LE MARAIS
Quand, au sortir de la plaine de Niort, on entre dans le Marais, c'est dans un monde nouveau que l’on pénètre. Tout est changé dans le paysage. Aux terres rousses, souvent caillouteuses, de la plaine succède un sol noirâtre, profond, sans la moindre pierre. Si l'horizon reste aussi découvert que dans la plaine, il n’a point le même
F1G. 58. — Paysage du Marais : l'ile Delle.
aspect; au-dessus de l'immense platitude du Marais se profilent des buttes couronnées de villages et de moulins à vent; de quelque côté qu’on se tourne, on en aperçoit toujours, si éloignées soient-elles. Le terrain est tellement uniforme que les plus humbles prennent un fort relief. L'ile Delle, avec ses moulins et son clocher élancé, s’aperçoit de toute le région centrale du Marais, et l’île de la Dive, qui n’a pourtant que 13 mètres de haut, produit à distance l'effet d’une haute falaise se dressant au-dessus des vases de la baie d'Aiguillon. Les illusions d'optique sont aussi fortes qu’en mer.
Alors que dans la plaine l'eau est l'élément le plus rare, elle se montre partout
dans le Marais, non pas étalée en nappe, c’est un aspect qui ne se présente jamais, mais dormant au fond d'innombrables canaux dont les ramifications indéfinies divisent la contrée .en une multitude de cases. C’est un pays à demi aquatique, qui porte profondément l'empreinte de son origine. Nous avons vu quelles vicissitudes il avait traversées avant d'arriver à l’état actuel, comment l’ancien golfe du Poitou s'était progressivement comblé par les apports de la mer et comment un régime lacustre avait succédé dans la partie orientale au régime marin, accumulant par-dessus le bri des dépôts de tourbe. Nous avons vu comment il était soumis chaque hiver à des inondations périodiques, noyant la contrée sous l’eau pendant six à huit mois par l'effet combiné des crues des rivières et des pluies hivernales très abondantes. C'est cette
Fig. 59. — Envahissement du bri par les salicornes sur les bords du Lay à l’Aiguillon.
Vue prise à marée basse.
région que l’homme dispute depuis dix siècles au marécage pour tirer profit du sol extrêmement fertile qui s’est constitué au milieu des eaux.
Les laisses de mer. — Le retrait progressif de la mer laisse en bordure de la baie d’Aiguillon des dépôts de vases qui s’accroissent d'année en année, agrandissant sans cesse le domaine de la terre ferme. Chaque marée ajoute un peu de boue à celle qu'a abandonnée la marée précédente. Sur ce bri, dans lequel on enfonce jusquà mijambe quand il est encore imprégné d’eau, mais qui se dessèche vite et se fendille sous l’action du soleil et du vent, prend racine une végétation halophile, où les salicornes, la Cardamina parviflora, l'Obione portulacoïdes, appelée Palissaou en patois, l'Alisma plantago, dite tabac par les habitants, à cause de ses larges feuilles, mettent une teinte générale d’un brun verdâtre lavé de gris. Le tapis de salicornes est si touffu et si résistant que l'on peut y marcher comme sur un plancher, sans crainte d’enfoncer dans la vase: Ces plantes prennent progressivement possession du bri en détachant
sur le front de leur tapis végétal une avant-garde d'ilots disséminés qui se soudent peu à peu les uns aux autres. Elles occupent la zone envahie par la mer chaque jour, ou seulement aux marées de vives eaux. L'homme ne peut pas encore s’y établir, il laisse à la mer son domaine en se contentant d’y envoyer paître, dans l’intervalle des marées, ses chevaux, ses bœufs et ses ânes. Les animaux restent en liberté, sans gar- Sien aucun, jusqu’au soir.
Les travaux de desséchement. — A part les relais périodiquement visités par la mer, tout le marais est aujourd'hui cultivé ou exploité. De grands travaux de desséchement ont permis de soustraire à l’inondation la majeure partie du sol; malgré son importance, l’œuvre est néanmoins restée inachevée, et certaines régions sont encore aujourd'hui à l’état de marais mouillés. Le grand effort des dessiccateurs s'est partagé en deux périodes, l’une au treizième siècle, l'autre au dix-septième. Depuis, l’attention s'est surtout portée vers la région littorale, et l’on a plutôt cherché à conquérir du terrain sur la mer que sur les marais doux de l'intérieur.
Dès le dixième siècle commencèrent quelques tentatives de desséchement partiel du Marais. En l’an 1002 il est question des cultures de l’île d’Alons, sur la rive gauche de la Sévre ; un texte de 1061 signale les pacages du marais de Vouillé, et nous savons qu’en 1090 les marais d’Angles, sur la rive droite du Lay, étaient cultivés en céréales. Ces premiers travaux, dont les auteurs nous sont restés inconnus, paraissent avoir été entrepris sans plan d'ensemble et résulter simplement d'initiatives individuelles. On ne tarda pas à sentir les avantages que l’on rétirait d’un effort collectif destiné à servir les intérêts d’un groupe de propriétaires. Les abbayes, qui possédaient dans le Marais de vastes terrains improductifs, se mirent à l’œuvre. Celle de Moreilles ouvrit en 1199 l’Achenal du Bot-Neuf, qui joignait l'ile de Chaillé à la boucle du Braud. Entre 1199 et 1210, les seigneurs de Luçon et de Chaillé construisirent le Bot de Vendée, qui allait du Rocher, nom donné à l'extrémité N.-W. de l’île de Chaillé, à Moreilles et à l’Achenal de Luçon, qu'il atteignait un peu au sud de la ville; ceci prouve que cet achenal existait déjà à cette époque. L'achenal de la Grenetière, qui, partant du Bot de Vendée, traversait l'île de Champagné et aboutissait à la mer à la porte des Amarres, fut encore l’œuvre de l’abbaye de Moreilles. Dans le cadre formé par ces achenaux on en creusa d’autres, ceux de la Pironnière, du Bourdeau, l’étier du Bois, le Bot de l'Œuvre. Plus à l’est, l'abbé de l’Absie fit construire en 1217 l’Achenal ou Bot de l’Anglée, qui commençait à la lisière de la plaine, au hameau de l’Anglée, situé entre Velluire et le Langon, passait à l'E. de Vouillé et tombait dans la Sèvre à la Coudrette. À peu près à mi-chemin entre le Bot de l’Anglée et le Bot Neuf avait été ouvert en 1192 le Bot de l'Alouette, qui allait d'Aisne au Vignaud et à la Sèvre; trois abbayes s'étaient associées pour sa construction : celles de la Grâce-Dieu, de la Grâce- Notre-Dame-de-Charron, de Saint-Léonard-des-Chaumes. L'exemple fut suivi par cinq
1. Crouzor. Marais de la Sèvre, p. 21-22. Les détails qui suivent sont empruntés à celte remarquable étude.
IS PAP EAN S DIU P/ONMNOIUT 191
autres; les abbés de l'Absie, de Saint-Maixent, de Maillezais, de Nieul-sur-Autise, de Saint-Michel-en-l’'Herm, se concertèrent pour ouvrir à frais communs un achenal allant de la Perle, près de Vouillé, au Vignaud et à l’anse du Braud, sur la Sèvre : on l’appela l’Achenal des Cinq-Abbés. Le Bot de l'Œuvre-Neuf, reliant la Perle à Marans, ceux de Morillon, de la Tranchée, complétèrent ce système de grauds canaux plus ou moins perpendiculaires à la Sèvre. Entre l’île de Champagné et la mer furent creusés ceux de la Traverse, de Puyravault, de la Fenouse, de Champagné, de l’'Houmeau. Enfin, parallèlement au rivage et à l’île de Champagné, furent édifiées des digues de protection contre la mer, qui allèrent se succédant du nord au sud à mesure qu’elle se retirait: Petits Bots de Champagné, Bots Cheminaux, Vieux Bot ou Bot Herbut, Bot de Relais ou Bot de Garde, au nom significatif. Les premiers de ces ouvrages sont peut-être antérieurs au treizième siècle.
A l’ouest du canal de Luçon, les marais de Triaize et du Vigneau, compris entre les îles de Triaize et de Saint-Michel-en-l'Herm, étaient également protégés par un bot contre les irruptions possibles de la mer. Un canal d’écoulement, l’Achenal Vieille, se dirigeait de Luçon sur la Dune et Saint-Michel, en passant entre ces deux îles.
Le nord du Marais était resté en dehors de la zone des desséchements. On entreprit de l’attaquer à son tour à la fin du treizième siècle. Sur l’ordre de Philippe le Hardi, on creusa en 1283 un canal long de 19 kilomètres, qui s’amorçait à l'E. à l’Anglée et suivait parallèlement la bordure de la plaine jusqu’à l'Achenal de Luçon, à une distance moyenne de 3 à 4 kilomètres. Ce fut l’Achenal le Roi, que l’on compléta ensuite par le contrebot le Roi, établi à la limite même de la plaine. Ce second achenal avait pour but de recueillir à leur entrée dans le Marais et de conduire dans l’Achenal le Roi les eaux qui s’écoulaient de la plaine de Luçon, soit en surface après les longues périodes de pluie, soit en venant sourdre au niveau du Marais après s’être infiltrées dans le sous-sol calcaire. Le premier tiers seulement du contrebot fut exécuté; les travaux furent arrêtés à la hauteur de Nalliers. Douze paroisses s'étaient associées pour subvenir aux frais d'établissement de ces deux achenaux, donnant ainsi dès le treizième siècle l'exemple de cet esprit d'association qui prévaudra dans la contrée jusqu’à nos jours.
Sur la rive gauche de la Sèvre, les desséchements ont affecté une étendue beaucoup moins considérable que sur la rive droite; les marais y sont en effet bien moins développés. Celui d'Andilly fut égoutté par ce système de quatre grands canaux, entre lesquels se croisaient des canaux secondaires. Le Bot de Brie et l'Achenal d’Andilly, prolongé vers l’est par le Bot de l’Angle, ou de Suiré, enfermait au sud le Marais d'Andilly ; le Botde la Barbecane le traversait de Sérigny à Marans, et l’Achenal de la Brune, rectifié et complété en 1270 par la Nouvelle-Brune, gagnait la Sèvre à l’anse du Braud.
Les titres relatifs au marais du Lay ont été perdus ou détruits pendant les guerres de religion. On sait seulement par quelques textes épars que les marais d’Angles, de Curzon et de la Claie étaient exploités au treizième siècle, et qu’au quatorzième les cultures de céréales s’étendaient jusqu’au cordon de dunes de la Tranche; cela fait supposer
que des travaux de desséchement avaient déjà permis de mettre ces marais en valeur.
En résumé, la moitié occidentale du Marais poitevin était conquise à la culture à la fin du treizième siècle. Le drainage était assuré par un ensemble de canaux dont les plus importants convergeaient vers l’anse du Braud, c'est-à-dire vers l'embouchure de la Sèvre, alors très voisine de cette anse. Le marais oriental restait abandonné à son ancien sort, il restait le marais sauvage. Les efforts des dessiccateurs s'étaient portés surtout sur les parties les plus voisines de la mer, celles qui n’avaient pas encore de maîtres. C’est une tendance qui subsiste de nos jours.
Le succès des opérations de desséchement ne pouvait être durable qu’à la condition que les travaux exécutés fussent régulièrement entretenus. Une surveillance toujours active était nécessaire pour empêcher les canaux de s’envaser, pour maintenir les digues en bon état; elles étaient sans cesse menacées par le danger des inondations fluviales, et les bots de garde élevés contre la mer avaient à subir l'assaut des tempêtes. Tout alla bien pendant un siècle environ. La prospérité des cultures récompensa amplement les efforts des dessiccateurs. Mais vinrent les misères de la guerre de Cent ans, les pillages des routiers, la ruine générale. On cessa d'apporter le même zèle à l'entretien des achenaux, qui se comblèrent par l'accumulation de la boue et des herbes. Les digues se dégradèrent, les écluses tombèrent en ruine, l’eau pénétra partout pour ne plus se retirer. La mer, entrant par les achenaux à chaque marée, mêla ses eaux à celles des marais, qui devinrent saumâtres dans le voisinage du littoral. Les rouches et les roseaux reparurent sur l’emplacement des champs de blé. La contrée retourna à son état primitif.
A l’activité qui avait régné au treizième siècle succédèrent le découragement et la lassitude. Malgré la cessation des hostilités, on ne fit à peu près rien pour remettre digues et achenaux en bon état. Quelques réparations au Bot de Garde de Champagné en 1527, le creusement d’un achenal en 1528 entre le Langon et Marans, furent les seuls travaux entrepris au seizième siècle. Encore cet achenal du Langon, qui servait au transport des blés de la Plaine, utilisait-il les Bots de l'Œuvre-Neuf et du Sableau, qui dataient du treizième siècle.
Un siècle s’était à peine écoulé depuis la fin de la guerre contre les Anglais, que se déchaînaient à leur tour les guerres de religion. Elles furent fatales au Marais, dont elles consommèrent la ruine. Dans l’âpreté de la lutte, les habitants, protestants en majorité, finirent par rompre les digues et les écluses afin d'inonder le pays et d’en rendre l’accès impossible à leurs adversaires. Cent ans plus tard, les Hollandais em* ploieront le même moyen de défense contre les armées de Louis XIV, sacrifiant ainsi leurs biens à leur indépendance. Le souvenir de l’ancienne prospérité était cependant resté vivace dans le Marais, et avant même que la paix ne fût rétablie, on commença quelques travaux urgents. De 1585 à 1587 on remit en état l’achenal de Luçon, beaucoup plus d’ailleurs pour en faciliter l'accès aux navires que pour tontribuer à l’asséchement des terres traversées. L'autorité royale se préoccupa enfin, quand la France fut pacifiée, de soustraire définitivement le Marais à l'invasion des eaux. Après deux visites de la contrée faites en 1597 et en 1598, fut rendue en 1599 une ordonnance royale qui décidait l'ouverture des travaux, sous la direction d'ingénieurs hollandais. Le
renom acquis par la Hollande dans les travaux de ce genre faisait oublier alors qu’elle avait des émules dignes d’elle dans l’ouest de la France.
Ce ne fut d'ailleurs pas le Marais poitevin que l’on attaqua le premier, mais celui de Saintonge, où Humphrey Bradley créa la Petite Flandre. Interrompus par la révolte des protestants sous Louis XIII et par les guerres qui aboutirent à la prise de la Rochelle en 1629, les travaux ne commencèrent qu’en 1643 dans le Marais poitevin!, après trois années de pourparlers et d’études préliminaires. A la mort de Bradley, en 1641, ses privilèges avaient été transférés à un Français, Pierre Siette, qu’aida un groupe d’associés. Le système d'association, mis en pratique dès le treizième siècle» reparaissait ainsi au dix-septième. Le 2 juillet 1641 étaient rédigés les « statuts pour le desséchement des marais de Moreilles et de Maillezais? ». De 1643 à 1646 on ne creusa pas moins de 75 kilomètres de canaux dans l’espace compris entre Luçon, Vouillé, Marans et la Sèvre. On reprit au N. le tracé de l’ancien Achenal le Roi, qui devint la Ceinture des Hollandais. Ce canal, long de 23 kilomètres et demi, part de l’achenal de Luçon, un peu au sud de la ville, et se dirige parallèlement à la bordure de la plaine vers la Vendée. Arrivé à la hauteur du Langon, il tourne à angle droit au S. à la hutte de Gouraud, puis à la hutte de Poil-Rouge, à 2 kilomètres N.-W. de Vouillé, il se continue par un canal plus étroit, qui va rejoindre au Sableau l’achenal des Cinq-Abbés. Sur toute sa longueur, du côté du sud, règne une digue très surbaissée, large de 12 m. à la base, de 2",33 à la crête, qui protège le territoire desséché contre l’afflux des eaux extérieures. Entre ce canal de ceinture et la Sèvre furent creusés douze autres canaux, d’un développement total de 51 kilom. et demi. Les deux principaux, le canal de la Vienne et le canal du Clain, longs chacun de 12 kilom. et demi, joignent la ceinture des Hollandais à la boucle du Braud sur la Sèvre, en passant, le premier à Puyravault, le second à Sainte-Radegonde. Sur eux se branchent les canaux secondaires ?.
Dans l'intervalle du canal de la Vienne et de celui de Luçon s’étendaient en partie les marais de Moreilles et de Champagné. 1.300 hectares environ furent desséchés de 1651 à 1658, en même temps qu'on procéda à la réfection de l’achenal de Lucon‘. L'entreprise avait été conduite par le seigneur de Champagné, qui s’était adjoint la plupart des associés de Pierre Siette’. Puis ce fut le tour des marais traversés par la Sèvre depuis Coulon jusqu’à la mer. D’après le projet dressé en 1654 par Strada, le successeur de Siette, on devait rendre à la culture toutes les terres inondées situées sur l’une et l’autre rive du fleuve. Mais l’entreprise fut arrêtée dès le début par la mort de son chef, en 1655; elle se borna au desséchement des marais de Doix et d'Ecoué, situés entre Doix et Vixf.