démosthène ne [savait pas discerner une bonne raison d'une mavaise et qu'il employait indifféremment tous les arguments qui s'offraient à lui sans se demander s'il ne fournissait pas ainsi des armes à son adversaire? Cela serait difficile à croire. On peut expliquer autrement l'usage regrettable qu'il fit trop souvent des sophismes dont sa forte raison ne pouvait se payer. D'abord il y a de mauvaises causes, et quand on a commis la faute de les accepter, il faut les plaider comme on peut; à défaut de raisons solides, on est réduit à en chercher de spécieuses. La passion , qui peut éclairer, peut aveugler aussi. Le sophisme répugne aux cœurs honnêtes parce qu'ils ne veulent pas tromper, et aux esprits droits parce qu'ils sentent pour le faux une notable aversion. Il ne faut pas demander aux avocats grecs cette honnêteté de cœur, cette délicatesse de conscience, qu'effraie l'emploi d'un mauvais moyen, et qui ne s'accommode pas plus des mensonges de la logi*que que des autres : qui peut altérer les faits peut altérer aussi les démonstrations. La parfaite rectitude de l'esprit n'était pas non plus le partage de ce peuple habitué aux plus subtiles discussions, et exposé parla promptitude
(1) C. Timocrate, p. 714.
(2) C. AndroUon , p. GOO.
et par la finesse même de son intelligence à toutes les séductions des sophismes. Il semble que les juges voulaient qu'on leur fournît beaucoup de raisons, bonnes ou mauvaises, comme il fallait qu'on leur présentât un grand nombre de témoins, vrais ou faux; il devait leur arriver souvent de compter au lieu de peser. 11 ne faut pas oublier que les sophistes avaient exercé une grande influence sur Athènes, qu'ils avaient appris aux jeunes gens l'inépuisable fécondité et l'insaisissable subtilité des raisonnements. Démosthène avait reçu des leçons du dialecticien Eubulide (1), et l'on peut dire qu'il en avait profité. Au reste , c'est surtout dans les discours de sa jeunesse qu'on remarque en trop grand nombre ces sophismes, où il fait briller un esprit ingénieux. En avançant en âge, il paraît n'avoir gardé que ce qu'il y avait d'utile et de sérieux dans l'art dont Eubulide lui avait enseigné les préceptes. Dans le discours sur la Cour ronnCy il ne reste plus qu'à admirer des ressources sans nombre et une insurmontable vigueur de logique. Peutêtre dut-il en partie ces ressources et cette vigueur aux longs exercices auxquels il avait consacré sa jeunesse et dont nous trouvons la trace dans les subtilités même des premiers plaidoyers. La dialectique a un avantage et un inconvénient : l'avantage, c'est de former l'esprit, de l'habituer à la discussion, de lui donner cette « incroyable a rapidité de mouvements 3> que Cicéron attribue au poète et qui appartient aussi au logicien; l'inconvénient,
(I) Taylor (Prolegomena ad Demosthenem) cite ce fait en s'appuyant sur rautorité de PlioUus, Cod. 265, Diog. Laert, in Eschiue, — Plutarque, vies des X orateurs.
c'est de raccoutumer à raisonner sur toutes choses, à prendre indifféremment Terreur et la vérité pour sujet d'exercice, et de lui enlever le discernement. Le travail assura l'avantage à Démosthène ; la sûreté naturelle de sa raison le préserva de l'inconvénient.
Démosthène a l'habitude de résumer sa narration et son argumentation , quand elles sont ou longues ou importantes. 11 ne se contente pas de l'épilogue qui tient souvent chez les Grecs la place de la péroraison. Dans le corps même du discours , il répète brièvement les idées principales qui n'ont pu, la première fois , se graver assez profondément dans la mémoire des juges ou produire dans leur esprit une conviction assez complète : on trouve quelquefois jusqu'à deux résumés de suite (1). La plupart du temps il se sert alors d'un tour nouveau : il craindrait de lasser ses auditeurs, s'il employait la forme sèche et monotone du résumé; le mouvement de la phrase est différent. Par exemple, après avoir rapporté tous les malheurs causés , selon lui , par la trahison d'Eschine, il déclare qu'il ne rend pas celui-ci responsable des défaites subies dans la guerre par les généraux, pas plus qu'il n'impute aux généraux les fatales conséquences de la conduite politique d'Eschine, et il trouve dans la concession même qu'il fait à son adversaire l'occasion de l'écraser sous cette rapide énumération : « Quel général a perdu Halos? qui a perdu les « Phocéens? qui Doriscos? qui Kersoblepte? qui le « Mont-Sacré? qui les Thermopyles? Qui a ouvert à € Philippe un chemin jusqu'à l'Attique au milieu d'alliés
(â)C. Calliclès,p. 127Î).
et d'amis? Par qui Coronée, et Orchomène, et VEuc bée et tout récemment Mégare ont- elles été rendues t esclaves? Par qui les Thébains ont- ils été rendus a puissants (1)? j»
C'est dans ces résumés que Démosthène emploie le plus volontiers l'antithèse, comme dans celui-ci : « De a deux expressions employées, l'une contre les ac- « cusés, si quelqu'un tue, l'autre contre ceux qui sont < convaincus, si quelqu'un est meurtrier, dans la défi* € nition, tu prends celle qui s'applique à l'accusatioa; « et la peine que la loi n'a pas établie même contre « ceux dont le crime est prouvé, tu la portes contre € des hommes non jugés, et tu supprimes l'intermé* « diaire; car l'intermédiaire, c'est le jugement de Tac- « cusation et de la preuve, que celui-ci n'a écrit nulle c part dans son décret (2). »
{ij Sur l'Ambassade, p. 448.
(2) €. Aristocrate, p. 631.