II. — EL’habitation
Cette impuissance de l’industrie à s'implanter dans le pays et à modifier les usages a permis à la contrée de conserver parmi les traits typiques de sa physionomie les caractères primitifs de l’habitation. L’aspect varie peu depuis Loudun et Montmorillon jusqu'à Luçon et Ruffec. La maison est généralement petite, basse, d'aspect trapu. L’abondance de la pierre dans toutes les régions fournit des matériaux de construction d'excellente qualité. Sur les confins de la Touraine, c’est la craie tuffeau, facile à tailler, qui sert à édifier les habitations. Dans le Loudunais, où les calcaires du jurassique supérieur se débitent en plaquettes, les murs prennent un aspect rugueux, les moellons étant empilés à plat, sans revêtement extérieur de mortier; il en est de même du côté de Rulfec et sur certains points de la plaine de Niort, vers Fontenay et Bessines, par exemple. Dans la plaine de Luçon et le Marais, de même qu’en Aunis et dans l’île de Ré, toutes les maisons sont revêtues à l’extérieur d’une couche de mortier, que l’on blanchit chaque année à la chaux, ce qui donne aux villages un aspect éclatant, presque aveuglant sous le soleil d'été. Ces traits locaux mis à part, il reste surtout une impression d’uniformité dans l’ensemble, que contribue à accuser l'aspect du toit, très peu incliné, presque plat et couvert en tuiles rondes, tandis qu'il est élevé et revêtu de tuiles plates ou d’ardoises dans l’Anjou, la Touraine et le Berry. Sur la blancheur les murs se détache la teinte crue, et quelque peu criarde, des volets peints couleur vert-pré. Par ses caractères extérieurs, la maison poitevine se rapproche beaucoup du type répandu dans le midi de la France, dont elle est comme l'avant-garde.
Il s’est d’ailleurs opéré une sorte d’uniformisation dans les procédés de construc= tion à mesure que le pays s’enrichissait au cours du dix-neuvième siècle; la hutte de roseaux de l'habitant du Marais a fait place à la maison de pierre, de même que, dans
1. « En 1740, un bien de 30.000 livres fait passer à Saint-Maixent un négociant pour un Crésus, et il n'y en à pas trois sur cent qui aient 60.000 livres de fonds. » (BorSSONNADE. Ouvr. cité, 1. IL, p. 139.) — Beaucoup d'ouvriers étaient réduits à la mendicité (Zbidem, p. 170).
les régions de brandes, la maison de bois et de pisé a disparu de son côté. On peut encore voir aux environs de Béruges, à une dizaine de kilomètres de Poitiers, de ces
F1G. 61. — Habilation dans le Marais, au bord du contrebot de Vix, près de Marans,
vieilles habitations de paysans, faites de poutres superposées horizontalement, dont les extrémités se croisent en dépassant d’un demi-pied les angles des murs. Les inter-
FiG. 62. — Maisons à la Mothe-Sainte-Héraye (Deux-Sèvres).
Remarquer les petites fenêtres de l'étage supérieur, qui remplacent les mansardes. Même usage en Angoumois et en Saintonge.
valles compris entre les poutres sont bouchés avec du pisé. Il y avait là une utilisation directe des matériaux fournis à bon compte par la forêt et la terre de brandes. L'intérieur de la maison est très simple; il se compose le plus souvent de deux
pièces, dont l’une sert de chambre à coucher et l’autre de cuisine; on entre généralement de plain-pied dans la première, sur laquelle s’ouvre la cuisine. Une porte et une fenêtre sont les deux seules ouvertures de la pièce principale, autour de laquelle sont disposés, le long des murs blanchis à la chaux, les lits, enfermés dans de grands rideaux. Une vaste armoire en bois de chêne ou de noyer, un bahut, un fauteuil, quelques chaises et une table complètent l’ameublement. Il est fréquent qu’une seule chambre serve pour une famille de plusieurs personnes, et même dans de gros villages il y a nombre de maisons qui ne renferment que deux chambres à coucher. Dans l’île de Ré, le principal luxe se porte sur la cuisine, qui comprend deux pièces ; la première, appelée « cuisine », ne sert pas à la préparation des aliments, qui se fait dans la seconde, dite « souillarde ». Le souci de la propreté est poussé si loin, que l’on change de sabots pour passer de la souillarde dans la cuisine. La Saintonge connaît des usages analogues. D'une manière générale, les habitants paraissent avoir plus de soin de leurs demeures dans le sud-ouest du Poitou que dans les autres régions du pays; l'usage de blanchir chaque année les murs à la chaux et de repeindre les volets par la même occasion, celui d’entretenir sur le devant de la maison des fleurs variées, ne se rencontre guère que dans la plaine de Luçon, le Marais et l’Aunis. Nous ne l’avons pas noté dans la région de Poitiers ni dans le Loudunais. Il est probable que l’aisance plus grande dont jouissent les habitants au voisinage de Niort et de la côte entre pour beaucoup dans ces différences extérieures, qui apparaissent d’une façon frappante quand on traverse le pays d’est en ouest. Nous en avons déjà relevé d’analogues à propos de l’exploitation du sol.
IIT. — Les groupements de population.
Le caractère rural de la vie poitevine, qui se traduit de façon si marquée dans l’habitation, se retrouve tout aussi accusé dans le mode de groupement de la population. Les villes sont peu nombreuses : Poitiers, Niort et la Rochelle dépassent seules le chiffre de 20.000 habitants, et aucune n'’atteint celui de 50.000. L’immense majorité des habitants vivent dispersés dans les villages, les hameaux ou les habitations isolées. Dans les pays de plaines calcaires, c’est le groupement en village qui prédomine, parce que l’eau se trouve généralement à une grande profondeur et que le forage des puits coûte cher. Dans les pays argileux, la dispersion est la règle normale. Vu l’absence d'industrie, il n’est intervenu aucun élément étranger capable de troubler un mode de répartition en rapport étroit avec l'exploitation agricole du sol. A cet égard, le Poitou est une de ces régions où l’on saisit le mieux les relations naturelles qui unissent l’homme et la terre sur laquelle il vit. Mais les causes purement physiques ne sont pas uniquement en jeu dans ces relations. Des causes d'ordre économique tout aussi puissantes interviennent à leur tour, et elles influent fortement sur le mode de disper= sion de la population.
Les maisons isolées. — La tendance à l’éparpillement est, en effet, surtout accusée
! dans les régions d’anciennes brandes, d’une part entre le Clain, la Vonne et la Boivre,
d'autre part à l’est du Clain, entre Poitiers, la forêt de Moulière, Pleumartin, la Gartempe, Lussac et la Clouère. C’est un effet direct du régime de la propriété. Les pays de brandes sont ceux des grands domaines; les propriétaires y vivent en général sur leurs terres, et autour de la maison des maîtres se groupent celle du fermier et les dépendances. Lorsqu'une même propriété comprend deux ou plusieurs fermes séparées les unes des autres, il réside un fermier sur le territoire de chacune d’elles. Cette organisation a l'avantage de placer le cultivateur sur le terrain même dont il a la charge et de réduire au minimum les pertes de temps causées par les déplacements. C’est là, à notre avis, la vraie raison de la dispersion des habitations dans les pays de brandes. Il ne faut pas s’exagérer les avantages que procure la présence de l’eau en surface; ce n’est pas de l’eau courante, comme en pays de roches cristallines, mais seulement des mares, bonnes tout au plus à abreuver le bétail, que l’on rencontre sur ces sols argilosableux; il leur arrive même fréquemment d’assécher au cours de l’été. De toute manière il est nécessaire de creuser un puits pour les besoins de chaque exploitation, et ainsi disparaît l'influence que l’on pourrait être tenté d'attribuer, à première vue, à l’imperméabilité relative du sol.
Ce n’est que dans la région où se développent les marnes et les sables de l'étage cénomanien, entre Mirebeau et Châtellerault, que l’on puisse attribuer réellement la dispersion des habitations à l’abondance de l’eau au voisinage de la surface du sol. Les puits n’y dépassent guère 4 à 5 mètres de profondeur, sont faciles à forer dans ce terrain meuble, et peuvent être multipilés sans grands frais. L'humidité ordinaire à ce terrain a permis le développement des cultures maraîchères, qui est lié à celui de la petite propriété. De telle sorte que des conditions physiques et économiques qui sont l'inverse de celles que l’on rencontre dans les régions de brandes, ont abouti à un résultat identique, l’éparpillement de la population.
Les hameaux. — Le groupement en hameau, qui est propre aux régions de terres à châtaigniers, prédomine sur le plateau de Melle et dans la région de Civray. Etroitement lié à l’existence dans le sous-sol d’une nappe d’eau située à 15 ou 20 mètres de profondeur, il présente quelques caractères particuliers : autour d’un puits commun se serrent les unes contre les autres plusieurs maisons, chacune avec ses dépendances ; le tout forme un ensemble de constructions d'un seul tenant; les jardins et les vergers sont situés derrière les maisons d'habitation.
En face du puits, et généralement à l'intersection de deux chemins, s'élève le four banal, édifié en briques; dans la région de Niort, la sole est formée d’une grande dalle de pierre chauffante?. Le four est isolé des maisons, pour éviter les chances d'incendie. C’est là le type élémentaire du hameau, composé de cinq ou six habita= tions. Mais il arrive fréquemment qu’il en comprenne dix, quinze ou vingt; il prend alors l'aspect d’un petit village, possédant un nombre de puits et de fours en rapport avec son étendue.